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LE DALĀ'IL AL-KHAYRĀT, LE CHEF-D'ŒUVRE SOUFI MAROCAIN QUI A CONQUIS LE MONDE MUSULMAN

LE DALĀ'IL AL-KHAYRĀT, LE CHEF-D'ŒUVRE SOUFI MAROCAIN QUI A CONQUIS LE MONDE MUSULMAN

Il y a un livre qui, depuis six siècles, unit les musulmans du monde entier dans une même prière. Un livre né dans le Sous marocain, peaufiné dans les ruelles de Fès, diffusé depuis les zaouïas de Marrakech jusqu'aux marchés du Caire, de Stamboul, de Delhi et de Java. Ce livre, le Dalā'il al-khayrāt, est l'œuvre d'un soufi marocain du XVe siècle, Muhammad al-Jazuli. Il est aujourd'hui reconnu par le Metropolitan Museum of Art de New York comme l'un des textes religieux sunnites les plus copiés et les plus lus dans l'histoire de l'islam, après le Coran lui-même. Peu de Marocains le savent...


Le titre complet dit tout de l'ambition du texte : Dalā'il al-khayrāt wa-shawāriq al-anwār fī dhikr al-ṣalāt 'alā al-Nabī al-mukhtār, soit, en français : "Les balises des bienfaits et l'éclat des lumières dans le souvenir des bénédictions sur le Prophète élu". L'œuvre est à la hauteur de son titre. Composé dans la seconde moitié du XVe siècle par le mystique marocain Muhammad ibn Sulayman al-Jazuli, mort en 869 de l'Hégire, soit en 1465 de l'ère chrétienne, ce recueil de prières et d'invocations sur le Prophète Muhammad ﷺ est devenu, comme le confirme le département des arts islamiques du Metropolitan Museum of Art, "l'un des textes dévotionnels sunnites les plus copiés dans l'histoire de l'islam". Qu'un texte composé dans le Maroc médiéval ait pu atteindre ce rayonnement universel, de l'Afrique de l'Ouest à l'Indonésie, de la Turquie ottomane à la Chine, est l'une des gloires patrimoniales du Royaume que l'histoire officielle a trop longtemps laissé dans l'ombre des spécialistes.


LE DALĀ'IL AL-KHAYRĀT, LE CHEF-D'ŒUVRE SOUFI MAROCAIN QUI A CONQUIS LE MONDE MUSULMAN
Ms 377/1 ; 25 x 19 cm, copie dite autographe « al-nuskha al-sahliyya », copiée vers la deuxième moitié du xiiie/xixe siècle.

Pour comprendre le Dalā'il, il faut d'abord comprendre son auteur. Muhammad ibn Sulayman al-Jazuli al-Simlali naît dans les dernières années du XIVe siècle à Tankarat, un village du Sous, dans le sud-ouest marocain. Il quitte sa région natale pour poursuivre ses études, d'abord à Marrakech, puis à Fès, où il s'installe dans l'une des cellules de la Madrasa al-Saffarin, à quelques pas de la mosquée al-Qarawiyyin. Les sources de l'époque le dépeignent comme un véritable savant, s'adonnant à l'étude et à la mémorisation des plus illustres ouvrages de la bibliothèque al-Qarawiyyin. Ce séjour fassien est fondateur : c'est là qu'il acquiert la rigueur intellectuelle qui fera la solidité doctrinale de son œuvre future. Peu avant 841 de l'Hégire, soit 1437 de l'ère chrétienne, il rejoint le ribat de Tīṭ-n-Fiṭr, situé à quelques kilomètres au sud de ce qui est aujourd'hui El Jadida, sur la côte atlantique, où il reçoit l'initiation soufie de son maître Abu Abdallah Muhammad Amghar al-Saghir, cheikh de l'ordre Sanhajiyya, branche rurale de la voie Shadhiliyya. Cette initiation est le tournant de sa vie spirituelle.


L'époque est sombre pour le Maroc côtier puisque les Portugais ont établi leurs comptoirs sur la façade atlantique du Royaume, et leur présence est vécue comme une agression contre l'identité islamique marocaine. Les sources historiques rapportent qu'al-Jazuli aurait participé au jihad contre les Portugais à Tanger en 841/1437, aux côtés des Banu Amghar, famille de saints connue pour son engagement guerrier contre l'occupant. Cette dimension de résistance spirituelle et militaire est essentielle pour comprendre le projet théologique du Dalā'il : inquiet de la perte des valeurs islamiques traditionnelles sous l'effet conjugué de l'occupation portugaise des villes côtières et du laxisme de certains oulémas proches du pouvoir, al-Jazuli choisit de remettre le Prophète ﷺ au centre absolu de la dévotion et de la pratique musulmane. Le Dalā'il est autant un texte spirituel qu'un acte de résistance identitaire.


LE DALĀ'IL AL-KHAYRĀT, LE CHEF-D'ŒUVRE SOUFI MAROCAIN QUI A CONQUIS LE MONDE MUSULMAN
Maroc, Rabat, Bibliothèque royale al-Ḥasaniya - début du xiie/xviiie siècle.

Entre 842 et 857 de l'Hégire, al-Jazuli accomplit un long voyage en Orient. Il effectue son pèlerinage à La Mecque, se rend à Médine où il passe de longs mois à réciter litanies et prières devant la chambre funéraire du Prophète ﷺ dans la mosquée al-Nabawi, et entre en contact avec les milieux soufis cairotes et orientaux, notamment le cercle qādiri, dont certaines prières influenceront la litanie du mercredi du Dalā'il. C'est à son retour au Maroc en 857/1453 qu'il compose le Dalā'il al-khayrāt. Il consacre les douze années suivantes, jusqu'à sa mort en 869/1465, à répandre la doctrine jazulite dans l'ensemble du Royaume, essentiellement dans le Sud marocain, gagnant rapidement des milliers d'adeptes. Sa légitimité repose sur deux piliers indissociables : sa descendance prophétique, qui lui confère la baraka, et sa silsila, la chaîne spirituelle de ses maîtres, eux-mêmes descendants du Prophète ﷺ.


La légende de la composition du Dalā'il est l'une des plus belles de la littérature hagiographique marocaine. Al-Jazuli, un matin, cherche de l'eau pour ses ablutions rituelles et ne trouve aucun moyen de faire remonter l'eau d'un puits. Une fillette, l'observant, s'approche, crache dans le puits, et l'eau monte jusqu'à déborder. Stupéfait, le saint lui demande comment elle a atteint ce rang spirituel. Elle lui répond : par la constance de la prière sur le Prophète ﷺ, par le souvenir ininterrompu de celui que les créatures suivent avec le cœur rempli d'amour. Al-Jazuli fait alors le vœu de composer un livre entier consacré à cette prière. Ce récit, rapporté par l'hagiographe Muhammad al-Arabi al-Fasi, est bien plus qu'une anecdote pieuse puisqu'il exprime la conviction théologique centrale du Dalā'il, selon laquelle la taṣliya, l'invocation de grâce sur le Prophète ﷺ, est l'acte dévotionnel par excellence, la voie la plus directe vers la présence divine.



LE DALĀ'IL AL-KHAYRĀT, LE CHEF-D'ŒUVRE SOUFI MAROCAIN QUI A CONQUIS LE MONDE MUSULMAN

Le texte lui-même est d'une architecture à la fois simple et savante. Il s'ouvre sur une introduction exposant l'importance de la taṣliya, suivie d'un chapitre sur les bienfaits de la prière sur le Prophète ﷺ, puis d'une liste des deux cent un noms du Prophète ﷺ, d'une description de la chambre funéraire de Médine accompagnée d'un dessin schématique du tombeau prophétique, et enfin du corps central du texte : quatre cent trente-sept prières divisées en sections pour chaque jour de la semaine, deux fois le lundi, en conformité avec la sunna. Cette structure hebdomadaire n'est pas une formalité : elle fait du Dalā'il un compagnon quotidien, un texte conçu pour être récité dans le rythme ordinaire de la vie du croyant, qu'il soit lettré ou illettré, puisque la mise en page des manuscrits marocains, entièrement vocalisée par des points-voyelles colorés, rend la lecture accessible à tout niveau d'instruction.


C'est la tradition manuscrite marocaine des XVIIIe et XIXe siècles qui révèle la profondeur de l'attachement des Marocains à ce texte. Une étude codicologique récente, menée à partir de dix exemplaires conservés dans les collections de la Bibliothèque royale al-Hasaniya à Rabat, de la Bibliothèque al-Qarawiyyin à Fès et de la Bibliothèque nationale du Royaume du Maroc, et publiée dans la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, révèle une véritable tradition de copie propre au Maroc. Les artisans du livre marocains produisent des exemplaires en format miniature carré, dont les dimensions oscillent entre sept et quatorze centimètres de côté, conçus pour être portés en permanence sur soi et lus en tout lieu et à toute heure. Ces livres de poche du XVIIIe siècle sont l'ancêtre direct des éditions imprimées de petit format que l'on trouve aujourd'hui dans toutes les librairies religieuses de Fès, Rabat et Marrakech. La continuité formelle entre le manuscrit du XVIIIe siècle et l'édition imprimée contemporaine est frappante : les copistes marocains avaient établi une tradition matérielle si cohérente que même l'imprimerie, introduite au Maroc à partir de 1864, n'a pas réussi à l'effacer.


LE DALĀ'IL AL-KHAYRĀT, LE CHEF-D'ŒUVRE SOUFI MAROCAIN QUI A CONQUIS LE MONDE MUSULMAN
Maroc, Rabat, Bibliothèque royale al-Ḥasaniya, copié en Rabī‘ al-Awwal 1215/juillet-août 1800.

Parmi les copistes les plus remarquables de cette tradition, Muhammad ibn al-Qasim al-Qandusi, calligraphe de Fès mort en 1278/1862, affilié aux ordres de la Qadiriyya et de la Nasiryya, se distingue par une rigueur textuelle exceptionnelle. Dans l'exemplaire 399K de la Bibliothèque nationale du Royaume du Maroc, achevé en 1244/1829, il atteste avoir confronté sa copie à vingt-deux autres versions reconnues du Dalā'il pour garantir la fidélité absolue de son texte à la copie autographe remise par al-Jazuli à son disciple al-Sahli. Ce souci de transmission authentique, que l'on retrouve dans les annotations marginales de presque tous les manuscrits marocains étudiés, est l'expression matérielle d'une conscience patrimoniale profonde : le copiste marocain garantit une chaîne de transmission.


Les marges des manuscrits du Dalā'il révèlent également des pratiques d'une humanité touchante. Certains propriétaires y consignaient les naissances de leurs enfants, d'autres y notaient le décès d'un père ou d'une mère avec une invocation de miséricorde, d'autres encore y glissaient des recettes thérapeutiques ou des formules de protection. Dans un exemplaire conservé à la Bibliothèque nationale de France, un certain Abou Zayd al-Sayyid Abd al-Rahman rapporte la naissance de son fils Mohammed le lundi 19 Jumada I de l'an 1123, soit le 5 juillet 1711, en précisant que "la lune était en Poisson et l'ascendant en Lion". Ces traces marginales transforment le Dalā'il en quelque chose qui dépasse le livre de prières : un mémento familial, un témoin de vies entières placées sous la bénédiction du Prophète ﷺ.


LE DALĀ'IL AL-KHAYRĀT, LE CHEF-D'ŒUVRE SOUFI MAROCAIN QUI A CONQUIS LE MONDE MUSULMAN
Tunisie, Tunis, Bibliothèque nationale de Tunisie, copié par ‘Abd al Raḥmān al-Mubzī’ (f. 104a) en 1284/1867.

Le rayonnement du Dalā'il al-khayrāt hors du Maroc est l'un des faits culturels les plus extraordinaires de l'histoire de l'islam. Comme le documente le Metropolitan Museum of Art dans son programme de recherche dédié au texte, le Dalā'il a été lu et copié à travers toute l'Afrique, dans les terres ottomanes, sur le sous-continent indien et en Asie du Sud-Est. Au XIXe siècle, il circule aussi parmi les musulmans de Chine et d'Asie centrale. Des manuscrits du Dalā'il produits dans l'actuel Xinjiang chinois au début du XVIIe siècle sont aujourd'hui conservés dans des collections antiquaires européennes. Ce voyage d'un texte marocain du Sous jusqu'aux steppes d'Asie centrale est l'une des preuves les plus concrètes du rayonnement de la civilisation islamique marocaine sur l'ensemble du monde musulman.


La première lithographie du Dalā'il est réalisée au Caire en 1256/1840, suivie d'une édition à Saint-Pétersbourg en 1842 et d'une autre en Italie en 1277/1860. Au Maroc, la technique lithographique s'implante à partir de 1281/1864, et Fès joue un rôle de premier plan dans l'émancipation du Maroc vis-à-vis des imprimeries orientales et européennes. L'imprimerie de Ahmad al-Tayyib al-Azraq produit en octobre 1871 l'une des éditions fassiennes les plus connues. De nos jours, les éditions imprimées du Dalā'il sont disponibles à très bas prix dans toutes les librairies religieuses marocaines, aux côtés d'autres livres de dévotion prophétique comme le Shifa d'al-Qadi Iyad, autre joyau de la littérature islamique marocaine. En 2003, à l'initiative du Ministère des Habous et des Affaires Islamiques, un facsimilé d'une copie luxueuse du XIXe siècle, conservée à la Bibliothèque nationale du Royaume du Maroc sous la cote G. 356, a été produit et distribué, témoignant de la conscience institutionnelle de ce patrimoine.


Mais la preuve la plus vivante que le Dalā'il al-khayrāt n'est pas un objet de musée, c'est ce qui se passe chaque jeudi après-midi à Marrakech, dans le mausolée d'al-Jazuli, l'un des sept saints patrons de la ville. Après la prière de l'après-midi, les rijāl al-dalīl, les "hommes du Dalā'il", une assemblée de disciples, se rassemblent dans la salle à coupole qui jouxte le tombeau du saint. Ils ouvrent le livre et récitent les prières à voix haute, suivis en chœur par les fidèles. Chaque nouvel arrivant se place debout devant le muqaddam de la zaouïa pour recevoir le tabarruk, la transmission de la bénédiction. Ce rite, inchangé depuis le XVe siècle, est la continuation directe de la pratique instaurée par Abou Faris Abd al-Aziz al-Harrar dit "al-Tabba'", successeur d'al-Jazuli, qui fonda la première zaouïa jazulite urbaine à Marrakech en 880/1475. Cinq siècles et demi de transmission ininterrompue, dans la même ville, dans le même espace, avec le même livre.


Le Dalā'il al-khayrāt est ainsi à la fois un monument de la littérature spirituelle marocaine, un patrimoine manuscrit d'une richesse documentée par les plus grandes bibliothèques du monde, et une pratique vivante qui résiste au temps. Il est né du Sous, il a grandi dans les zaouïas de Fès et de Marrakech, il a voyagé jusqu'à Java et Pékin, et il est récité aujourd'hui encore dans le mausolée de son auteur, chaque jeudi, par des hommes qui gardent vivante la chaîne de baraka que Muhammad al-Jazuli a tendu il y a six cents ans depuis les rives de l'Atlantique vers le reste du monde musulman. C'est peut-être la plus belle définition de ce qu'est le Maroc : une civilisation qui produit des textes assez profonds pour traverser les siècles et assez universels pour unir des hommes que tout sépare, de Dakar à Djakarta, dans une même prière sur le Prophète ﷺ.



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