KENZA AL-AWRABIYA, LA FEMME QUI SAUVA LA DYNASTIE IDRISSIDE ET POSA LES FONDATIONS DU MAROC
- Brahim Al Maghribi

- il y a 1 jour
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Il existe des femmes dont l'histoire ne retient que la silhouette, une présence repérée derrière un homme plus célébré, une action connue par ses effets davantage que par ses traces directes. Kenza al-Awrabiya ou Kenza al-Mardhia est de celles-là. Fille d'Isaac ibn Mohammed ibn Hammid, chef des tribus amazighes Awraba, elle naît dans ce groupe de tribus berbères que les sources médiévales décrivent comme originaires des régions de l'actuelle Libye et qui se sont établies solidement au Maroc bien avant l'arrivée de l'islam. Les Awraba ne sont pas des tribus ordinaires : ce sont elles qui, en 789, accueillent à Volubilis le chérif Idriss ibn Abdallah, fugitif poursuivi par la vengeance abbasside, et qui le proclament chef religieux et politique. Kenza, fille de leur chef, fait le lien entre la légitimité chérifienne du Prophète ﷺ et l'ancrage tribal amazigh du territoire marocain.
L'union de Kenza et d'Idriss Ier est en effet un acte politique autant qu'une alliance personnelle. Comme le souligne Osire Glacier, professeure d'histoire à l'Université de Montréal, spécialiste de l'Afrique du Nord et auteure de l'étude de référence Femmes politiques au Maroc d'hier à aujourd'hui (Tarik Editions, 2013), Kenza figure parmi ces femmes marocaines qui ont exercé un rôle de conseillère politique déterminant, souvent sans en recevoir la reconnaissance formelle. En épousant la fille du chef des Awraba, Idriss Ier scelle une alliance qui lui permet d'exercer son autorité sur un territoire bien au-delà du cercle restreint de ses partisans immédiats. Ce mariage est une stratégie d'intégration des puissances tribales amazighes au sein d'un projet d'État unifié. Kenza apporte dans cette union non seulement sa légitimité tribale, mais aussi la connaissance intime d'un monde berbère que son mari, arrivé du Hedjaz avec son seul serviteur Rached, ne pouvait maîtriser seul.
Le règne d'Idriss Ier est fulgurant mais bref. Dès 788, ce descendant d'Ali ibn Abi Talib et de Fatima Zahra, fuyant la persécution abbasside, trouve refuge à Volubilis au Maroc. En quelques mois, il se fait désigner chef religieux et politique de nombreuses tribus. Il entame avec une habileté remarquable la formation de l'unité politique et territoriale du pays. Sa réputation parvient jusqu'à Bagdad, jusqu'aux oreilles du calife abbasside Haroun ar-Rachid, qui y voit une menace directe à son autorité. Le calife envoie alors au Maroc Souleymane Bendjerir, décrit par les chroniqueurs comme un homme artificieux, avec une mission unique : éliminer Idriss Ier. Le complot réussit. Idriss Ier meurt empoisonné en 791. Il n'a pas d'enfant reconnu, mais il a laissé Kenza enceinte de sept mois.
C'est à ce moment précis que Kenza entre dans l'histoire avec une acuité particulière. Rached, compagnon et conseiller d'Idriss Ier, rassemble les chefs et notables berbères et leur tient ce discours rapporté par Ibn Abi Zar' dans son Rawd al-Qirtas, la grande chronique médiévale de Fès rédigée au XIVe siècle : "Idriss n'a pas d'enfant, mais il a laissé sa servante Kenza enceinte de sept mois. Demandez si vous croyez devoir attendre jusqu'à l'accouchement de cette servante. S'il naît un enfant mâle, nous lui donnerons une éducation soignée, et arrivé à l'âge d'homme, nous le proclamerons pour soutenir le parti de la famille sacrée." Ce discours révèle deux choses fondamentales : d'une part, que la légitimité de la monarchie naissante repose entièrement sur la continuation de la lignée chérifienne, et d'autre part, que Kenza, qu'elle soit épouse officielle ou concubine selon les variantes des sources, est la seule personne capable d'assurer cette continuation. Toute la survie d'un projet d'État tient, en cet instant de 791, dans le ventre d'une femme amazighe.
Kenza donne naissance à un fils, Idriss II. La monarchie idrisside est sauvée une première fois. Mais la menace abbasside ne se retire pas avec la mort d'Idriss Ier. Apprenant la nouvelle de la naissance, le calife Haroun ar-Rachid décide d'assassiner à la fois Idriss II et son régent Rached. Le régent est effectivement éliminé. Mais Idriss II survit, et sa survie porte le nom de sa mère. Kenza prépare elle-même la nourriture de son fils, de peur qu'il ne soit empoisonné comme son père. Elle surveille ses déplacements, contrôle son entourage, filtre les accès. Elle est, selon la formule qu'utilisent plusieurs sources citées par Osire Glacier, le régent de facto d'Idriss II, quand Abou Khaled Yezid ben Elias el-Abdi n'en est que le régent de jure : c'est Kenza qui éduque réellement son fils, qui l'instruit dans la gestion des affaires publiques, qui lui transmet les codes d'un pouvoir que les circonstances l'ont forcée à apprendre seule.
Le résultat de cette éducation est saisissant. Idriss II assume le pouvoir vers 804, à l'âge de onze ans selon les chroniques. Malgré sa minorité, il parvient à consolider son autorité politique, à étendre le territoire du Royaume, à fonder Fès en 808 comme capitale et centre spirituel du Maroc, et à y attirer des milliers de familles andalouses et kairouanaises dont la présence transforme définitivement la ville en métropole. Le premier État marocain organisé, avec sa capitale, ses institutions et son rayonnement intellectuel, est l'œuvre d'Idriss II. Mais derrière Idriss II, pendant ses années de formation, se tient Kenza, celle qui a protégé sa vie quand toutes les puissances du monde musulman oriental cherchaient à l'éteindre.
Kenza aurait également conseillé son fils dans ses affaires personnelles. C'est elle qui, selon certaines sources, aurait choisi pour lui une épouse, Hosna bent Souleïmane ben Mohammed an-Najaï, dont l'influence sur la politique du Maroc de la fin du VIIIe et du début du IXe siècle est elle-même attestée, bien que peu d'historiens en parlent. Autour d'Idriss II se constitue ainsi un cercle de conseillers et de conseillères dont Kenza est le centre de gravité, une configuration politique où l'autorité formelle du sultan est entourée d'une intelligence collective exercée en grande partie par les femmes de la famille royale, en conformité avec la tradition amazighe des Awraba.
La mort d'Idriss II en 828 rouvre la question de la succession. Le sultan a pris soin de désigner l'aîné de ses douze fils, Mohammed ben Idriss, comme successeur, pour éviter les conflits entre héritiers. Mais la monarchie idrisside reste fragilisée par la pression permanente des tribus berbères qui refusent de renoncer à leur autonomie. C'est dans ce contexte de tensions centrifuges que Kenza intervient une deuxième fois, cette fois auprès de son petit-fils Mohammed ben Idriss. Elle lui conseille de confier à chacun de ses frères le commandement d'une partie du Royaume pendant qu'il s'attribue celui de Fès, capitale et cœur de l'autorité centrale.
Cette décision a été jugée sévèrement par une partie de l'historiographie, qui y a vu l'acte qui conduit à la fragmentation de la monarchie idrisside et, in fine, à la chute de Fès aux mains des tribus des Miknasa et Kétama en 920. Mais cette lecture est, selon Osire Glacier, une mauvaise lecture de la situation politique de l'époque. Ce que Kenza préconise n'est pas la dissolution du pouvoir central, mais sa décentralisation contrôlée : tous les gouvernements locaux confiés aux frères de Mohammed ben Idriss restent théoriquement soumis aux directives du gouvernement de Fès. Face au danger immédiat que représentaient les tribus rebelles, cette solution de décentralisation permettait d'étendre la présence idrisside sur l'ensemble du territoire tout en maintenant Fès comme capital symbolique et politique. Les guerres fratricides viendront plus tard, certes, mais elles sont le produit d'une dégradation progressive sur plusieurs décennies, pas de la décision de 828. Durant le règne de Mohammed ben Idriss lui-même, les dissensions tribales sont en réalité moins prononcées que sous les règnes d'Idriss Ier et d'Idriss II. La décentralisation que préconise Kenza fonctionne, au moins dans un premier temps.
Ce qui est remarquable dans le parcours de Kenza al-Mardhia, c'est la cohérence d'une stratégie politique menée sur plusieurs décennies, à travers trois générations, par une femme dont l'autorité officielle n'a jamais été formellement reconnue. Elle n'est pas sultan, pas régente désignée, pas vizir. Elle est la mère, la grand-mère, la conseillère. Elle exerce son influence depuis les marges formelles du pouvoir, dans l'espace que la société amazighe des Awraba reconnaît naturellement aux femmes, un espace où l'autorité ne se mesure pas au titre mais à la capacité de préserver, de transmettre et de faire durer. Kenza a assuré la continuité de la monarchie idrisside deux fois : une première fois en donnant naissance à Idriss II et en le maintenant en vie face aux complots abbassides, et une deuxième fois en préconisant à son petit-fils une politique qui évitait l'effondrement immédiat d'un État contesté de toutes parts.
L'histoire officielle du Maroc a retenu les noms de ses fils et de ses petits-fils. Elle a retenu la fondation de Fès, la construction des grandes mosquées, les victoires militaires et les traités diplomatiques. Elle a été moins généreuse avec Kenza, comme avec toutes les femmes qui ont exercé le pouvoir depuis les marges plutôt que depuis le centre. Pourtant, sans l'intelligence de cette femme amazighe, sans sa ténacité à protéger un enfant que le calife de Bagdad voulait voir mourir, sans sa capacité à lire les équilibres tribaux d'une société qu'elle connaissait de l'intérieur depuis son enfance dans les Awraba, la monarchie idrisside aurait peut-être disparu avant d'avoir eu le temps de poser les fondations de Fès. Et le Maroc que nous connaissons n'aurait peut-être pas la même histoire.






La mise en lumière de Kenza Al Awrabiya rappelle une vérité historique fondamentale : l'État marocain s'est construit dès ses origines sur la symbiose et le compromis politique, et non sur la simple conquête. En scellant l'alliance entre les Berbères Awraba et la lignée idriside, elle a posé les fondations de notre modèle national. Son rôle de régente après l'assassinat d'Idris Ier témoigne d'une maturité politique exceptionnelle pour l'époque, qui a préservé la continuité de l'État dans un moment de vulnérabilité extrême. Ce travail de transmission historique est essentiel pour nourrir notre mémoire collective avec la rigueur et la sobriété que mérite notre patrimoine.