BILAD ECHORAFA, POURQUOI LE MAROC EST UNIQUE
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Lorsque l’expression Bilad echorafa est prononcée, elle déclenche immédiatement la même image dans l’esprit du monde musulman : le Maroc. Ce réflexe n’est pas arbitraire et encore moins récent, il est le résultat d’une architecture historique, religieuse et politique unique. Des chorfa, on en retrouve dans plusieurs régions du monde musulman, mais c’est au Maroc et seulement au Maroc qu’ils ont fondé un État, structuré une monarchie, encadré les grandes zawiyas, participé à la justice, marqué la diplomatie, dirigé des territoires, influencé la culture, et laissé des traces généalogiques d’une rare précision. C’est cette accumulation qui a fait du Maroc la référence naturelle de toute évocation shérifienne.
Il n’existe aucune statistique moderne permettant de déterminer quel pays posséderait "le plus de chorfa", aucun recensement n’ayant jamais été réalisé. Mais le consensus des historiens est sans appel : c’est au Maroc que la présence shérifienne a été la plus dense, la plus organisée et la plus politiquement centrale. Henry Terrasse décrivait déjà le Maroc comme "le pays où les lignées hachémites trouvèrent un enracinement durable et un rayonnement exceptionnel". Jacques Berque rappelait que "le Maroc a fait du sharaf une véritable charpente de l’ordre politique". Abdelhadi Tazi et Ahmed Toufiq, en étudiant les archives, ont démontré l’ampleur et la continuité de cette organisation.
Un élément décisif de cette singularité est l’existence de la Naqabat Al Ashraf (ناَقَابَة الأِشْرَاف) ce qui signifie littéralement "l’Office des Nobles descendants du Prophète". C'est une institution officielle qui vérifiait les généalogies, validait les lignées, conservait les registres, tranchait les litiges et protégeait les familles shérifiennes. Le Maroc est le seul pays musulman ayant conservé un tel système avec une continuité historique. Ces registres, parfois vieux de plusieurs siècles, sont encore consultés dans les bibliothèques de Fès, de Rabat, dans les archives du Tafilalet et dans de nombreuses collections familiales privées où les shajarat (arbres généalogiques) sont précieusement conservées.
La dynastie alaouite, qui règne sur le Maroc depuis le 17ᵉ siècle, descend d’Al Hassan Ibn Ali, petit-fils du Prophète Muhammad (ﷺ). Cette filiation n’est pas une légende, mais un fait documenté. Les arbres généalogiques de Sa Majesté le Roi Mohammed 6 sont conservés notamment dans la région du Tafilalet, dans la Bibliothèque Royale Hassan 2, dans des manuscrits fassis, ainsi que dans des zaouïas anciennes qui servaient de centres d’enseignement et de conservation. Les Idrissides, ancêtres des premières lignées shérifiennes du Maroc, ont fondé Fès et laissé une empreinte religieuse et politique incomparable. Les Saâdiens, également chorfa, ont repoussé les Portugais et construit une puissance militaire. Les Alaouites, leurs successeurs, ont assuré la stabilité du Maroc jusqu’à aujourd’hui. Le Maroc a accueilli les chorfa et les a attirés massivement. Au fil des siècles, après les crises politiques orientales et certaines persécutions, de nombreuses familles alides ont migré vers l’Occident du monde musulman. Le Maroc offrait un refuge sûr, renforcé par la réputation spirituelle de Fès, du Tafilalet et de ses grandes zawiyas. L’Ouest du pays voisin a d’ailleurs été peuplé en grande partie par des lignées shérifiennes venues du Maroc, preuve supplémentaire de l’importance démographique et spirituelle de ces mouvements migratoires.
Plusieurs familles marocaines connues sont issues de ces lignées : les Ouazzani, les Filali, les Idrissi, les Chorfa de Sefrou, les Bennani, les Berrada, les Joutiyine, et bien d’autres. Leur influence dépasse largement le domaine religieux. On les retrouve dans l’administration précoloniale, dans les fonctions de justice, dans la résistance, dans le commerce caravanier, dans la culture, dans la musique, dans les sciences islamiques, dans la diplomatie, et jusque dans les élites intellectuelles modernes. Cette omniprésence est un fait social majeur et documenté. C’est pour cette raison que, dans l’imaginaire collectif, les expressions Bilad echorafa et mamlaka charifiya ne s’appliquent spontanément qu’au Maroc. Le Yémen, la Jordanie, le Hijaz et d’autres régions ont leurs lignées alides, mais jamais elles n’ont constitué une monarchie shérifienne durable, et jamais elles n’ont bâti un État structuré par les chorfa. Même les Ottomans n’employaient ce titre "Bilâd-ı Şerîfâ" (pays des chorfa) qu’à propos du royaume marocain (alors qu'ils qualifiaient par exemple une partie de la Tunisie et la Libye mais surtout l'Algérie de "Bilâd-ı Sultân" ou "Cezâir-i Sultân" (pays du sultan ou les îles du sultan)). Le Maroc est le seul endroit où le sharaf n’est pas resté une ascendance privée mais s’est transformé en une architecture d’État, vivante et continue depuis douze siècles.
C’est cette réalité démographique, institutionnelle, religieuse, symbolique et politique, qui fait du Maroc, aujourd’hui encore, le seul véritable royaume shérifien du monde musulman.
Cette singularité n’est ni une construction mémorielle tardive ni un récit idéalisé a posteriori. Elle est solidement attestée par les archives marocaines, reconnue dans les sources ottomanes, analysée par de grands historiens du monde musulman et confirmée par la continuité institutionnelle de la monarchie marocaine. Henry Terrasse décrivait déjà le Maroc comme l’espace où les lignées hachémites trouvèrent un enracinement durable et structurant. Jacques Berque soulignait que le Royaume avait fait du sharaf une véritable charpente de l’ordre politique. Abdelhadi Tazi, à travers l’étude minutieuse des archives généalogiques et de la Naqabat al-Ashraf, a démontré la rigueur institutionnelle avec laquelle ces lignées furent encadrées, reconnues et protégées. Ahmed Toufiq, enfin, a mis en évidence la continuité religieuse et symbolique de cette organisation, unique dans le monde musulman. Ainsi, là où le sharaf est ailleurs resté honorifique ou familial, il est devenu au Maroc une véritable architecture d’État.











Un article clair et passionnant ! On comprend vraiment pourquoi le Maroc est unique et comment son histoire shérifienne a façonné une monarchie et une identité exceptionnelle. Très instructif, merci pour ce partage.