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HASSAN AL-WAZZAN, LE MAROCAIN QUI A FAIT CONNAÎTRE L’AFRIQUE AU MONDE

HASSAN AL-WAZZAN, LE MAROCAIN QUI A FAIT CONNAÎTRE L’AFRIQUE AU MONDE

L’histoire a souvent retenu son nom latinisé, Leo Africanus, comme si l’Europe l’avait engendré. Pourtant, avant d’être baptisé à Rome, avant d’être étudié dans les universités occidentales, il fut d’abord al-Ḥasan ibn Muḥammad al-Wazzān al-Fāsī, un érudit marocain formé par l’une des plus anciennes institutions intellectuelles du monde islamique. Son parcours illustre la puissance savante du Maroc au XVIᵉ siècle et la centralité de Fès dans les échanges diplomatiques, culturels et scientifiques entre l’Afrique, l’Orient et l’Europe.


Né vers 1494 à Grenade, dans une famille musulmane andalouse contrainte à l’exil après la chute de la cité face aux Rois Catholiques, Hassan al-Wazzan appartient à cette génération de Morisques qui ont trouvé refuge au Maroc. Sa famille s’installe à Fès, capitale intellectuelle et politique du royaume, sous la dynastie wattasside. C’est là que se forge son identité profonde : celle d’un Maroc savant, ouvert sur le monde, structuré par des institutions solides et une diplomatie active.


À Fès, il reçoit une formation complète à l’Université Al-Qarawiyyin, haut lieu du savoir islamique. Il y étudie la grammaire arabe, la rhétorique, la jurisprudence malikite, la théologie et les sciences du langage. Cette formation n’est pas théorique : très tôt, il est intégré aux missions diplomatiques du sultan de Fès. Adolescent, il parcourt le Rif, le Moyen Atlas, la côte atlantique, observe les ports marocains confrontés aux ambitions portugaises, et se familiarise avec les réalités politiques du royaume.


Sa carrière prend une dimension continentale lorsqu’il est envoyé en mission vers l’Afrique subsaharienne. Il atteint Tombouctou, Gao et les territoires de l’Empire songhaï, décrivant avec précision les structures économiques, les routes commerciales, les systèmes politiques et les pratiques religieuses. Ces voyages ne sont pas ceux d’un aventurier isolé : ils s’inscrivent dans une diplomatie marocaine organisée, consciente de son rôle africain et de ses liens historiques avec le Sahel.



HASSAN AL-WAZZAN, LE MAROCAIN QUI A FAIT CONNAÎTRE L’AFRIQUE AU MONDE
Page de titre de l'édition anglaise (1600) de l'ouvrage de Léon l'Africain sur l'Afrique.

Hassan al-Wazzan voyage également en Égypte, en Syrie, dans l’Empire ottoman, et accomplit le pèlerinage à La Mecque. Il maîtrise plusieurs langues et traditions intellectuelles, ce qui en fait un intermédiaire exceptionnel entre les mondes islamique, africain et méditerranéen. Cette richesse culturelle est le produit direct du Maroc de l’époque, État structuré, carrefour des savoirs et puissance diplomatique reconnue.


Le tournant de sa vie survient en 1518, lorsqu’il est capturé par des corsaires espagnols en Méditerranée. Livré au pape Léon X à Rome, il échappe à l’esclavage grâce à son immense valeur intellectuelle. Baptisé sous le nom de Johannes Leo de Medicis, il est intégré à la cour pontificale. Cette conversion, souvent instrumentalisée dans les récits occidentaux, doit être replacée dans son contexte : celui d’une captivité, d’un rapport de force et d’une contrainte politique évidente. De nombreux historiens soulignent aujourd’hui le caractère circonstanciel, voire stratégique, de cette conversion.


À Rome, il enseigne l’arabe, corrige des traductions, collabore avec des érudits juifs et chrétiens, et rédige son œuvre majeure : Description de l’Afrique. Achevée en 1526, cette œuvre constitue la première grande synthèse géographique et ethnographique du continent africain accessible à l’Europe. Pendant plus de trois siècles, elle façonne la vision européenne de l’Afrique. Ce paradoxe est fondamental : l’Europe découvre l’Afrique à travers le regard d’un Marocain, formé à Fès et nourri de traditions savantes islamiques.


Son ouvrage décrit avec précision les peuples, les villes, les routes commerciales, les systèmes politiques, les ressources naturelles et les cultures africaines. Il s’inspire directement des genres littéraires islamiques, notamment la rihla, le récit de voyage savant. Ce n’est pas un texte colonial, mais un texte de transmission, rédigé par un homme conscient de la richesse et de la diversité du monde africain.


Après la mort de ses protecteurs romains et dans un contexte européen de plus en plus hostile, Hassan al-Wazzan quitte l’Italie. Les sources indiquent qu’il retourne en Afrique du Nord et qu’il se réinstalle à Tunis, où il aurait poursuivi l’enseignement de l’arabe. Il meurt vers 1554, loin des cours européennes, fidèle à son monde d’origine.


Son héritage est immense. Hassan al-Wazzan incarne une vérité souvent occultée : le Maroc fut l’un des grands producteurs de savoir géographique et diplomatique de l’époque moderne. Loin d’être un simple intermédiaire, il fut un acteur central de la circulation des connaissances entre l’Afrique et l’Europe. Si son nom a été latinisé, son esprit, sa formation et sa vision du monde restent profondément marocains.


Le réduire à un personnage de la Renaissance européenne serait une erreur historique. Il est avant tout le témoin d’un Maroc souverain, intellectuellement rayonnant, africain par essence et universel par vocation.


Sources historiques et académiques


Plusieurs références universitaires majeures confirment clairement l’identité marocaine de Hassan al-Wazzan et son ancrage intellectuel à Fès.


L’historienne américaine Natalie Zemon Davis, dans Leo Africanus: A Geographer Between Two Worlds (Harvard University Press, 2006), le décrit comme un « Moroccan diplomat from Fez » et souligne sa formation à Fès ainsi que son rôle dans la diplomatie du sultan de Fès.


L’Encyclopaedia of Islam (Brill), l’une des références académiques les plus reconnues au monde dans le domaine des études islamiques, le désigne sous le nom de al-Wazzān al-Fāsī, une appellation qui, dans l’historiographie islamique classique, renvoie explicitement à une origine fassie et marocaine.


L’édition critique de The History and Description of Africa publiée par la Hakluyt Society sous la direction de Robert Brown présente également Hassan al-Wazzan comme un savant et diplomate de Fès, actif au service du souverain marocain.


Enfin, l’historienne Mercedes García-Arenal, spécialiste internationale des relations entre l’Europe et le monde islamique, confirme dans A Man of Three Worlds (coécrit avec Gerard Wiegers) que Hassan al-Wazzan fut formé à Fès et appartenait aux réseaux intellectuels marocains de son époque.


Ces travaux académiques convergent pour replacer Hassan al-Wazzan dans son contexte réel : celui d’un érudit marocain issu de Fès, produit d’un environnement savant et diplomatique propre au Maroc du XVIᵉ siècle.

1 commentaire


Youssef.B
Youssef.B
il y a 3 heures

Un bel hommage à Hassan al-Wazzan (Léon l’Africain), Marocain savant formé à Fès dont Description de l’Afrique a été l’une des sources majeures sur le continent pour l’Europe du XVIᵉ siècle. Une figure qui incarne le rôle du Maroc dans la circulation des savoirs entre Afrique, Orient et Europe.

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