NIHON ET AL-MAGHRIB, LE SOLEIL LEVANT ET LE SOLEIL COUCHANT, DEUX CIVILISATIONS QUI ONT CHOISI LA CONTINUITÉ
- Youssef.B

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日本 et المغرب. Nihon et al-Maghrib. L'un désigne l'origine du soleil, l'autre son coucher. Ces deux noms, que le hasard ou la sagesse des langues a placés aux deux extrémités du monde, portent en eux une image qui est à la fois une métaphore et un programme. Car le Japon et le Maroc sont deux civilisations qui ont choisi, chacune à sa manière et dans son contexte propre, la même réponse à la même question : comment traverser la modernité sans se perdre ?
Il y a des rapprochements que l'histoire suggère avant que la géographie ne les autorise. Celui du Maroc et du Japon est de ceux-là. Tout les sépare en apparence : dix mille kilomètres d'océan, des langues sans rapport, des religions différentes, des histoires qui ne se sont croisées que tardivement. Et pourtant, quand on pose les deux trajectoires l'une à côté de l'autre sur la longue durée, une convergence structurelle apparaît que peu d'analystes ont pris la peine de formuler. Deux monarchies anciennes. Deux civilisations qui ont traversé des pressions extérieures considérables, coloniales ou impérialistes, sans que leurs structures institutionnelles fondamentales ne s'effondrent. Deux pays qui ont choisi l'évolution cumulative plutôt que la rupture révolutionnaire, et qui en ont fait, l'un comme l'autre, un facteur de stabilité durable.

La première convergence est étymologique, et elle dit quelque chose de profond. Le mot Nihon, le nom japonais du Japon, signifie "l'origine du soleil", l'endroit d'où le soleil se lève. Le mot al-Maghrib, le nom arabe du Maroc, signifie "l'occident", l'endroit où le soleil se couche. Les deux civilisations ont défini leur identité géographique par rapport à la même étoile, vue depuis deux horizons opposés. Cette symétrie dit que le Japon et le Maroc ont tous les deux pensé leur place dans le monde à partir de leur position aux extrémités d'un espace de civilisation, le Japon à l'est de l'Asie, le Maroc à l'ouest de l'Afrique du Nord et du monde arabe, chacun occupant une position de frontière, de charnière, d'interface entre des mondes qui se touchent sans se confondre.

La seconde convergence est historique, et elle est plus substantielle. Le Japon est une monarchie impériale dont la continuité remonte, selon la tradition japonaise, à 660 avant notre ère, et dont la documentation historique sérieuse établit la permanence depuis au moins le VIIe siècle de notre ère, avec la réforme Taika de 645. Le Maroc est un État monarchique dont la continuité documentée remonte à 789, avec l'établissement de la première dynasty idrisside par Moulay Idriss Ier à Volubilis, et dont la dynasty régnante, la dynasty alaouite, occupe le trône depuis l'unification du Royaume par Moulay Rachid entre 1664 et 1669. Dans les deux cas, la continuité dynastique est le socle sur lequel s'articule l'ensemble de la légitimité politique, sociale et, dans le cas du Maroc, spirituelle de l'État.
Ce qui rend cette convergence intellectuellement féconde, c'est la manière dont les deux monarchies ont géré les transitions les plus périlleuses de leur histoire moderne. Au Japon, cette épreuve s'appelle la Restauration Meiji. En novembre 1867, le dernier shogun Tokugawa Yoshinobu, chef d'une dynasty militaire qui gouvernait effectivement le Japon depuis 1603, offre sa démission à l'Empereur. Le 3 janvier 1868, la restauration du pouvoir impérial est proclamée, et l'Empereur Mutsuhito adopte le nom de règne Meiji, "gouvernement éclairé". Ce qui se passe ensuite est l'une des transformations les plus spectaculaires de l'histoire moderne : le Japon abolit le système féodal des han, instaure la conscription universelle et l'éducation obligatoire, ouvre ses ports au commerce international, envoie des délégations étudier les systèmes constitutionnels européens et adopte en 1889 une Constitution calquée sur le modèle prussien. En moins de quarante ans, le premier État asiatique à se moderniser sur le modèle européen sort vainqueur de la guerre sino-japonaise de 1894-1895 et de la guerre russo-japonaise de 1904-1905, et est reconnu comme l'une des cinq grandes puissances mondiales à la Conférence de Paris de 1919-1920. Tout cela s'est accompli sans que la Maison impériale, pilier symbolique et politique de la continuité, ait jamais été remise en cause. Comme le formule la World History Encyclopedia, la Restauration Meiji "a apporté de nombreuses continuités entre le Japon pré et post-Restauration" malgré des politiques radicalement nouvelles.
Au Maroc, cette même capacité à absorber la transformation sans rupture dynastique s'illustre de manière remarquable à travers l'épreuve du Protectorat. Le Traité de Fès du 30 mars 1912, qui place le Maroc sous administration française et espagnole, maintient formellement la souveraineté du Sultan, reconnaît la légitimité de la Monarchie alaouite et préserve les institutions islamiques du Royaume. Ce cadre juridique particulier, différent de la colonisation directe à l'algérienne, préserve une continuité institutionnelle qui va se révéler décisive. Quand Feu SM le Roi Mohammed V, qu'Allah ait Sa sainte âme, est exilé en Madagascar par les autorités françaises en août 1953, la réaction du peuple marocain est immédiate et unanime puisque l'exil du Sultan devient le déclencheur du mouvement d'indépendance. Fin du protectorat le 2 mars 1956, et la Constitution de 1962 institutionnalise une monarchie constitutionnelle qui, à travers les révisions successives, culminant dans la Constitution de 2011, a su intégrer les exigences de la démocratie participative sans rompre le fil de la continuité dynastique.

Le premier contact diplomatique entre les deux pays date de la deuxième moitié du XIXe siècle, précisément sous le règne du Sultan Moulay Hassan Ier. Cette rencontre inaugure une relation qui, si elle s'est longtemps limitée à des échanges symboliques, prend une dimension substantielle à partir du 2 mars 1956, date à laquelle l'Empire japonais reconnaît formellement l'indépendance du Maroc. C'est à partir de cette reconnaissance que s'établit le train des relations d'amitié et de coopération, fondé selon les sources diplomatiques officielles sur "une profonde amitié entre la famille royale marocaine et la famille impériale japonaise". SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, effectue en 2005 une visite officielle au Japon qui donne une impulsion décisive à la relation bilatérale.
Sur le plan économique, la relation Maroc-Japon est l'une des plus significatives et des plus méconnues du partenariat économique marocain avec l'Asie. Le nombre d'entreprises japonaises présentes au Maroc est passé de 35 en 2015 à 75 aujourd'hui, faisant du Royaume la deuxième destination des entreprises nippones en Afrique. Le Japon est devenu le premier employeur privé étranger au Maroc, avec 50 000 salariés marocains travaillant dans des entreprises japonaises. Parmi elles, les géants du câblage automobile Sumitomo, Yazaki et Fujikura, actifs dans les écosystèmes industriels de Tanger et de Kénitra, assurent à eux seuls plus de 30 000 emplois, Sumitomo detenant le record absolu d'emplois pour une entreprise étrangère au Maroc avec 25 000 postes. En janvier 2020, en marge de la 5e commission mixte Maroc-Japon à Rabat, un accord de protection des investissements et une convention fiscale ont été signés entre les deux pays, entrés en vigueur en 2022. Sur le plan de la coopération au développement, l'Agence japonaise de coopération internationale (JICA), présente au Maroc depuis 1974 à travers son bureau de Rabat, a financé plus de 37 projets pour un montant total dépassant 310 milliards de yens depuis 1976. En 2025, le ministre marocain de l'Investissement Karim Zidane s'est rendu à Tokyo pour renforcer les partenariats avec la Keidanren, le JETRO et la JBIC, préfigurant la signature d'un mémorandum d'entente pour approfondir la coopération industrielle.
La convergence entre les deux cultures, par-delà le politique et l'économique, touche à des valeurs fondamentales qui organisent la vie sociale de la même manière dans les deux pays, malgré tout ce qui les sépare. L'hospitalité est l'une d'elles : que ce soit le rituel du thé à la menthe marocain, minutieusement préparé pour l'invité dans une atmosphère de cérémonie silencieuse, ou la cérémonie du thé japonaise, la chado, qui codifie dans chaque geste le respect dû à celui qu'on reçoit, les deux cultures ont érigé l'accueil en art et en philosophie. La famille est une autre : dans les deux sociétés, la cellule familiale est le fondement de l'organisation sociale, le lieu de transmission des valeurs et des savoirs, et le respect des aînés y est une norme intériorisée plutôt qu'une règle imposée de l'extérieur. L'artisanat en est une troisième : des tatamis aux zelliges, des kimonos brodés aux caftans raffinés, des céramiques de Seto aux poteries de Safi, les deux civilisations cultivent un amour du geste précis, de la matière travaillée, du motif qui raconte une histoire. Cette attention au détail et à la transmission du savoir-faire artisanal est dans les deux cas un marqueur identitaire profond, une manière de dire que la beauté n'est pas un luxe mais une nécessité.
Sur le plan géopolitique, les deux pays occupent des positions stratégiques dont la valeur ne fait que croître. Le Japon est au cœur des dynamiques économiques du Pacifique, première zone de création de richesse du monde au XXIe siècle, et sa puissance technologique et culturelle s'exerce avec une discrétion que les spécialistes qualifient de "soft power" d'une efficacité redoutable. Le Maroc occupe quant à lui une position charnière entre l'Afrique, l'Atlantique et la Méditerranée, carrefour de routes commerciales et diplomatiques dont la valeur est reconnue par les grandes puissances mondiales. Ces deux positions géographiques, si différentes dans leur configuration, partagent une caractéristique commune : elles ne valent que portées par une continuité institutionnelle capable d'inspirer confiance sur le long terme. Un État instable ne peut pas être une plateforme. C'est précisément cette stabilité ancrée dans la durée que le Japon et le Maroc ont en partage.
Le chercheur marocain Redouan Najah, dont l'analyse des relations Japon-Maroc-Afrique fait référence dans les cercles diplomatiques et académiques, note que le Japon "compte beaucoup sur le réseau et l'expérience du Maroc en Afrique" pour développer sa présence sur le continent, tandis que le Maroc trouve dans le partenariat japonais un accès à des technologies industrielles avancées et à des pratiques de gestion qui alimentent sa propre transformation économique. Cette complémentarité stratégique est le produit de deux trajectoires historiques qui, sans s'être connues, ont produit des États capables de nouer des engagements durables et crédibles.
Ce que l'histoire du Japon et du Maroc enseigne, replacée dans la longue durée, est une leçon que le monde contemporain peine à entendre : la stabilité est une manière d'organiser le changement, de l'intégrer dans une continuité qui lui donne sens et direction, de faire en sorte que chaque transformation renforce les fondements au lieu de les éroder. La Restauration Meiji de 1868 et l'indépendance marocaine de 1956 sont, chacune dans son contexte, des illustrations magistrales de cette philosophie. Elles ont toutes les deux fait de la permanence institutionnelle son levier le plus puissant. Et c'est peut-être là, dans cette leçon partagée que des millénaires et des océans n'ont pas empêchée de germer, que réside la convergence la plus profonde entre le pays où le soleil se lève et le pays où il se couche.






Cette analyse de Maroc Patriotique se distingue par sa pertinence et sa rigueur. Le parallèle entre le Maroc et le Japon évite les pièges des comparaisons faciles pour se concentrer sur des réalités historiques et institutionnelles concrètes : la permanence de l'État, la gestion des transitions majeures et la préservation de l'identité face à la modernité.
L'article rappelle judicieusement que la stabilité politique n'est pas synonyme d'immobilisme, mais qu'elle constitue au contraire le socle indispensable au développement économique. Les données partagées sur l'implantation industrielle japonaise à Tanger ou Kénitra, ainsi que le rôle de premier employeur privé étranger qu'occupe le Japon, illustrent parfaitement les résultats tangibles de cette vision à long terme.
Il est appréciable de lire un travail journalistique…
Très intéressant 👏🏼Ces 2 cultures, riches de leur histoire et de leur rayonnement international, entretiennent naturellement des relations anciennes et profondes