OUED AL-MAKHAZINE 1578, COMPRENDRE LA BATAILLE QUI FIT ENTRER LE MAROC DANS SON SIÈCLE D'OR
- Brahim Al Maghribi

- 25 juil.
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Il est des journées où l'histoire bascule sans prévenir. Le 4 août 1578, au lever du soleil, trois rois commandent trois armées dans la plaine du nord marocain. À la tombée de la nuit, les trois sont morts, l'empire portugais est entré dans le crépuscule et le Maroc a changé de dimension. En quelques heures de combat entre le fleuve Loukos et son affluent l'oued al-Makhazin, s'est joué l'un des basculements géopolitiques les plus décisifs de la Méditerranée du XVIe siècle. Fernand Braudel, le plus grand historien français du monde méditerranéen, l'a résumée en une formule : c'était "la dernière croisade de la Méditerranée."
Pour comprendre pourquoi cette bataille eut lieu, il faut remonter quelques décennies en arrière. Au milieu du XVIe siècle, l'Empire ottoman est à son apogée. Ses armées contrôlent les Balkans, l'Égypte, la Syrie, et depuis Alger, il pousse inexorablement vers l'ouest. La quasi-totalité de l'Afrique du Nord est passée sous suzeraineté turque : Alger en 1516, Tripoli en 1551, Tunis en 1574. Seul le Maroc résiste. La dynastie saadienne combat les poussées ottomanes depuis l'est, refusant avec une constance remarquable de se laisser absorber par la Porte. Le sultan Mohammed ech-Cheikh, qui avait osé narguer Suleiman le Magnifique, est d'ailleurs assassiné en 1557 sur ordre d'Istanbul. Mais ses successeurs maintiennent l'indépendance. C'est dans ce Maroc souverain et combatif qu'éclate la crise dynastique qui va précipiter la bataille. En 1576, le prince Abd al-Malik renverse son neveu al-Mutawakkil avec l'appui d'une armée ottomane, conformément aux règles successorales sadiennes. Al-Mutawakkil, déchu, se tourne vers le Portugal pour tenter de reprendre son trône. Il y trouve une oreille singulièrement réceptive.

Le roi de Portugal Sébastien Ier est un personnage fascinant et tragique. Né en 1554, roi en titre depuis l'âge de trois ans mais n'ayant exercé le pouvoir qu'à partir de 1568, ce jeune homme de vingt-quatre ans est habité par un idéal médiéval, celui de la croisade contre l'Islam. Comme le note Pierre Royer, agrégé d'histoire et diplômé de Sciences Po Paris, dans son analyse publiée dans la Revue Conflits, "le caractère belliqueux de Sébastien et une atmosphère mêlant exaltation religieuse et crainte du déclin de la puissance lusitanienne l'incitent aux expéditions téméraires." Il a déjà tenté une première expédition africaine en 1574, qui avait échoué. La proposition d'alliance d'al-Mutawakkil lui offre l'occasion qu'il attendait. Ni les réticences de son cousin Philippe II d'Espagne, qui lui conseille la prudence et préférerait "préserver un Maroc indépendant", ni les avis de ses propres conseillers ne le feront changer d'avis. Le 24 juin 1578, il part de Lisbonne avec une armée d'environ 20 000 combattants, renforcée de mercenaires flamands, allemands, castillans, anglais et de soldats du pape, auxquels s'ajoutent de nombreux suiveurs, femmes, serviteurs et religieux exaltés par l'idéal de la croisade, qui alourdiront sa logistique et compliqueront ses manœuvres. La référence de Pierre Berthier, directeur de recherche au CNRS et auteur de La Bataille de l'Oued el-Makhazen dite Bataille des Trois Rois (CNRS, 1985, 311 pages), ouvrage qui reste après quatre décennies la référence académique absolue sur le sujet, souligne cette impréparation fondamentale : conduire des opérations militaires en plein été marocain avec des soldats lourdement équipés et cuirassés relevait d'une méconnaissance coupable du terrain et du climat.
Le sultan Abd al-Malik, lui, est tout le contraire d'un homme pris au dépourvu. Malade, peut-être mortellement, il fait preuve jusqu'au bout d'une intelligence tactique et diplomatique qui force l'admiration. Selon Pierre Royer dans la Revue Conflits, il avait même proposé des concessions territoriales à Sébastien pour le dissuader d'intervenir. Face à l'invasion malgré tout, il rassemble selon les sources entre 30 000 réguliers et 20 000 volontaires, proclame le djihad pour mobiliser les populations, et laisse son frère Ahmad al-Mansur assurer le commandement effectif tout en continuant à suivre les opérations depuis sa litière. Habilement, il adresse au roi portugais une lettre de provocation calculée qui le convainc de quitter sa base littorale d'Asilah pour s'enfoncer dans l'intérieur du pays. "Il décide de progresser dans l'intérieur pour marcher droit à l'ennemi", résume Royer, contre l'avis de ses conseillers qui recommandaient de marcher le long de la côte jusqu'à Larache et d'y établir une base logistique solide. Ce mouvement vers l'intérieur signe l'arrêt de mort de l'expédition portugaise.
Les deux armées se retrouvent au confluent du Loukos et de l'oued al-Makhazin, dans la plaine marécageuse du nord du pays. La Revue Conflits précise un détail que beaucoup ignorent : le lieu du combat se trouve à plus de vingt kilomètres de la ville fortifiée de Ksar el-Kébir, dont le nom européen "Alcácer-Quibir" a pourtant retenu la mémoire. Le site est aujourd'hui noyé sous un lac de retenue, disparaissant ainsi dans les eaux comme une grande partie des combattants qui s'y battirent.
Le dispositif portugais place l'infanterie en carrés compacts au centre, encadrée d'une quarantaine de canons, avec les chariots de bagages sur les flancs pour protéger contre la cavalerie et empêcher la retraite de ses propres troupes. La cavalerie, environ deux mille nobles portugais et six cents cavaliers marocains ralliés à la cause d'al-Mutawakkil, tient les deux ailes. Sébastien commande lui-même l'aile gauche, à la tête de ceux qu'il appelle ses "chevaliers", image vivante de sa nostalgie d'un Moyen Âge romanesque. Face à lui, Abd al-Malik dispose ses troupes en croissant pour tenter l'enveloppement, avec quinze mille fantassins solidement équipés en noyau central et une trentaine de canons, renforcés d'une cavalerie nombreuse sur les flancs.

La bataille s'engage le 4 août 1578 vers onze heures du matin. Les Marocains attaquent en premier, repoussés. Sébastien déclenche alors une charge de cavalerie qui enfonce momentanément le centre marocain. C'est à ce moment précis, qu'Abd al-Malik, terrassé par la maladie, rend son dernier souffle sur son lit de campagne. La nouvelle se propage dans les lignes marocaines et provoque un moment d'incertitude. Les Portugais commencent à crier victoire. Mais cette certitude prématurée coûtera tout. La cavalerie royale s'est isolée dans les lignes ennemies, coupée du reste de l'armée portugaise. Un ordre de retraite circule dans les rangs chrétiens au moment même où les Marocains contre-attaquent de toutes parts. Le dispositif portugais s'effondre. C'est dans la mêlée qui suit que Sébastien trouve la mort dans des circonstances que les chroniqueurs de l'époque ne purent jamais préciser avec certitude. Al-Mutawakkil, tentant de fuir en traversant l'oued al-Makhazin à la nage, se noie dans les eaux de la rivière. Trois rois sont entrés en bataille ce matin-là mais aucun n'en est sorti vivant.
Les pertes portugaises défient la compréhension. L'armée de Sébastien compte environ quinze mille morts et vingt mille prisonniers. La Revue Conflits précise dans un chiffre encore plus parlant que les archives confirment : "à peine une centaine de Portugais regagnèrent Lisbonne." La fleur de la noblesse portugaise gît sur les berges du Loukos. L'historien Nabil Mouline (CNRS / Sciences Po), résume la portée de l'événement : "cette bataille sonne le glas de la grandeur du Portugal et de son indépendance et permet au Maroc de jouir d'une réputation et de s'ériger en puissance régionale."
La mort d'Abd al-Malik, soigneusement tenue secrète jusqu'à la confirmation de la victoire pour maintenir le moral des troupes, ouvre une succession qui sera l'un des fruits les plus durables de cette journée. Son frère Ahmad, qui avait commandé l'armée sur le terrain, est proclamé sultan dès la fin des combats. Il prendra le nom d'Ahmad al-Mansur, Ahmad le Victorieux, et plus tard al-Dhahabi, le Doré, en référence aux immenses richesses que son règne générera. Car les rançons des prisonniers portugais, nobles, marchands et soldats, représentent une fortune colossale dont al-Mansur se sert pour financer le palais d'El Badi à Marrakech, que les visiteurs peuvent encore contempler aujourd'hui. En 1591, il lance au-delà du Sahara une expédition transsaharienne qui soumet l'empire Songhaï et prend le contrôle des routes de l'or et du sel de Tombouctou, portant la puissance marocaine à son apogée historique.

Pour le Portugal, les conséquences de la bataille d'Oued al-Makhazine sont catastrophiques et durables. Sébastien est mort sans héritier. La succession revient à son grand-oncle, le cardinal Henri, que le pape ne déliera pas de ses vœux et qui mourait à son tour sans enfant dès 1580. Philippe II d'Espagne, petit-fils par sa mère du roi Manuel Ier du Portugal, s'impose alors comme roi manu militari, réalisant l'Union ibérique des deux couronnes qui durera soixante ans, de 1580 à 1640. Le pays qui avait inauguré l'ère des grandes découvertes et semé des comptoirs de Macao à Goa en passant par le Brésil perdait son indépendance au profit de son voisin ibérique, pour avoir voulu conquérir un Maroc que nul n'avait jamais plié. L'Encyclopedia Universalis en tire la conclusion la plus nette : "la disparition du jeune roi de Portugal, sans héritier, entraîne l'intégration du royaume dans le domaine espagnol pour soixante années. Elle n'eut en revanche plus d'ambitions sur le Maroc, qui sortit enrichi et grandi de cet affrontement qu'il n'avait pas cherché."
Le traumatisme portugais fut si profond qu'il engendra un phénomène culturel et spirituel unique : le sébastianisme. Cette croyance messianique en le retour miraculeux du "roi caché", disparu mais pas mort, attend que Sébastien revienne dans l'heure la plus sombre de son peuple pour le sauver. Des imposteurs se réclamant de son identité surgissent dans les années qui suivent. Et le sébastianisme traverse les siècles, s'enracine au Brésil, imprègne la culture et la littérature portugaise jusqu'au XXe siècle. Le dramaturge anglais George Peele consacre à la bataille une pièce entière, The Battle of Alcazar, jouée à Londres dès 1589, onze ans après les faits, témoignant de la résonance européenne immédiate d'une bataille livrée dans la plaine marocaine.
Ce que la bataille d'Oued al-Makhazine dit du Maroc dépasse le seul récit militaire. Elle confirme que le Royaume n'attendit jamais la permission de la puissance coloniale pour exister et se défendre. Elle met fin à la dernière tentative sérieuse de conquête chrétienne du territoire marocain. Elle libère le pays de la menace ottomane en démontrant qu'il peut gérer seul ses frontières, sans tutelle d'Istanbul. Et elle porte au pouvoir Ahmad al-Mansur, sous le règne duquel le Maroc devient non seulement la puissance dominante d'Afrique du Nord mais un acteur respecté des cours européennes, de l'Angleterre d'Élisabeth Ière à l'Espagne de Philippe II, qui traite désormais le sultan vainqueur de Sébastien comme un égal. Tout cela en un après-midi d'août, sous un soleil de plomb, sur les rives aujourd'hui noyées de l'oued al-Makhazin.

"Ici, sur les rives de l'oued El Makhazine, a eu lieu, le lundi 30 Joumada al-Oula de l'an 986 (correspondant au 4 août 1578), une grande bataille entre l'armée marocaine sous le commandement du sultan Abdelmalik Saadi et l'armée portugaise sous le commandement du roi Dom Sébastien. Elle s'est terminée par la victoire de l'armée marocaine et l'accession au trône du sultan Ahmed al-Mansour, ainsi que par la défaite de l'armée portugaise et la mort du roi Dom Sébastien."






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