LE MAROC A-T-IL MODIFIÉ LE CORAN ? DÉCONSTRUCTION D’UNE FAKE NEWS
- louel3arabiya

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Des détracteurs du Maroc affirment régulièrement que le Royaume Chérifien imprimerait un Coran différent et aurait modifié le texte sacré. Cette accusation, qui circule sur les réseaux sociaux et dans certains cercles hostiles au Maroc, repose sur une manipulation volontaire entre le texte du Coran et ses différentes lectures reconnues dans la tradition islamique. Les sciences coraniques, transmises sans rupture depuis le VIIe siècle, répondent à cette accusation avec une précision qui ne laisse aucune place au doute.
Pour comprendre pourquoi cette accusation s'effondre devant les sources, il faut d'abord saisir ce que sont les qirâ'ât, ces lectures canoniques du Coran que la tradition islamique authentifie depuis les premiers siècles de l'islam. Une qirâ'a désigne une manière reconnue et autorisée de réciter le Coran, transmise de génération en génération depuis le Prophète Muhammad ﷺ par des chaînes de transmetteurs ininterrompues, ce que la science islamique du hadith et du Coran qualifie de mutawatir, c'est-à-dire transmis par un nombre suffisamment large de témoins à chaque génération pour garantir une authenticité absolue. Le Coran a ainsi été révélé et transmis selon sept lectures principales, toutes authentiques, dont deux dominent aujourd'hui largement le monde musulman : la lecture Hafs 'an 'Asim et la lecture Warsh 'an Nafi'.
La lecture Hafs 'an 'Asim remonte à 'Asim ibn Bahdala al-Kufi, l'un des sept lecteurs canoniques originaire de Kufa en Irak, mort en 745, et à son élève le plus connu, Hafs ibn Sulayman, mort en 796, à qui l'on doit cette transmission spécifique. Standardisée au VIIIe siècle, cette lecture est aujourd'hui pratiquée par environ 95% du monde musulman : le Moyen-Orient, la Turquie, l'Asie du Sud, l'Asie du Sud-Est et la majeure partie des communautés musulmanes d'Europe et d'Amérique du Nord. Sa diffusion mondiale s'est accélérée au XXe siècle avec le rayonnement de l'édition du Caire de 1924, qui en a fait la référence par défaut dans une grande partie du monde arabe.
La lecture Warsh 'an Nafi' remonte à un autre grand maître, Nafi' al-Madani, éminent érudit de Médine mort en 785, et à son élève Warsh ibn Nafi', mort en 812, qui lui donne son nom définitif. Cette lecture est historiquement dominante au Maroc, présente dans une large partie de l'Afrique du Nord, notamment en Tunisie et en Mauritanie, ainsi que dans plusieurs régions d'Afrique de l'Ouest et d'Afrique centrale, où elle est généralement associée au rite malikite qui structure également la jurisprudence de ces régions. Ces deux lectures, comme les cinq autres lectures canoniques, ne sont pas des versions différentes du Coran. Elles sont des modalités de récitation authentifiées par des chaînes de transmission rigoureusement étudiées par les savants du tajwid depuis quatorze siècles, et leurs différences concernent essentiellement la prononciation de certains mots, les règles de prolongation vocalique, certaines vocalisations et quelques signes diacritiques de lecture. Le texte coranique consonantique, lui, demeure strictement identique.
Cette réalité scientifique et religieuse est reconnue sans la moindre ambiguïté par les institutions les plus respectées du monde musulman, y compris par des références qu'aucun détracteur du Maroc ne pourrait sérieusement contester. Le Complexe Roi Fahd pour l'impression du Saint Coran à Médine, en Arabie saoudite, fondé en 1982 et ouvert en 1984 sous le règne du roi Fahd ben Abdelaziz, est l'une des plus grandes et des plus prestigieuses institutions d'édition coranique du monde musulman, avec une capacité de production dépassant 18 millions d'exemplaires par an et plus de 361 millions d'exemplaires produits depuis sa création. Or ce complexe saoudien imprime lui-même des exemplaires du Coran selon la lecture Warsh, qu'il reconnaît et traite comme une lecture authentique au même titre que la lecture Hafs qu'il imprime majoritairement, comme le confirme l'étude comparative publiée par la revue académique Gradhiva en 2019, qui analyse côte à côte des pages du Mushaf Mohammadî marocain et du Mushaf Al Madinah saoudien. Si une institution religieuse aussi centrale que le Complexe Roi Fahd traite la lecture Warsh comme pleinement légitime, l'accusation portée contre le Maroc s'effondre à sa source.
Au Maroc, cette tradition multiséculaire est aujourd'hui encadrée par la Fondation Mohammed VI pour l'Édition du Saint Coran, institution nationale supérieure créée par le Dahir n°1.09.198 du 23 février 2010, sous le Haut Patronage de SM le Roi Mohammed VI, Amir Al Mouminine, qu'Allah L'Assiste, et dont le siège a été inauguré le 26 août 2010 à Mohammedia. Sa mission, telle que définie par le texte fondateur, est de garantir l'exactitude des copies du Livre Saint en circulation au Royaume en autorisant leur impression et leur distribution selon la narration de Warsh tenue de Nafi', conformément aux règles établies par les sciences de la transcription et des lectures, et de mener les travaux de vérification scientifique nécessaires pour s'assurer qu'elles ne renferment aucune erreur ni falsification.
Cette mission est assurée par un organe scientifique composé d'éminents oulémas spécialisés dans les sciences coraniques et d'experts en calligraphie et en enluminure. Le produit phare de la Fondation, le Mushaf Mohammadî, porte le sceau royal certifiant cette double exigence d'authenticité religieuse et de rigueur artistique. Depuis sa création, la Fondation a directement édité environ 10,5 millions d'exemplaires du Saint Coran, dont 720 932 pour la seule année 2023, distribués gratuitement dans les mosquées du Royaume et exportés vers d'autres pays africains qui partagent cette même tradition de lecture, ainsi qu'à destination des lieux de culte fréquentés par les Marocains résidant à l'étranger. En partenariat avec les maisons d'édition marocaines, ce sont au total 12,5 millions d'exemplaires qui ont été réalisés sous le contrôle scientifique de la Fondation en quatorze ans d'existence.
Cette politique d'édition et de diffusion s'inscrit dans une géographie religieuse précise et documentée par la recherche universitaire. Une partie importante des exemplaires édités selon la lecture Warsh est distribuée en Afrique de l'Ouest et en Afrique centrale, régions où cette tradition de récitation est historiquement enracinée depuis des siècles, indépendamment de toute initiative marocaine contemporaine, ainsi qu'auprès des communautés marocaines établies en Europe qui souhaitent transmettre à leurs enfants la lecture de leurs aïeux. Dans plusieurs analyses consacrées à la politique religieuse du Royaume, cette orientation est parfois présentée comme l'expression d'une volonté de promouvoir un modèle religieux marocain fondé sur la tradition jurisprudentielle malikite, la doctrine théologique achâarite et une conception institutionnelle de l'islam structurée autour de la fonction d'Amir Al Mouminine. Certains commentateurs y voient également une manière pour le Royaume de se distinguer de courants contemporains jugés plus rigoristes dans leur lecture de l'islam. Cette dimension de politique religieuse concerne l'orientation générale de l'État marocain en matière de gestion du champ religieux, un sujet légitime de débat et d'analyse. Mais elle ne change strictement rien au texte du Coran lui-même, qui demeure, dans toutes ses lectures canoniques authentifiées, le même Livre révélé.
L'accusation d'un "Coran marocain modifié" ne résiste donc à aucun examen sérieux des sources islamiques classiques ni des institutions religieuses internationales les plus reconnues. Elle confond délibérément, ou par méconnaissance des sciences coraniques, deux réalités pourtant clairement distinguées par quatorze siècles d'érudition islamique : le texte révélé, parfaitement stable et transmis sans la moindre altération, et les modalités de récitation orale de ce texte, dont la diversité authentifiée est elle-même une preuve de la richesse de la transmission coranique plutôt qu'un signe de corruption. Le Maroc, en perpétuant et en diffusant la lecture Warsh à travers une institution scientifique placée sous l'autorité du Commandeur des Croyants, ne fait qu'honorer une tradition religieuse aussi ancienne que l'islam lui-même, reconnue jusque dans les imprimeries les plus prestigieuses de Médine.






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