MUHAMMAD IBN TAWIT AL-TANJI, LE MAROCAIN QUI A RENDU IBN KHALDOUN AU MONDE
- Brahim Al Maghribi

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En 1951, les chercheurs du monde entier qui travaillaient sur Ibn Khaldoun reçurent un cadeau inattendu : l'édition critique de "Al-Tarif bi-Ibn Khaldoun wa Rihlatuhu Gharban wa Sharqan", l'autobiographie du grand historien tunisien du XIVe siècle, publiée au Caire par un philologue marocain dont personne ou presque n'avait entendu parler hors des cercles savants. Cette édition, saluée par les orientalistes de Princeton, de Brill et de l'Université de Californie comme la version arabe de référence de toute la production khaldounienne, était l'œuvre d'un homme originaire du village de Tawitish, dans la tribu Wadras, entre Tétouan et Tanger, qui avait appris le turc pour pouvoir fouiller les bibliothèques d'Ankara et d'Istanbul, et qui mourait en 1974 dans cette même Turquie, loin de sa terre natale, entouré de manuscrits arabes qu'il n'avait jamais cessé de déchiffrer. Il s'appelait Muhammad ibn Tawit al-Tanji, et il est l'un des savants marocains les plus importants du XXe siècle, et l'un des plus méconnus.
La tribu Wadras, entre Tétouan et Tanger, a produit au cours du XXe siècle une constellation de savants dont l'histoire intellectuelle marocaine commence à peine à prendre la mesure. Ahmad ibn Tawit al-Wadrasi, le faqih, le juge, le muhadith, né en 1903. Muhammad ibn Tawit al-Tataouani, son frère cadet, l'historien de la littérature et le polymathe, né en 1917. Et Muhammad ibn Tawit al-Tanji, leur cousin, né vers 1911 dans la même tribu, le même village, la même culture de transmission savante, mais dont le destin allait tracer une trajectoire radicalement différente, l'emmenant non pas vers les institutions marocaines mais vers les bibliothèques de l'empire ottoman disparu, à la recherche des manuscrits arabes que des siècles d'histoire avaient déposés dans les coffres d'Ankara et d'Istanbul. Trois hommes, une même souche, trois vocations qui ensemble couvrent l'essentiel de ce que peut être un savant islamique marocain : le droit, la littérature, le patrimoine manuscrit.

La formation de Muhammad ibn Tawit al-Tanji suit d'abord le chemin classique. Il mémorise le Coran et les matières élémentaires dans le kuttab du village, puis rejoint son père à Tanger où il fréquente les cercles de savants de la ville. En 1931, il prend la route de Fès en compagnie de son cousin Muhammad ibn Tawit al-Tataouani. Les deux jeunes gens de Wadras arrivent ensemble à la Qarawiyyin, fondée en 859, et s'installent dans la longue tradition des étudiants du Nord qui montaient à Fès pour parfaire leur formation. C'est là, dans la bibliothèque de la Qarawiyyin, que se produit l'événement décisif. Son maître le Faqih Muhammad al-Alami le charge de copier ses livres, et c'est ce travail de copiste qui allume en lui la passion des manuscrits, en particulier lorsqu'il découvre dans les rayons de la bibliothèque de la Qarawiyyin des textes rares qu'il pressent comme des trésors insuffisamment exploités. Il va nourrir une vocation philologique et veut établir les textes, comparer les manuscrits, restituer les versions originales que les copies successives ont altérées. Il étudie à la Qarawiyyin jusqu'en 1936 auprès des maîtres les plus reconnus de l'institution, dont le Cheikh Abbas al-Mekknasi, le Faqih Aqsabi et Abd al-Aziz ibn al-Khayat.
En 1936, de retour à Tétouan, il enseigne à l'École nationale, avant de partir pour Le Caire. La Qarawiyyin lui a donné la méthode, l'université égyptienne lui donnera les outils de la philologie moderne. Il s'inscrit à la Faculté des Lettres de l'Université de Fouad Ier, dans le département d'histoire, et obtient sa licence avec distinction en 1943. Il reçoit le prix d'honneur du Roi Farouk d'Égypte pour l'excellence de ses résultats. C'est au Caire, dans l'effervescence intellectuelle de la capitale arabe des années 1940, qu'il commence à travailler sur Ibn Khaldoun. Son directeur de thèse, le grand critique Ahmad Amin, lui soumet le sujet qui va organiser le reste de sa vie : l'édition critique de la Muqaddima et des textes autobiographiques du plus grand historien de l'Islam médiéval. Pour un philologue sérieux, cela signifie qu'il faut aller chercher les manuscrits là où ils sont, c'est-à-dire dans les bibliothèques ottomanes de Turquie, où des siècles d'administration impériale ont accumulé des dizaines de milliers de manuscrits arabes souvent jamais inventoriés.
C'est ce qu'il fait en 1945, il participe au Congrès des orientalistes à Londres, où il rencontre les grands philologues arabes et européens de son temps. La même année, il part pour Ankara. Il apprend le turc, condition sine qua non pour naviguer dans les archives ottomanes, et commence la fouille systématique des bibliothèques d'Ankara puis d'Istanbul. C'est dans ce contexte qu'il édite et publie au Caire, en 1951, "Al-Tarif bi-Ibn Khaldoun wa Rihlatuhu Gharban wa Sharqan", l'autobiographie d'Ibn Khaldoun, qui devient immédiatement la version arabe de référence pour les chercheurs du monde entier. L'édition est citée par les Universités de Princeton, de Brill à Leiden et de Californie Berkeley comme la base philologique de tous les travaux ultérieurs sur Ibn Khaldoun en anglais et en français. Abdesselam Cheddadi, qui traduit plus tard l'autobiographie en français pour les éditions Sindbad, travaille à partir de l'édition de Muhammad ibn Tawit al-Tanji. Franz Rosenthal, dont la traduction anglaise de la Muqaddima reste la référence mondiale, s'appuie sur ses travaux. Un Marocain de Wadras a rendu Ibn Khaldoun lisible à l'Occident savant du XXe siècle.
L'œuvre de tahqiq, d'édition critique de manuscrits, ne s'arrête pas là. Muhammad ibn Tawit al-Tanji édite également "Shifa al-Sa'il li-Tahdhib al-Masa'il" d'Ibn Khaldoun, le premier volume de "Tartib al-Madarik" du Cadi Iyad, "Jadhwat al-Muqtabas" d'Al-Humaydi, et travaille sur "Al-Fihrist" d'Ibn al-Nadim, l'une des grandes encyclopédies bibliographiques de l'Islam classique. Il prépare également une version rigoureuse du grand "Kitab al-Ibar" d'Ibn Khaldoun, son œuvre historique complète, qu'il destine à l'édition. Chacun de ces travaux représente des années de comparaison de manuscrits, de corrections, de notes critiques, de restitutions textuelles. Le travail d'un philologue au sens plein du terme, formé aux méthodes les plus rigoureuses de son époque.

En 1963, il rentre au Maroc sur demande du gouvernement. Il est affecté au département de la recherche patrimoniale du Ministère des Habous et des Affaires islamiques à Rabat, sous l'autorité d'Allal al-Fassi, le grand leader nationaliste devenu ministre. Il prononce un cours hassanien devant Feu SM le Roi Hassan II, qu'Allah ait Son âme, consécration intellectuelle suprême dans le Maroc de l'époque, réservée aux savants dont la compétence est reconnue au plus haut niveau de l'État. Mais la Turquie le rappelle. Les manuscrits qu'il n'a pas encore finis d'éditer, les bibliothèques d'Istanbul dont il n'a pas encore épuisé les richesses, la communauté académique turque qui l'a adopté : tout cela pèse plus que le confort du retour. Son cousin Muhammad ibn Tawit al-Tataouani écrit de lui : "Il est un homme que les gens ont apprécié à sa juste valeur, et les savants turcs l'ont aimé et honoré dans leurs ministères et leurs universités." Il repart donc à Istanbul, où il enseigne les sciences de la culture islamique à la Faculté de Théologie, et il y reste jusqu'à sa mort, le 29 décembre 1974, le 4 Dhu al-Hijja de l'année 1394 de l'Hégire.
La Faculté de Théologie d'Ankara organisera en son honneur, en octobre 2011, trente-sept ans après sa mort, un colloque international intitulé "Les Manuscrits et l'édition critique", en reconnaissance de son rôle fondateur dans la philologie arabe moderne et dans la transmission du patrimoine manuscrit islamique. C'est le signe d'une reconnaissance que la Turquie lui a accordée avant même que le Maroc ne lui rende pleinement hommage. Le directeur de la Bibliothèque Royale du Maroc, Ahmed Chaouqi Benbine, rappelait lors d'une journée commémorative que Muhammad ibn Tawit al-Tanji "était et restera une fierté pour le Maroc et les Marocains". La formule est juste. Elle est aussi un rappel que les grandes figures intellectuelles d'un pays ne finissent pas toutes sur le sol de leur naissance, et que l'exil volontaire au service du savoir est une forme parmi les plus nobles de fidélité à sa culture d'origine.
Un article académique publié dans la revue ASJP note que Muhammad ibn Tawit al-Tanji est "l'un des personnages oubliés de l'espace arabe en général", et que cet oubli tient pour partie à son choix de résider en Turquie et à son caractère critique et indépendant, qui ressemblait par certains aspects à celui d'Ibn Khaldoun lui-même. Il y a dans cette observation quelque chose de profondément juste. Ibn Khaldoun, que Muhammad ibn Tawit a consacré sa vie à éditer, fut lui-même un homme qui ne s'est jamais laissé enfermer dans un territoire ou une cour, qui a traversé l'Afrique du Nord, l'Espagne et l'Égypte, qui a pensé l'histoire depuis la distance. Le philologue de Wadras partageait avec le grand historien cette capacité à se mettre à l'écart des circuits institutionnels habituels pour mieux servir l'essentiel, la transmission fidèle des textes.
Un homme né dans la tribu Wadras, entre Tétouan et Tanger, a permis à Franz Rosenthal de traduire Ibn Khaldoun en anglais, à Abdesselam Cheddadi de le traduire en français, et à des générations de chercheurs sur quatre continents de travailler sur des textes philologiquement fiables. Cette contribution, invisible dans le sens où elle ne porte pas son nom en grand sur les couvertures des livres, est pourtant fondamentale. Sans l'édition de 1951, sans les années passées dans les bibliothèques ottomanes à comparer les manuscrits, à corriger les erreurs des copistes et à restituer les leçons originales, la réception mondiale d'Ibn Khaldoun au XXe siècle aurait été différente, moins rigoureuse, plus approximative. Muhammad ibn Tawit al-Tanji a fait ce que font les grands philologues : il a mis son nom au service des textes, et non les textes au service de son nom.






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