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CHURCHILL AU MAROC, DU PREMIER VOYAGE DE 1935 AU TABLEAU QUI VALUT 11 MILLIONS DE DOLLARS

  • Photo du rédacteur: Loubna
    Loubna
  • il y a 22 heures
  • 9 min de lecture
CHURCHILL AU MAROC, DU PREMIER VOYAGE DE 1935 AU TABLEAU QUI VALUT 11 MILLIONS DE DOLLARS

Lorsque Winston Churchill découvre le Maroc pour la première fois en décembre 1935, il n'est pas encore le Premier ministre qui deviendra l'un des visages les plus célèbres de la Seconde Guerre mondiale. Il traverse alors ce que les historiens appellent ses "années de désert politique", période durant laquelle il est éloigné du gouvernement britannique. Il consacre une grande partie de son temps à l'écriture, à ses recherches historiques et à une passion relativement récente chez lui : la peinture. Ce voyage au Maroc n'est pas accidentel. Il est encouragé à s'y rendre par Sir John Lavery, peintre irlandais de renom et ami personnel de Churchill, qui connaissait déjà les lumières de Tanger et de Marrakech. C'est un artiste qui envoie un futur chef de guerre au Maroc, et ce détail n'est pas anodin : il dit quelque chose sur la réputation que le Royaume chérifien avait déjà acquise auprès des élites culturelles européennes de l'entre-deux-guerres.


Le Maroc va rapidement prendre une place particulière dans cette vie d'écrivain, d'homme politique et de peintre. Churchill se rendra à six reprises au Maroc, et plus particulièrement à Marrakech. Ces voyages ne sont pas de simples séjours touristiques puisqu'il y travaille, y écrit, y peint et y revient régulièrement pendant près d'un quart de siècle. L'International Churchill Society, qui s'appuie notamment sur les archives et travaux consacrés à sa vie, indique que son premier voyage marocain eut lieu en décembre 1935 et que sa sixième et dernière visite intervint en 1959. Son premier voyage commence par Tanger, Churchill arrive dans une ville qui, à cette époque, possède un statut international particulier et constitue l'une des principales portes d'entrée du Maroc pour les voyageurs européens. Il poursuit ensuite son itinéraire vers Marrakech, qui deviendra de loin le lieu marocain auquel il sera le plus attaché. Pour mesurer la singularité de cet attachement, il faut savoir que Churchill aura réalisé, au total, environ 500 tableaux dans sa vie de peintre amateur. Le Maroc à lui seul lui aura inspiré pas moins de 45 d'entre eux, selon les sources de la Marrakech Riad Gallery qui a étudié son œuvre marocaine, ce qui en fait le territoire étranger le plus représenté dans son œuvre picturale.



Dès son arrivée à Marrakech, l'impression produite sur lui est considérable. Le 30 décembre 1935, il écrit à son épouse Clémentine depuis l'hôtel La Mamounia. Sa lettre décrit avec précision le paysage qu'il découvre depuis son balcon : les orangers et les oliviers, les maisons et les remparts de Marrakech, puis, à l'horizon, la chaîne enneigée de l'Atlas. Churchill insiste sur la lumière de l'aube et du coucher du soleil sur les sommets, qu'il compare aux plus beaux paysages de neige qu'il ait vus. La lettre originale est conservée dans les Spencer-Churchill Papers et a été reproduite par l'International Churchill Society. Cette première impression explique en partie pourquoi Marrakech devient rapidement l'un de ses grands sujets picturaux. Churchill s'était mis sérieusement à la peinture quelques années auparavant et avait découvert dans cette activité un moyen de se détacher momentanément des responsabilités politiques et des tensions de sa vie publique. Au Maroc, la lumière et les couleurs lui offrent un environnement particulièrement favorable. Il est alors particulièrement frappé par les contrastes de couleurs du paysage marocain : les tons roses, blancs et ocres du désert et de la ville, le vert de la végétation et le bleu intense du ciel. Il réalise au Maroc certaines de ses aquarelles les plus abouties ainsi qu'une peinture à l'huile particulièrement réussie : Marrakech (1935), huile sur toile, qui appartenait à la famille Churchill et était exposée à Chartwell, sa demeure dans le Kent.


CHURCHILL AU MAROC, DU PREMIER VOYAGE DE 1935 AU TABLEAU QUI VALUT 11 MILLIONS DE DOLLARS
Des employés de la galerie posent avec une œuvre d'art intitulée « Tour de la mosquée Koutoubia » de Winston Churchill lors d'une séance photo à la maison de vente aux enchères Christie's à Londres, en Angleterre, le 17 février 2021. (Photo AFP)


Le résultat littéraire de ce premier contact avec le pays est également important. En février 1936, Churchill publie dans le Daily Mail un article intitulé I Was Astonished by Morocco. Le texte témoigne de l'impression profonde que lui a laissée son séjour. Il écrit que le Maroc constitue pour lui une "révélation" et explique que les lectures sur la question marocaine ne lui avaient pas permis de mesurer le charme et la valeur du territoire. Il décrit ensuite Marrakech, ses palmeraies, son climat hivernal et surtout le panorama de l'Atlas. L'article a été réimprimé ultérieurement dans les Collected Essays of Sir Winston Churchill. Son enthousiasme ne se limite donc pas à une correspondance privée. Churchill publie également son appréciation du Maroc pour le grand public britannique. Marrakech devient progressivement un lieu auquel il associe la beauté, la lumière et une forme de tranquillité. Il la surnomme notamment "the Paris of the Sahara", expression reprise dans les publications consacrées à ses voyages.


La Mamounia occupe une place centrale dans cette histoire. Churchill y séjourne dès son premier voyage et y reviendra lors de plusieurs visites ultérieures. Dans sa lettre de décembre 1935, il décrit l'hôtel comme "a wonderful place" et affirme qu'il s'agit de l'un des meilleurs hôtels qu'il ait fréquentés. À Marrakech, il explore également les environs, se rend dans les montagnes et organise des excursions. Les récits consacrés à ses voyages indiquent qu'il peint notamment depuis les paysages de l'Atlas et qu'il est particulièrement attiré par les variations de lumière sur les montagnes enneigées.


CHURCHILL AU MAROC, DU PREMIER VOYAGE DE 1935 AU TABLEAU QUI VALUT 11 MILLIONS DE DOLLARS
Une photographie de la peinture de Winston Churchill provenant de l’exposition de l’hôtel La Mamounia.

Churchill entretient également des relations avec plusieurs personnalités marocaines. Parmi elles figure Thami El Glaoui, pacha de Marrakech, figure politique majeure de l'époque. Né en 1879 et connu des chroniqueurs européens sous le titre de "Seigneur de l'Atlas", El Glaoui reçoit Churchill à plusieurs reprises et l'invite notamment à des réceptions traditionnelles. Celia Sandys rapporte également que Churchill jouait au golf avec lui sur son parcours privé. Cette relation prend une dimension artistique particulièrement intéressante avec le fils du pacha, Hassan El Glaoui, né à Marrakech le 23 décembre 1923. Le jeune Hassan peint en secret, car son père le destinait à une tout autre carrière, considérant la peinture comme une futilité dans la mentalité des fières tribus Glaoua. Churchill découvre ses œuvres lors d'une visite et est immédiatement frappé par leur qualité. Selon le site de la vénérable maison de ventes Sotheby's, qui a présenté plusieurs œuvres du peintre marocain, Churchill convainc Thami El Glaoui d'autoriser son fils à poursuivre sa vocation artistique. Hassan El Glaoui lui-même confiera au Figaro, dans l'une de ses dernières interviews, qu'il n'aurait "sans doute jamais été peintre" sans cette rencontre avec Churchill. Il partira ensuite étudier à Paris, exposera à New York, Londres, Bruxelles et deviendra l'un des grands noms de la peinture marocaine du XXe siècle. L'exposition organisée en janvier 2012 au Leighton House Museum à Londres, intitulée "Meetings in Marrakech : The Paintings of Hassan El Glaoui and Winston Churchill", réunit des œuvres des deux hommes et consacre cette histoire artistique croisée entre un Premier ministre britannique et un fils de pacha marocain.


La relation entre Churchill et le Maroc prend une dimension historique beaucoup plus importante pendant la Seconde Guerre mondiale. En janvier 1943, Casablanca devient le théâtre d'une rencontre décisive entre les dirigeants alliés. Winston Churchill et Franklin D. Roosevelt s'y retrouvent pour coordonner la stratégie militaire des Alliés lors de la conférence dite d'Anfa, qui se déroule du 14 au 24 janvier 1943 à l'hôtel Anfa, dont le périmètre entier est hermétiquement sécurisé. C'est lors de cette conférence capitale que sont arrêtées les décisions conduisant à l'invasion de la Sicile et à l'exigence de capitulation inconditionnelle de l'Allemagne, de l'Italie et du Japon, doctrine qui marquera durablement la suite du conflit. Ce que l'article du contributeur ne mentionne pas mais qui appartient pleinement à cette histoire, c'est que la conférence d'Anfa est aussi le moment où Feu SM le Roi Mohammed V, qu'Allah ait Sa sainte âme, rencontre Roosevelt et pose diplomatiquement les jalons de l'indépendance marocaine. Le 22 janvier 1943, le sultan chérifien est reçu deux fois en villa Dar Es-Saada par le président américain, d'abord en tête-à-tête, puis lors d'un dîner officiel où assiste le prince héritier Moulay El Hassan. Roosevelt y exprime, selon la revue académique "Guerres mondiales et conflits contemporains" citée par Maroc Patriotique dans son dossier de janvier 2025, son soutien à l'ambition du Maroc de reconquérir sa liberté. Un an plus tard, le 11 janvier 1944, le Manifeste de l'indépendance sera signé. La Koutoubia que Churchill s'apprête à peindre s'inscrit donc dans un moment doublement historique : stratégique pour les Alliés, fondateur pour la souveraineté marocaine.


CHURCHILL AU MAROC, DU PREMIER VOYAGE DE 1935 AU TABLEAU QUI VALUT 11 MILLIONS DE DOLLARS

Lorsque la réunion touche à sa fin, Churchill insiste pour que Roosevelt ne quitte pas l'Afrique du Nord sans avoir vu Marrakech. Roosevelt souhaite repartir rapidement aux États-Unis. Churchill le persuade néanmoins de prolonger son séjour. Selon le récit conservé par l'International Churchill Society, Churchill lui explique qu'il ne peut pas être venu jusqu'en Afrique du Nord sans voir Marrakech et lui propose de passer deux jours dans la ville afin d'assister ensemble au coucher du soleil sur les montagnes de l'Atlas. Le 23 janvier, les deux dirigeants et leurs entourages se rendent à Marrakech. Churchill connaît déjà parfaitement la ville et souhaite faire découvrir à Roosevelt le paysage qui l'avait lui-même profondément marqué lors de son premier séjour. Ils observent ensemble le coucher du soleil sur l'Atlas. Le médecin de Churchill, Lord Moran, rapporte dans son journal que Churchill, contemplant les montagnes dont les couleurs changeaient avec la lumière, murmura que c'était "the most lovely spot in the world". L'International Churchill Society reproduit ce récit dans son étude consacrée à la conférence.


Churchill et Roosevelt séjournent à Marrakech à proximité de la Koutoubia. C'est à cette occasion que Churchill réalise l'une des œuvres les plus célèbres de son parcours artistique. Le lendemain du départ de Roosevelt, le 25 janvier 1943, Churchill envoie un télégramme à son épouse Clémentine depuis ce qu'il appelle "a fairyland villa in Marrakech" et lui annonce qu'il va peindre "this afternoon from roof of the same view of the pink gateway". Ce télégrame est conservé et cité dans la notice de Christie's lors de la vente de 2021. Il peint alors la Koutoubia, avec les montagnes de l'Atlas à l'arrière-plan. L'importance de cette peinture dépasse largement sa valeur artistique, car selon l'International Churchill Society, il s'agit du seul tableau que Churchill réalise pendant toute la Seconde Guerre mondiale. Entre 1939 et 1945, Churchill dirige le gouvernement britannique pendant une guerre mondiale et doit consacrer l'essentiel de son temps aux questions militaires, diplomatiques et politiques. Pourtant, lorsqu'il reprend ses pinceaux pendant cette période, son choix se porte sur Marrakech. Le tableau représente la tour de la Koutoubia sous un ciel lumineux, avec les montagnes de l'Atlas dans le lointain. Nick Orchard, directeur du département art britannique moderne chez Christie's, a décrit l'œuvre comme "Churchill's most important work". La peinture, offerte à Roosevelt comme mémento de leur séjour commun, connaît ensuite une histoire internationale saisissante. Après la mort du président américain en 1945, elle est vendue par son fils dans les années 1950 à un cinéaste, puis acquise par Brad Pitt en 2011 auprès d'un antiquaire de la Nouvelle-Orléans, qui l'offre à Angelina Jolie. En 2021, elle est vendue aux enchères par Christie's à Londres pour 8 285 000 livres sterling, soit près de 11,5 millions de dollars, quadruplant le record précédent pour une peinture de Churchill et établissant un nouveau sommet absolu dans l'histoire des ventes aux enchères de son œuvre.


CHURCHILL AU MAROC, DU PREMIER VOYAGE DE 1935 AU TABLEAU QUI VALUT 11 MILLIONS DE DOLLARS

Le Maroc constitue également pour Churchill un lieu de récupération physique pendant la guerre. À la fin de 1943, après une période de travail particulièrement éprouvante et alors qu'il souffre d'une pneumonie, ses médecins lui imposent une période de convalescence. Churchill choisit Marrakech. L'International Churchill Society rapporte qu'il y passe plusieurs semaines sous la protection des Coldstream Guards, avec les montagnes de l'Atlas en arrière-plan. L'Imperial War Museums conserve des photographies officielles de Churchill à Marrakech en janvier 1944. En 1947-1948, alors qu'il n'est plus Premier ministre, Churchill retourne à La Mamounia. Sa fille Sarah raconte dans une lettre qu'il peint depuis le balcon de l'hôtel et qu'une excursion vers les remparts de la ville est prévue. Il réalise à cette époque une nouvelle huile sur toile intitulée Marrakech (vers 1948), répertoriée par l'International Churchill Society. Son attachement au Maroc se poursuit jusque dans les dernières années de sa vie. En janvier 1959, Churchill effectue son sixième et dernier voyage à Marrakech. Il a alors 84 ans. Sa santé est devenue fragile et sa capacité à peindre diminue progressivement. Pourtant, il reprend encore une fois ses pinceaux depuis La Mamounia. L'International Churchill Society indique que ce voyage constitue son dernier séjour à Marrakech et que Churchill y peint depuis son balcon, ne réalisant plus que deux tableaux pendant les cinq semaines de ce dernier séjour.


Churchill mourra en 1965, six ans après son dernier séjour marocain. Mais son regard sur Marrakech est resté inscrit dans l'histoire de l'art britannique et dans la mémoire diplomatique mondiale. Aujourd'hui encore, ses peintures marocaines sont exposées dans des institutions majeures et étudiées comme une partie importante de son œuvre artistique. Seule une ville, dans toute sa vie de voyageur, a exercé sur lui une fascination de vingt-cinq ans, l'a accueilli dans la maladie, lui a fourni son unique tableau de guerre et le sujet du plus cher de tous ses tableaux. Cette ville est Marrakech. Et cela seul, pour qui sait lire l'histoire par les détails, dit beaucoup sur ce qu'est le Maroc.



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