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ABDELHAK NAJIB SIGNE “LES ÉVADÉS DE TINDOUF”, LE FILM QUI REND SA VOIX À UNE GÉNÉRATION SACRIFIÉE

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ABDELHAK NAJIB SIGNE “LES ÉVADÉS DE TINDOUF”, LE FILM QUI REND SA VOIX À UNE GÉNÉRATION SACRIFIÉE

Lundi 2 novembre 2026, Megarama de Casablanca. Dans la salle, le ministre Ryad Mezzour, le gouverneur de la préfecture de Casablanca-Anfa Abdelkhaleq Merzouki, le gouverneur Omar Filal et la présidente du Conseil communal de la ville attendent que la lumière s'éteigne. Sur l'écran apparaissent un désert sans horizon, une radio à bout de souffle et des Marocains qui marchent de nuit vers leur patrie. Deux ans après une première avant-première restée sans suite commerciale, “Les Évadés de Tindouf” a fini par forcer les portes des salles obscures, porté par un budget de 1,7 million de dirhams, sans aucune subvention publique selon son réalisateur.


Il existe des mémoires que les nations entières préfèrent laisser dans le silence du désert. Celles des soldats et civils marocains capturés par le Polisario à partir de 1975 et détenus pendant des décennies dans les camps de Tindouf, sur le territoire algérien, appartiennent à cette catégorie. Peu de livres, peu de films et peu de tribunes dans les enceintes internationales pour ces hommes et ces femmes dont la captivité s’est étendue, pour certains, sur un quart de siècle. C’est ce vide que comble, depuis ce 4 novembre 2026, le premier long-métrage d’Abdelhak Najib, “Les Évadés de Tindouf”, sous-titré “L’Appel de la Mère Patrie”. Sa sortie, à la veille du 51e anniversaire de la Marche Verte, n’est pas un hasard de calendrier, c’est un acte.



La date résonne avec force dans chaque foyer marocain. Le 6 novembre 1975, à l'appel de Feu SM le Roi Hassan II, quelque 350 000 volontaires, le Coran et le drapeau national à la main, s'avançaient pacifiquement vers le Sud pour réaffirmer la marocanité du Sahara face à la puissance coloniale espagnole. Cinquante et un ans plus tard, la projection casablancaise a suivi de peu la première célébration de la Fête de l'Unité, et la sortie nationale du mercredi 4 novembre s'est faite dans les réseaux Mégarama et Pathé, offrant au public des grandes villes du Royaume l'accès à une mémoire longtemps cantonnée aux récits familiaux et à quelques ouvrages de témoignage.


Pour comprendre la portée de ce film, il faut d’abord revenir aux faits. Dès le début des combats pour le Sahara marocain, en 1975 et 1976, des membres des Forces Armées Royales et des civils marocains tombèrent aux mains du Polisario lors d’affrontements dans les provinces du Sud. Ces prisonniers furent transférés dans les camps de Tindouf, en territoire algérien, où le Polisario installa ses bases arrière sous la protection d’Alger. Pendant de longues années, leur existence même fut niée ou minimisée. Le Comité International de la Croix-Rouge, dont le mandat inclut la visite des prisonniers de guerre, n’obtint qu’un accès tardif et partiel. Ce n’est qu’en août 2003 que furent libérés les derniers prisonniers officiellement reconnus, soit une centaine d’hommes dont certains étaient détenus depuis plus de vingt ans. Mais des témoignages ultérieurs, recueillis notamment auprès d’anciens détenus, ont documenté des cas restés en dehors des listes officielles, prolongeant une captivité que la communauté internationale n’a jamais pleinement comptabilisée.


Ces vies suspendues ont pourtant laissé des traces écrites, et chacune pèse comme une pièce versée au dossier de l'Histoire. Un ancien capitaine des Forces Royales Air a livré le récit de ses vingt-cinq années de séquestration à Tindouf, tandis que un autre rescapé a raconté ce qu'il a vécu comme un enfer. Ali Najab, ancien pilote de chasse, a lui-même consacré un texte aux prisonniers de guerre marocains qui ont osé s'évader, saluant chez eux un courage peu ordinaire. Ces voix constituent la matière première dont s'est nourri Abdelhak Najib. Elles rappellent aussi qu'en 2026 encore, Tindouf demeure un territoire où la dignité humaine pose question : Maroc Patriotique a documenté la manière dont des enfants y sont utilisés comme armes de propagande et instrumentalisés comme enfants soldats, prolongeant d'une génération à l'autre une logique d'enfermement que le film met en lumière.

Ali Najab, officier des Forces Royales Air capturé lors des combats, a consacré un livre entier à ces années perdues dans les camps. Présenté à la Bibliothèque Nationale de Rabat en 2020, son témoignage en 21 chapitres décrit des conditions de détention marquées par la malnutrition, le refus de soins médicaux et le recours aux travaux forcés. L’historien Jamaâ Baida, à l’occasion de cette présentation, a salué cet ouvrage comme comblant un manque criant dans la bibliothèque marocaine sur ce dossier. Le livre d’Ali Najab est précisément l’une des sources sur lesquelles Abdelhak Najib a construit, sur vingt ans de collecte de témoignages, le roman “Une ombre sur le sable” dont est tiré le film. Ce récit, adapté à l'écran avec les témoignages recueillis par l'auteur il y a une vingtaine d'années, suit un évadé qui meurt pendant sa traversée du désert, une issue tragique dont le film fait le point de départ de la quête du fils.



Abdelhak Najib a construit “Les Évadés de Tindouf” comme une œuvre de fiction fondée sur des faits, sans en revendiquer le statut de documentaire, selon une architecture narrative en trois temps qui donne au récit sa profondeur. Le premier plan temporel renvoie à 1974, l’année de la capture, et reconstitue les circonstances dans lesquelles des Marocains se retrouvèrent prisonniers dans le camp de Rabouni à Tindouf. Le deuxième plan, le cœur battant du film, suit en 2000 sept personnes, cinq hommes et deux femmes, dans leur tentative d’évasion à sept jours du cinquantième anniversaire de la Marche Verte. Armés seulement d’eau, de dattes et d’une radio, ils traversent de nuit le désert entre l’Algérie et le Sahara marocain, se cachant le jour, pourchassés par des patrouilles et des bandits, avant que la radio ne tombe en panne et que l’isolement ne les pousse aux limites du supportable. Le troisième plan est celui du présent, où le fils de l’un de ces évadés tente de reconstituer le parcours de son père, croisant dans cette quête les silences et les traces que laisse une captivité longtemps tue.


Quelques repères aident le spectateur à lire cette construction. L'année 1974 retenue pour la capture relève du choix romanesque, puisque les affrontements entre les Forces Armées Royales et les milices du Polisario ont débuté à la fin de 1975. De même, l'an 2000 correspondait au vingt-cinquième anniversaire de la Marche Verte ; la référence au cinquantenaire, reprise du synopsis diffusé avec le film, fait écho à l'anniversaire célébré en 2025, que le présent du récit côtoie. Le synopsis regorge par ailleurs de détails saisissants. Lorsque les piles de la radio s'épuisent, les fugitifs inventent leurs propres émissions, commentent des matchs de football imaginaires et organisent des fêtes pour célébrer la libération de Tindouf, tandis que certains sombrent dans la folie. Mariam, Fatema, Mohamed, Brahim, Driss, Daoud et Saleh portent sur leurs épaules plus de vingt-trois ans de détention. Dans le présent, Abdelhak Najib incarne lui-même ce fils résolu à compléter l'aventure d'un père mort dans le désert, véritable trait d'union entre les trois époques du récit.


Le tournage lui-même a tenu de l’épreuve. La majeure partie a été réalisée près de Guelmim, en août, par des températures atteignant 49 degrés. Des serpents et des scorpions furent utilisés dans certaines scènes, et l’un des acteurs survécut de peu à une séquence avec un reptile dont la toxicité exacte ne put jamais être déterminée. Abdelhak Najib, qui figure lui-même au générique, a décrit cette expérience de tournage comme indissociable du sens du film : pour raconter ce que ces hommes ont enduré, l’équipe devait elle-même éprouver quelque chose du désert. Les caméras se sont également installées dans la région d'Es-Semara, au cœur du Sahara marocain, au terme d'une année de préparation et d'un mois de prises de vues en plein été.



L'aventure industrielle du film raconte, elle aussi, une forme d'endurance. Produit par Orion Production, associée à Line's Event et Iktisadcom, sous la houlette d'Abdelhak Najib et d'Imane Kendili, ce long-métrage de 90 minutes a été bâti avec 1,7 million de dirhams. Sa sortie nationale était initialement annoncée pour le 6 novembre 2024, et une première avant-première s'est tenue à Casablanca le 9 novembre 2024. Monté et doté de son visa d'exploitation dès l'automne 2024, le film a pourtant dû patienter, comme l'a expliqué son réalisateur, jusqu'en 2026 pour trouver sa place dans les salles commerciales. Deux années d'attente pour un film sur l'attente : la symétrie a quelque chose de romanesque, et elle dit aussi la ténacité d'un cinéma indépendant qui choisit, sans aide publique, de porter un sujet de mémoire nationale.


Derrière la caméra et derrière l’objectif, Abdelhak Najib est une figure singulière du paysage culturel marocain. Journaliste, romancier, poète, critique littéraire et fondateur des Éditions Orion, il compte plus de cinquante ouvrages publiés, allant de la philosophie à la poésie en passant par les essais politiques, parmi lesquels un livre consacré à la politique humaniste de SM le Roi Mohammed VI, qu’Allah L’Assiste. L’Union Arabe de la Culture l’a désigné Personnalité Culturelle 2022-2023, à l’issue d’un scrutin réunissant plus de douze mille auteurs, penseurs et journalistes arabes, africains et asiatiques. “Les Évadés de Tindouf” est son premier long-métrage, mais il ne constitue pas un coup d’essai isolé : deux projets sont déjà en développement dans ses carnets, dont un film sur Gaza. La cohérence de sa démarche est celle d’un intellectuel marocain qui utilise tous les formats à sa disposition pour raconter des histoires que les institutions ont souvent préféré taire. Le septième art, il le connaît de l'intérieur : il revendique plus de trente années de critique cinématographique avant d'être passé à la réalisation.


Le film réunit un casting d’une rare solidité. Driss Roukhe y endosse le rôle de l’un des gardiens, un contre-emploi qu’il décrit comme émotionnellement épuisant, loin des personnages auxquels son public l’a habitué. Kamal Haimoud, Mouhcine Mountaki, Imane Kendili (également productrice du film), Alia Bencheikh, Yassine Abdelkader, Mohamed Simoka et Bouchaib Ezzanbai complètent une distribution qui mêle acteurs confirmés et talents de la nouvelle génération. Mais l’affiche porte aussi, en mention spéciale, le nom de Mohamed Choubi, l’un des acteurs les plus aimés du cinéma marocain, disparu récemment et dont “Les Évadés de Tindouf” constitue l’une des dernières apparitions à l’écran. Sa présence transforme la projection en un double hommage, à ceux qui ont survécu aux camps et à celui qui a consacré sa vie à donner un visage humain aux personnages de son pays. Les fiches de distribution publiées dès 2024 citent également Karim Oujil, Rafik Boubker, Ayoub Lahkimi et Fouzia Ejjawi, aux côtés d'Abdelhak Najib lui-même, soit une quinzaine de comédiens réunis autour de ce récit.


La presse marocaine qui a assisté aux projections d’avant-première n’a pas ménagé ses éloges. “Un film coup de poing” selon Maroc Newspaper, “Le film de l’année” pour Le 360, “Une fresque historique” dans les colonnes du Temps, “Un hymne à la liberté” chez Aujourd’hui le Maroc : ces quatre verdicts convergent vers la même lecture, celle d’une œuvre qui transcende le genre pour toucher à quelque chose d’essentiel dans l’identité nationale. Les survivants des camps présents à l’avant-première casablancaise ont affirmé, selon les témoignages recueillis lors de l’événement, s’être reconnus dans ce récit.


La soirée du 2 novembre 2026 a aussi pris une dimension institutionnelle. Ryad Mezzour a souligné le rôle du cinéma dans la transmission de la mémoire nationale, rejoignant la conviction affichée par toute l'équipe du film. Un hommage a été rendu à Mohamed Choubi au cours de la même projection, et l'œuvre a été présentée au public comme une histoire vraie portée au cinéma, ancrée dans des destins marocains que deux générations de familles ont portés en silence.


Il n’est pas anodin que ce film sorte le 4 novembre 2026, quarante-huit heures avant le 51e anniversaire de la Marche Verte et quelques jours après le veto russe qui a empêché le renouvellement du mandat de la MINURSO au Conseil de sécurité de l’ONU. La coïncidence chronologique révèle quelque chose de plus profond : la réalité du Sahara marocain, que les nations débattent en chambre à New York, se raconte aussi dans l’obscurité des salles de cinéma, dans les visages des acteurs qui traversent le désert, dans les silences d’un homme qui cherche la trace de son père. Les résolutions votées ou bloquées à l’ONU ne changeront pas ce que ces hommes ont vécu. Ce que le cinéma peut faire, en revanche, c’est s’assurer que ce qu’ils ont vécu ne soit jamais oublié.


Au terme de ce voyage, “Les Évadés de Tindouf” s'impose comme un jalon. Un long-métrage marocain de fiction place enfin au centre de l'écran ces soldats et civils captifs à Tindouf, dont la patience fut éprouvée pendant plus de deux décennies, parfois un quart de siècle. Le film prolonge une chaîne de transmission amorcée par les témoignages d'anciens détenus, par les livres d'officiers comme Ali Najab et par le travail des historiens, et il lui ajoute la force de l'image, celle qui atteint les jeunes Marocains nés bien après la libération des derniers captifs. Cinquante et un ans après la Marche Verte du 6 novembre 1975, voulue par Feu SM le Roi Hassan II, et alors que le Royaume, sous la conduite de SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, consolide la reconnaissance internationale de son intégrité territoriale, cette œuvre rappelle que la souveraineté se défend aussi par la mémoire. Les écoles, les festivals et les cinémathèques disposent désormais d'un récit à faire circuler, et les familles de ces hommes d'un miroir où se reconnaître. Le désert a longtemps gardé leurs noms. Le cinéma vient de les rendre à la nation.

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