MOSCOU LÈVE LA MAIN, ALGER APPLAUDIT ET LA MINURSO S'ÉTEINT

Le 30 octobre 2026, dans la salle du Conseil de sécurité à New York, onze mains se sont levées en faveur d'un texte et une seule s'y est opposée, la main russe. Un peu plus de vingt-quatre heures plus tard, à minuit le samedi 31 octobre, la Mission des Nations Unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental, la MINURSO, perdait son mandat, trente-cinq ans après sa création par la résolution 690 du 29 avril 1991. Le compte rendu officiel des Nations Unies consigne la séquence avec une sécheresse administrative. Derrière ces chiffres se joue pourtant l'un des retournements diplomatiques les plus nets de l'histoire du dossier : la mission que Moscou et Alger prétendaient sauver a disparu sous leur propre vote, et le Royaume voit s'effacer de son territoire le dernier symbole d'une époque révolue.
Pour mesurer ce qui s'est joué, il faut revenir au printemps 1991. Adoptée le 29 avril de cette année-là, la résolution 690 crée une mission chargée d'accompagner le plan de règlement placé sous l'égide du Secrétaire général, avec un cessez-le-feu entré en vigueur le 6 septembre 1991 et un référendum annoncé à brève échéance. Le scrutin ne verra jamais le jour. L'identification des votants, censée s'appuyer sur le recensement espagnol de 1974, s'enlise pendant toute la décennie dans des dizaines de milliers de recours. L'envoyé personnel James Baker, après les accords de Houston de 1997, finit par proposer en 2001 puis en 2003 des formules politiques qui prennent acte de l'impasse. Le 11 avril 2007, le Royaume remet au Secrétaire général son initiative pour la négociation d'un statut d'autonomie de la région du Sahara, et la résolution 1754 du 30 avril 2007 invite les parties à négocier sans conditions préalables et de bonne foi. À partir de cette date, le référendum quitte le vocabulaire du Conseil, remplacé par la recherche d'une solution politique que les textes qualifieront plus tard de réaliste, pragmatique et durable. Maroc Patriotique avait retracé ce glissement dans son dossier De la MINURSO à la MANSASO, fin du référendum fantôme.
Le tournant décisif survient le 31 octobre 2025. Ce jour-là, le Conseil prolonge la mission d'un an, jusqu'au 31 octobre 2026, sur un texte rédigé par les États-Unis, qui tiennent le rôle de « porte-plume » du dossier, comme le rappelle l'archive audiovisuelle des Nations Unies. Cette résolution, numérotée 2797, demande aux parties de négocier en prenant pour base la proposition marocaine d'autonomie et estime qu'une autonomie véritable pourrait constituer l'issue la plus réalisable. La Russie s'abstient alors, sans faire usage de son droit de veto. Le même jour, le représentant du Polisario, Sidi Omar, soutenait que la résolution n'emportait aucune reconnaissance de la souveraineté marocaine. Cette lecture se heurtait déjà à la lettre du texte : un Conseil qui désigne une proposition comme base de négociation cesse de placer toutes les options sur un pied d'égalité, et il faut une singulière gymnastique pour en conclure que rien n'a changé.
L'année 2026 s'ouvre donc sur une question limpide : que faire d'une mission dont le nom désigne un scrutin abandonné depuis deux décennies ? Le Secrétaire général y répond en partie dans son rapport annuel, publié sous la cote S/2026/781, puis dans une revue stratégique transmise aux membres du Conseil par lettre du 13 octobre 2026, sous la cote S/2026/811. Selon Security Council Report, centre de recherche spécialisé dans le suivi des travaux du Conseil, cette revue ouvrait explicitement la voie à un ajustement du format ou du mandat de la mission. Washington s'en saisit. Son premier projet rebaptise la mission « Mission des Nations Unies pour une solution politique au Sahara occidental », la MINUSO, sans le R. La version révisée, mise aux voix sous la cote S/2026/868, prolonge le mandat jusqu'au 31 octobre 2027 et prévoit l'appellation « Mission des Nations Unies au Sahara occidental » à compter du 1er novembre 2026. Dans une lettre datée du 22 octobre, enregistrée sous la cote S/2026/838, Sidi Omar écrit que ce premier projet ne pouvait servir de base de discussion. Moscou dépose alors un contre-projet, S/2026/870, limité à une prolongation d'un an à l'identique, qui sera mis aux voix après le texte américain conformément à l'article 32 du règlement intérieur provisoire du Conseil.
Le 30 octobre, la séance est présidée par la représentante de la Grèce, Aglaia Balta. Le projet américain recueille onze voix pour, une voix contre, celle de la Fédération de Russie, et trois abstentions, celles de la Chine, du Pakistan et de la Somalie, d'après le compte rendu de séance et la photothèque des Nations Unies. Onze voix dépassent largement le seuil de neuf exigé par l'article 27, paragraphe 3, de la Charte des Nations Unies pour les décisions de fond. Ce même article impose toutefois l'absence d'opposition d'un membre permanent. La présidente annonce donc que le texte n'est pas adopté « owing to the negative vote of a permanent member », comme le montre l'enregistrement officiel de la séance. Parmi les voix favorables figurent trois membres permanents, dont les États-Unis et la France. Le représentant américain, Mike Waltz, regrette qu'en 2026 un veto serve à préserver « la lettre R » et rappelle que l'Organisation ne prépare plus aucun référendum depuis des décennies. Son homologue russe revendique, lui, un « veto salvateur, pour ainsi dire », en reprochant au texte américain d'imposer des solutions unilatérales.
Vient ensuite le texte russe. Il obtient trois voix, celles de la Russie, de la Chine et de la Somalie, une voix contre, celle des États-Unis, et onze abstentions. L'annonce officielle précise qu'il est rejeté « having failed to obtain the required number of votes ». La nuance a son poids. Avec trois suffrages sur quinze, le projet de Moscou restait à six voix du seuil requis, et le vote américain n'a rien modifié à son sort. Plusieurs médias, de part et d'autre de la frontière, ont parlé de « double veto » ou de « vetos croisés », et la formule est revenue jusque dans les déclarations officielles marocaines. En droit, la séance du 30 octobre n'a connu qu'un seul veto, celui de la Russie. Le texte de Moscou a buté sur un isolement presque complet : même le Pakistan, qui s'était abstenu sur le projet américain, a refusé de lui accorder sa voix. La seule main qui a empêché l'adoption d'un texte prolongeant la mission jusqu'en 2027 est donc russe.
Les conséquences juridiques découlent mécaniquement de ce vote. Une opération de maintien de la paix tire toute son existence d'un mandat accordé par le Conseil, et ce mandat, prolongé en 2025 jusqu'au 31 octobre 2026, a expiré à minuit le samedi suivant le vote. ONU Info a acté la fin de la mission, en précisant que l'Organisation restait disposée à soutenir les efforts politiques par l'intermédiaire de l'Envoyé personnel du Secrétaire général, Staffan de Mistura. À Rabat, le Cabinet royal avait réagi dès le soir du 30 octobre. Dans un communiqué diffusé par la MAP, le Royaume prend acte de la non-reconduction du mandat, qualifiée de « développement important », et considère le processus onusien comme suspendu. Le texte annonce que la présence de la mission, « notamment à travers son personnel, ses véhicules, ses équipements et ses symboles », doit cesser dans les prochains jours, et demande le retrait de la question de l'ordre du jour du Conseil. Le porte-parole du gouvernement y a vu un pas vers la clôture définitive du dossier aux Nations Unies.
Côté algérien, l'ancien diplomate Amar Belani a publié le soir même une tribune intitulée « le Maroc crie victoire, le veto russe lui rappelle la réalité ». Son argument central mérite d'être exposé fidèlement : le Royaume se serait précipité, puisque le Conseil « demeure saisi » de la question en vertu du paragraphe final de la résolution 2797. L'argument ne résiste pas à l'examen. La formule « décide de rester saisi de la question » clôt l'immense majorité des résolutions du Conseil depuis des décennies, et elle signifie seulement que l'organe peut se pencher de nouveau sur un sujet. Elle ne crée ni mandat, ni mission, ni personnel. Un Conseil saisi d'une question ne ressuscite pas une opération qu'il a renoncé à renouveler, et la demande marocaine de retrait de l'ordre du jour vise précisément à tirer la conséquence politique de cette réalité juridique.
Le récit russe mérite une lecture attentive, car il se construit sur un silence. Dans un commentaire publié sur le site officiel du ministère russe des Affaires étrangères sous la signature de sa porte-parole, Maria Zakharova, Moscou accuse Washington d'avoir voulu « accélérer artificiellement » le règlement, d'avoir exigé une « réduction drastique » des pouvoirs de la mission, « y compris l'abandon de l'organisation du référendum », puis de s'être opposé à la prolongation de l'ancien mandat, « ce qui place la Mission au bord de la liquidation ». Le texte ne dit pas un mot du veto russe. Il parle d'une mission au bord du gouffre au moment même où elle y était déjà, puisque son mandat avait expiré. Le soir du vote, l'ambassadeur Vassily Nebenzia aurait même parlé d'un « meurtre politique de la mission » commis par Washington, une accusation singulière lorsque l'arme a été levée à la table du Conseil par celui qui dénonce le crime. La fin du commentaire de Maria Zakharova est la plus instructive : Moscou y souhaite trouver, « parmi les différentes options d'organisation territoriale », la voie « la plus optimale pour les habitants ». Ni référendum, ni indépendance, ni même autodétermination. « Organisation territoriale » appartient au lexique de l'autonomie, si bien que la diplomatie russe, après avoir défendu le R dans son premier paragraphe, conclut sur une formule que le plan marocain de 2007 pourrait contresigner.
La presse algérienne a offert un spectacle plus déroutant encore. Dès la nuit du vote, le média fondé par Lotfi Nezzar, fils de l'ancien ministre de la Défense, célébrait un « camouflet monumental pour la diplomatie américaine ». Le 1er novembre, le même site publiait un entretien avec Oubi Bouchraya Bachir, qui qualifiait le veto russe de « carton rouge brandi contre le Maroc ». L'ambassadeur algérien à l'ONU, Amar Bendjama, avait pour sa part remercié la Russie d'avoir présenté un projet de « prorogation technique ». Les lecteurs ont appris l'existence de ce projet, très peu ont appris qu'il n'avait réuni que trois voix. Plusieurs titres l'ont présenté comme victime d'un veto américain, transformant un isolement en match nul. Le second silence pèse davantage : le veto sollicité pour sauver la MINURSO telle qu'elle était l'a privée d'existence juridique. Il y a dans cette séquence quelque chose de l'enfant ravi d'avoir brisé un vase, qui découvre ensuite les éclats plantés dans sa propre main. La joie de la veille s'est muée en lamentations sur le départ d'une mission que l'on venait d'achever en applaudissant.
Le 31 octobre, invité d'une émission spéciale sur 2M, le ministre des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l'étranger, Nasser Bourita, a livré la lecture marocaine. Il a d'abord replacé l'événement dans la doctrine fixée par SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste : passer de la gestion au changement. « Ce n'est pas seulement un slogan ou un concept, c'est une pratique quotidienne et des instructions claires », a-t-il déclaré. Le veto russe, selon lui, n'était « pas une surprise ». Rabat savait depuis plusieurs semaines que Moscou pourrait s'opposer au texte et a refusé de l'édulcorer pour l'éviter, préférant y voir l'occasion de revoir des règles du jeu héritées d'une autre époque. Le ministre a raconté avoir rencontré son homologue Sergueï Lavrov sur instructions de Sa Majesté : « Nous avons compris, nous nous sommes dit pourquoi insister ? ». Il a relevé une coïncidence qu'il juge étrange : parmi les quelque seize missions de maintien de la paix des Nations Unies, la MINURSO était, selon lui, la seule dirigée par un responsable russe, « celle qu'elle a elle-même terminée ». Sa formule résume la responsabilité : « Celui qui a opposé son veto, c'est lui qui a mis fin à la mission ».
Le chef de la diplomatie marocaine a ensuite qualifié la mission d'anachronisme. Le premier tient à son nom : « Ce R n'a aucun sens aujourd'hui », a-t-il affirmé, en rappelant que la mission ne compte plus, depuis l'an 2000, de personnel chargé d'un quelconque scrutin. Le second tient à sa fonction d'observation. Depuis les événements d'El Guerguerat en novembre 2020, le Polisario a déclaré à plusieurs reprises au Secrétaire général qu'il ne se considérait plus engagé par le cessez-le-feu. « En tant qu'observateur du cessez-le-feu, que dois-je observer ? », a interrogé le ministre. Il a avancé des chiffres : sur 157 personnels, 43 seulement se trouvaient à l'est du dispositif de défense, répartis sur six sites, soit cinq à six personnes par site, sans moyens de déplacement nocturne. Le reste stationnait à Laâyoune. Pour Nasser Bourita, cette présence était devenue « une partie du statu quo, pas une partie de la solution », et servait de couverture à ceux qui réclament aujourd'hui son maintien.
Sur le terrain, le changement sera visible. Le ministre l'a décrit par une image : à Laâyoune, on ne verra plus de véhicules frappés du sigle de l'ONU, pas plus qu'on n'en voit à Rabat ou à Casablanca. Le drapeau des Nations Unies sera retiré, et les autorités marocaines n'auront plus à rendre compte de leurs opérations au chef de la composante militaire. Une procédure technique doit s'ouvrir avec le Conseil, le Département des opérations de paix et le Secrétariat général. Le Royaume a confirmé dans le même temps son attachement au cessez-le-feu, un engagement unilatéral qui contraste avec les déclarations répétées du Polisario depuis 2020. Nasser Bourita a enfin rappelé les trois marqueurs qui donnaient au dossier son caractère international : la MINURSO, les réunions du Conseil au moins deux fois par an, et les camps de Tindouf. Le premier vient de s'éteindre. Le second fait l'objet de la demande de retrait formulée par le Cabinet royal. Le troisième demeure, avec la question non résolue du recensement de ses habitants.
Le partage des responsabilités ressort donc des procès-verbaux eux-mêmes. Washington a présenté un texte qui tirait les conséquences de la résolution 2797 et de la revue stratégique du Secrétaire général. Onze membres sur quinze l'ont soutenu. Moscou l'a bloqué seul, à la demande insistante d'un partenaire algérien qui ne siégeait plus au Conseil en 2026 mais a fait entendre sa voix lors du débat. Le contre-projet russe a échoué faute de soutiens. Le Maroc, de son côté, a refusé d'acheter l'adoption d'un texte au prix de son affaiblissement et a laissé chacun assumer ses actes. Les communiqués russe et algérien, qui désignent Washington comme seul coupable, décrivent une mission morte sans meurtrier. Elle en a pourtant deux, qui l'ont achevée en prétendant la sauver.
Reste la question de l'avenir, et elle offre plusieurs chemins. Le premier passe par l'Envoyé personnel, Staffan de Mistura, dont l'ONU confirme qu'il poursuit sa mission. La résolution 2797 demeure le dernier texte adopté par le Conseil sur le fond, et elle fixe l'autonomie sous souveraineté marocaine comme base de négociation : tout dialogue futur partira de ce socle. Le deuxième chemin est institutionnel. Le Conseil conserve la faculté d'adopter à tout moment une nouvelle résolution, y compris pour créer une présence onusienne au mandat redéfini, mais une telle initiative exigerait à nouveau neuf voix et l'absence de veto, ce que le vote du 30 octobre rend improbable dans l'architecture actuelle. Le troisième chemin concerne l'Assemblée générale et sa Quatrième Commission, où la question figure toujours, et que la diplomatie marocaine entend désormais aborder à la lumière du nouveau contexte. Le quatrième touche à l'humanitaire : les populations des camps de Tindouf attendent depuis des décennies un recensement que le Royaume réclame avec constance. Le cinquième relève de l'Afrique, dont l'Union africaine a réservé en 2018 l'examen du dossier aux Nations Unies, ce qui conforte la centralité du processus politique onusien plutôt que celle d'une mission militaire.
La fin de la MINURSO referme un chapitre ouvert le 29 avril 1991, à une époque où le monde sortait de la guerre froide et où l'on croyait pouvoir trancher par les urnes une question que l'histoire avait déjà tranchée par les liens d'allégeance des tribus sahariennes aux sultans du Maroc. Trente-cinq ans plus tard, l'impasse du référendum a été reconnue par l'ONU elle-même, l'autonomie a été hissée au rang de base de négociation, et la dernière institution qui portait le souvenir du R a disparu par la main de ceux qui voulaient la figer. Cette séquence enseigne une leçon simple : la constance paie. Depuis l'initiative de 2007, voulue par SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, le Royaume a avancé pas à pas, sans céder sur l'essentiel, en accumulant les soutiens africains, arabes, européens et américains. Les provinces du Sud se transforment, leurs routes, leurs ports et leurs universités dessinent l'avenir d'une région ancrée dans son pays. Les drapeaux bleus vont quitter Laâyoune, et il restera dans le ciel du Sahara le seul drapeau qui y a toujours eu sa place : le drapeau rouge frappé de l'étoile verte. Le Maroc ne portera pas le deuil de la MINURSO, il en écrira la suite.







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