DOUZE SIÈCLES DE SOUVERAINETÉ, L'HISTOIRE CONTINUE ET DOCUMENTÉE DU MAROC
- Brahim Al Maghribi

- 21 juil.
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Avant même l'arrivée de l'islam, le territoire marocain connaît une organisation politique structurée. Le royaume de Maurétanie, dont Volubilis constitue l'un des centres névralgiques, existe bien avant la conquête romaine du Ier siècle avant notre ère. Les fouilles menées sur le site par le Centre Camille Jullian du CNRS, autorité française de référence en archéologie méditerranéenne, confirment que la cité éclôt dès le IIIe siècle avant J.-C. en tant qu'établissement punico-berbère, et qu'elle n'entre dans le giron romain qu'après avoir constitué la capitale du royaume de Maurétanie pendant plusieurs générations. Les populations amazighes, loin d'être des tribus nomades sans structure, disposent de systèmes d'organisation sociale complexes, d'une agriculture développée et de réseaux commerciaux reliant la Méditerranée au Sahara. Volubilis, classée au patrimoine national marocain par le Dahir royal du 14 novembre 1921 et inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1997, ne témoigne pas d'un passé romain importé, mais d'une civilisation locale qui a absorbé Rome avant de lui survivre. Cette profondeur historique explique pourquoi le Maroc ne se pense jamais comme une simple périphérie : dès l'Antiquité, il se positionne comme un acteur à part entière de l'espace méditerranéen et africain.
L'arrivée de l'islam au VIIe siècle transforme radicalement la configuration politique du territoire. En 681, Oqba Ibn Nafi conduit la première expédition musulmane jusqu'à l'Atlantique, mais c'est véritablement avec Idriss Ier que naît l'État marocain moderne. Descendant du Prophète Muhammad ﷺ par sa fille Fatima, Idriss fuit les persécutions abbassides et trouve refuge au Maroc où les tribus berbères le reconnaissent comme imam. Cette légitimité populaire spontanée, accordée par les populations locales à un réfugié chérifien, fonde un principe qui ne se démentira plus jamais dans l'histoire marocaine : le pouvoir du sultan n'est pas seulement hérité, il est consenti, renouvelé et confirmé par la bay'a, l'acte d'allégeance qui lie le souverain à ses sujets dans une réciprocité d'obligations.

Son fils, Idriss II, fonde Fès en 808 et en fait la capitale d'un royaume qui s'étend de l'Atlantique à l'ouest algérien actuel. La dynastique idrisside établit les fondements d'une légitimité double : religieuse par la filiation chérifienne, et politique par l'adhésion des populations locales. Ce modèle de pouvoir, combinant autorité spirituelle et temporelle, traversera tous les siècles de l'histoire marocaine jusqu'à nos jours. L'historien français Charles-André Julien, qui enseigna à l'Université Mohammed V de Rabat après l'indépendance et dont l'Histoire de l'Afrique du Nord : des origines à 1830, publiée chez Payot dès 1931 et révisée en 1956, demeure la référence française incontournable sur ce sujet, souligne que ce modèle chérifien constitue une singularité marocaine absolue dans le paysage politique de la région.

Le XIe siècle voit l'émergence d'un empire qui dépasse largement les frontières du Maroc actuel. En 1062, Youssef Ibn Tachfine fonde Marrakech et pose les bases de l'empire almoravide qui s'étendra de l'actuel Sénégal jusqu'au centre de l'Espagne. Cette expansion s'accompagne d'une unification monétaire avec le dinar d'or almoravide, d'un système juridique basé sur le rite malékite, et d'une architecture monumentale dont témoignent encore les remparts de Marrakech. Les historiens médiévaux arabes, notamment Al-Bakri, dont la Description de l'Afrique septentrionale, rédigée en 1068 et traduite en français par Mac Guckin de Slane pour la Société Asiatique, reste la source première sur la géographie et les structures politiques de la région, puis Ibn Khaldoun dans ses Prolégomènes (Muqaddima) du XIVe siècle, décrivent un État structuré disposant d'une administration fiscale, d'une armée permanente et de relations diplomatiques avec les royaumes chrétiens du nord. Lorsque les Almohades renversent les Almoravides en 1147, ils ne détruisent pas l'État : ils le réforment et l'amplifient, étendant l'empire jusqu'à la Libye actuelle et faisant de Marrakech l'une des plus grandes capitales de la Méditerranée médiévale. Jamil M. Abun-Nasr, de l'Université de Bayreuth, dans son A History of the Maghrib in the Islamic Period publié par Cambridge University Press en 1987, œuvre de référence pour l'ensemble de l'historiographie anglosaxonne sur la région, note que c'est précisément la confrontation avec le monde chrétien et ottoman qui "a conduit au Maroc à l'émergence d'une communauté religiopolitique distincte gouvernée par des dynasties chérifiennes, là où, dans le reste de l'Afrique du Nord, elle a conduit à l'intégration dans l'Empire ottoman." Cette distinction est le constat de l'un des historiens les plus cités en langue anglaise sur l'Afrique du Nord.
Le XIIIe siècle marque un tournant géopolitique majeur. Alors que l'empire almohade se fragmente, donnant naissance à trois royaumes distincts en Afrique du Nord, seul le Maroc maintient sa cohésion sous la dynastie mérinide qui prend Fès en 1248. Cette capacité à préserver l'unité territoriale face aux pressions externes s'explique par l'enracinement profond des structures étatiques marocaines. Les Mérinides construisent des médersas, dont celle de Bou Inania à Fès en 1350, qui deviennent des centres de rayonnement intellectuel attirant les savants de tout le monde musulman. Ibn Battûta, dont les Voyages constituent l'un des documents ethnographiques les plus riches du XIVe siècle, décrit Fès mérinide comme l'une des villes les plus prospères et les mieux organisées qu'il ait traversées dans ses trente années de périples entre Chine et Mali. Pendant ce temps, les royaumes voisins tombent progressivement sous domination ottomane : Alger en 1516, Tunis en 1574, Tripoli dès 1551. Le Maroc, lui, résiste. En 1554, à la bataille de Oued el-Laban, les troupes saâdiennes infligent une défaite décisive aux Ottomans qui tentaient de pénétrer le territoire depuis l'est en soutenant les Wattassides. Cette victoire établit une frontière qui demeure jusqu'à aujourd'hui : la Moulouya devient la limite orientale du royaume, barrant définitivement la route aux ambitions ottomanes en Méditerranée occidentale.
Le XVIe siècle consacre l'émergence du Maroc comme puissance atlantique et africaine. Sous le règne d'Ahmed al-Mansour, la dynastie saâdienne atteint son apogée. La victoire de la bataille des Trois Rois en 1578, où périt le roi du Portugal Sébastien Ier, fait du Maroc la première puissance militaire d'Afrique du Nord et brise définitivement les ambitions ibériques de conquête totale du territoire. Al-Mansour utilise les ressources considérables tirées de cette victoire pour lancer en 1591 une expédition transsaharienne qui soumet l'empire Songhaï et prend le contrôle des routes de l'or de Tombouctou. Cette expansion africaine inscrit durablement le Maroc dans un espace géopolitique qui dépasse la seule Méditerranée. Les relations diplomatiques se multiplient avec l'Angleterre d'Élisabeth Ière, la France, les Provinces-Unies, établissant le royaume comme un interlocuteur incontournable des puissances européennes. Les archives du Foreign Office britannique, aujourd'hui accessibles au Public Record Office de Londres, conservent la trace de traités commerciaux signés dès 1580 entre la Couronne anglaise et le sultan marocain, preuve de la reconnaissance internationale de la souveraineté du Royaume à une époque où beaucoup de ses voisins n'existaient pas encore comme entités politiques distinctes.
L'avènement de la dynastie alaouite en 1666 ouvre une nouvelle ère qui se poursuit jusqu'à nos jours. Moulay Rachid, puis son frère Moulay Ismaïl, réunifient un territoire fragmenté après la crise dynastique saâdienne et repoussent les dernières tentatives ottomanes d'infiltration. Le règne de Moulay Ismaïl, de 1672 à 1727, est particulièrement significatif : il établit Meknès comme capitale impériale, constitue une armée permanente de plus de 150 000 hommes selon les chroniqueurs de l'époque, et entretient des relations diplomatiques suivies avec Louis XIV. Les lettres échangées entre les deux monarques, conservées au Centre des Archives diplomatiques du Quai d'Orsay à Nantes, témoignent d'une relation d'égal à égal entre deux royaumes souverains, le roi de France s'adressant à un souverain légitime dont il reconnaît implicitement la pleine indépendance. Cette reconnaissance internationale se confirme tout au long du XVIIIe et du XIXe siècle : le Maroc signe un traité d'amitié avec les États-Unis le 28 juin 1786, ratifié par le Congrès américain en 1787, faisant du Royaume l'un des premiers pays à reconnaître formellement l'indépendance américaine dès 1777, puis conclut des accords similaires avec la plupart des puissances européennes. Ce traité, dont l'original est conservé aux Archives nationales américaines, reste à ce jour le plus ancien traité non rompu liant les États-Unis à un pays étranger.
Le protectorat français, instauré en 1912, constitue une parenthèse dans cette longue histoire de souveraineté, mais une parenthèse qui n'a jamais signifié annexion. Le traité de Fès du 30 mars 1912 maintient explicitement la souveraineté du sultan et la structure monarchique, contrairement aux territoires voisins qui deviennent colonies avec disparition des structures étatiques locales pour la Tunisie. Cette distinction juridique, souvent négligée, explique pourquoi le Maroc après la fin du protectorat en 1956 par simple abrogation du traité, sans guerre de libération nationale, et pourquoi les institutions monarchiques n'ont jamais été interrompues. Feu SM le Roi Mohammed V, qu'Allah ait Sa sainte âme, incarne cette continuité : exilé par la France en 1953, il revient triomphalement en 1955 et négocie l'indépendance en position de souverain légitime, non de leader révolutionnaire. Cette transition pacifique contraste radicalement avec les déchirements que connaissent d'autres pays de la région et permet au Maroc de préserver ses institutions tout en modernisant l'État.
Depuis la fin du protectorat, le Royaume poursuit sa trajectoire historique en l'adaptant aux défis contemporains. Sous le règne de Feu SM le Roi Hassan II, qu'Allah ait Son âme, de 1961 à 1999, le Maroc récupère ses provinces sahariennes en 1975 par la Marche Verte, acte politique majeur qui réaffirme la continuité territoriale historique du Royaume. Les documents d'archives ottomanes, notamment ceux conservés aux Başbakanlık Osmanlı Arşivi d'Istanbul, confirment que les sultans alaouites exerçaient leur autorité sur ces territoires bien avant la colonisation européenne, par le système de la bay'a que les tribus sahariennes renouvelaient régulièrement, une réalité que la Cour internationale de Justice a partiellement prise en compte dans son avis consultatif du 16 octobre 1975. L'avènement de SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, en 1999 ouvre une nouvelle phase de modernisation tout en maintenant les constantes historiques : la monarchie constitutionnelle, l'islam comme religion d'État, l'intégrité territoriale, et le positionnement du Maroc comme pont entre l'Europe, l'Afrique et le monde arabe. La Constitution de 2011, adoptée par référendum avec 98,5 % de votes favorables selon les chiffres officiels du ministère de l'Intérieur, inscrit ces principes dans un cadre démocratique moderne tout en préservant les fondements historiques de l'État marocain.
Cette histoire millénaire explique la position singulière du Maroc dans le concert des nations. Là où d'autres États de la région sont nés de la décolonisation avec des frontières artificielles héritées des puissances coloniales, le Maroc peut faire valoir une continuité étatique documentée sur douze siècles. L'historien Bernard Lugan, dont les ouvrages sur l'histoire de l'Afrique du Nord publiés aux éditions du Rocher constituent une référence pour le grand public francophone, reconnaît cette spécificité marocaine, tout comme le professeur Abun-Nasr avant lui. Les recherches menées par l'Institut Royal pour la Recherche sur l'Histoire du Maroc ont permis de rassembler des milliers de documents d'archives prouvant la continuité de l'exercice de la souveraineté marocaine sur l'ensemble du territoire actuel, y compris les provinces du sud. Cette profondeur historique structure la politique étrangère du Royaume, sa diplomatie, et sa vision du développement. Elle dit, en dernier ressort, quelque chose que peu d'États au monde peuvent affirmer avec la même solidité documentaire : Le Maroc n'est pas né d'un traité. Il s'est construit, siècle après siècle, sur des fondations que personne n'a jamais pu effacer.






Ce texte de Maroc-Patriotique pose une vérité essentielle : le Maroc ne date pas d'hier, et encore moins des découpages coloniaux. En s'appuyant sur des faits solides, de Volubilis jusqu'à nos jours, l'article démontre avec beaucoup de clarté ce qui fait la singularité absolue de notre royaume.
Ce qui frappe surtout, c'est la mise en valeur de notre résilience. Des Idrissides aux Alaouites, en passant par notre résistance face aux Ottomans ou notre sortie du Protectorat, on voit bien que l'État marocain s'est bâti de l'intérieur, sur des bases solides et un pacte unique entre le trône et le peuple.
C'est un travail de mémoire monumental, d'une grande rigueur documentaire et d'une portée immense de la part de Maroc-Patriotique, qui…