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LA DYNASTIE ALMORAVIDE

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LA DYNASTIE ALMORAVIDE

Tout commence par un pèlerinage. Vers 1048, Yahya ibn Ibrahim, chef de la tribu berbère des Juddala installée aux confins sahariens du Maroc et de la Mauritanie actuelle, revient de La Mecque et s'arrête à Kairouan, en Tunisie, où il fréquente les maîtres de la grande mosquée, comme le rappellent les repères chronologiques de l'Encyclopædia Universalis établis par l'historien Jean Boulègue. Convaincu que son peuple a besoin d'être remis dans le droit chemin de l'islam malékite, il ramène avec lui un jeune théologien, Abdallah ibn Yasin, formé au ribat d'Aglu, près de Tiznit, par le savant Waggag ibn Zallu. C'est de ce mot de ribat, forteresse et couvent tout à la fois, que naît le nom même du mouvement : al-murabitun, ceux du ribat, francisé en Almoravides. Le géographe andalou al-Bakri, qui décrit ces tribus sahariennes dès la fin du XIe siècle, les surnomme aussi les mulathamun, les voilés : hommes comme femmes portent en permanence le lithâm, un tissu couvrant le bas du visage, au point qu'un guerrier démasqué devient méconnaissable même de ses proches, une pudeur virile qui frappera durablement les chroniqueurs andalous et abbassides.


Entre 1049 et 1054, Ibn Yasin impose son autorité religieuse aux Juddala puis à leurs voisins Lamtuna, deux fractions de la grande confédération sanhaja qui contrôle depuis des générations les routes caravanières de l'or et du sel entre le Sahara et le Maroc. La conquête militaire suit la conquête spirituelle : en 1054 et 1055, les Almoravides s'emparent d'Awdaghost, le grand comptoir du commerce transsaharien, puis de Sijilmasa, verrou du Tafilalt par où transite l'or venu du Soudan occidental. Contrôler ces deux cités, c'est contrôler l'essentiel du flux d'or qui alimente alors les monnaies du monde méditerranéen, un levier économique autant que militaire qui explique la rapidité de l'expansion almoravide dans la décennie qui suit. En 1057, les Almoravides prennent aussi Taroudant, capitale du Sous, verrouillant tout l'accès méridional du Maroc avant même d'avoir atteint Marrakech ou Fès, comme le rappelle l'Encyclopaedia Britannica dans sa notice sur les Almoravides. En 1056, un chef lamtuna, Abu Bakr ibn Umar, est désigné pour prendre la tête militaire du mouvement, tandis qu'Ibn Yasin en conserve l'autorité religieuse jusqu'à sa mort au combat, au Maroc, en 1059.




LA DYNASTIE ALMORAVIDE
Qoubba Almoravide (1120) à Marrakech.

L'épisode qui fait basculer les Almoravides d'une confédération saharienne en empire tient presque du roman. En 1061, Abu Bakr redescend vers le sud pour mater une révolte tribale et confie le commandement du nord à son cousin, Youssef ben Tachfine. Le jeune chef se révèle si populaire qu'à son retour, Abu Bakr renonce à son pouvoir, et jusqu'à son épouse Zaynab an-Nafzawiyya, en faveur de son cousin, un épisode que rapporte la biographie que l'Encyclopaedia Britannica consacre à Yusuf ibn Tashfin. Devenu seul maître du Maroc, Youssef ben Tachfine fonde vers 1062 la ville de Marrakech, qui restera pour trois siècles la capitale politique du royaume, avant de prendre Fès en 1069 et d'unifier sous son autorité l'essentiel du Maroc et de l'ouest de l'actuelle Algérie.


La chute de Tolède aux mains d'Alphonse VI de Castille, en 1085, précipite l'histoire almoravide vers l'Espagne. Al-Andalus, morcelée depuis 1031 en une mosaïque de petits royaumes rivaux, les taifas, ne peut plus contenir seule la pression chrétienne. Ce sont les rois de Séville et de Badajoz, les plus exposés, qui en appellent les premiers à Youssef ben Tachfine pour repousser l'avancée castillane, quitte à faire le pari risqué d'introduire au cœur de leurs querelles un allié saharien autrement plus puissant qu'eux. Il débarque, et inflige le 23 octobre 1086 une défaite retentissante à Alphonse VI près de Badajoz, à Zallaqa, que les chroniques espagnoles appellent Sagrajas. Il rentre d'abord au Maroc, avant de revenir en 1089 mener une conquête en règle qui, à sa mort en 1106, lui vaut de contrôler la quasi-totalité de l'Espagne musulmane, jusqu'à Fraga et aux îles de Majorque, Minorque et Ibiza. Les souverains almoravides prennent alors le titre d'amir al-muslimin, prince des musulmans, un cran en dessous du titre califal d'amir al-mu'minin, commandeur des croyants, qu'ils laissent par déférence au calife abbasside de Bagdad. Cette retenue tranche avec les Almohades qui leur succéderont et revendiqueront ouvertement le califat, et plus encore avec la monarchie marocaine actuelle, qui porte depuis les Saadiens le titre de Commandeur des croyants, aujourd'hui incarné par SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste. Dès ce moment, les Almoravides s'imposent en tout cas comme les champions du rite malékite face au laxisme qu'ils reprochent aux rois de taifas andalous.


Son fils Ali ibn Yusuf, qui règne de 1106 à 1143, prolonge d'abord les succès militaires, avec des victoires à Uclès en 1108 puis à Coïmbre en 1117, et contre Alphonse le Batailleur d'Aragon à Fraga en 1134, sans jamais reprendre Tolède, comme le détaille l'Encyclopædia Universalis dans son article consacré aux Almoravides, rédigé par l'orientaliste Maxime Rodinson. Le pouvoir des émirs almoravides locaux se renforce, au point qu'Ali ibn Yusuf ne peut plus les contenir que par une politique d'équilibre permanente. Les fuqaha malékites, juges et théologiens formés à l'école de Kairouan, exercent une influence croissante sur l'État. Dès 1103, le cadi de Cordoue Ibn Hamdin, appuyé par le cadi de Ceuta Iyad al-Sabti, obtient l'autodafé de l'Ihya' Ulum al-Din, la somme théologique du grand savant al-Ghazali, jugée trop encline au raisonnement libre par des jurisconsultes repliés sur un juridisme sec, un épisode documenté par les travaux universitaires consacrés au poids politique des fuqaha sous les Almoravides. Des chrétiens arabophones d'Espagne, les mozarabes, sont par ailleurs déportés en Afrique du Nord en 1126, et de lourdes taxes frappent juifs et chrétiens. Dans le même temps, paradoxalement, l'aristocratie berbère, qui conserve un rôle social important accordé aux femmes, s'ouvre au raffinement andalou : de grands monuments influencés par cet art fleurissent en Afrique du Nord, comme la grande mosquée de Tlemcen, tandis qu'à Marrakech s'élève en 1117 la Koubba Ba'adiyin, aujourd'hui le plus ancien édifice de la ville et le seul témoin almoravide encore debout, avec ses arcs polylobés et sa coupole à muqarnas que détaille la base Discover Islamic Art du réseau Museum With No Frontiers. Rodinson note d'ailleurs que la littérature religieuse et profane, tout comme l'art, continuent de fleurir à cette époque comme sous le règne précédent, preuve que la sévérité religieuse des fuqaha n'a jamais totalement étouffé la vie intellectuelle almoravide.


LA DYNASTIE ALMORAVIDE
Spain - Almoravides. Ali ibn Yusuf 500-537 A.H. / 1106-1143 A.D. Gold Dinar, minted in 522 A.H. (1128 AD) in Madinat Fez.

C'est justement à Marrakech que se prépare la chute de la dynastie. Un prédicateur de l'Anti-Atlas, Mohammed ibn Toumart, formé à Cordoue puis en Orient jusqu'à Bagdad où il côtoie l'héritage théologique d'al-Ghazali, le penseur même dont les fuqaha almoravides avaient fait brûler les livres, y fonde le mouvement almohade en leur reprochant précisément leur juridisme desséché et leur abandon de l'étude directe du Coran, un retournement de l'histoire que documente l'Encyclopædia Universalis dans sa notice consacrée à Ibn Toumart, rédigée par l'islamologue Roger Arnaldez. Vers 1122, son mouvement passe à l'offensive et menace Marrakech ; à sa mort en 1130, son disciple Abd al-Moumin prend le relais avec un sens militaire redoutable. Tashfin ibn Ali, qui succède à son père en 1143, tente en vain d'endiguer la vague almohade avec l'aide du général catalan Reverter, avant d'être tué près d'Oran en 1145. Fès tombe en 1146, puis Marrakech en 1147, mettant fin à un siècle tout juste de souveraineté almoravide sur le Maroc.


La dynastie ne disparaît pourtant pas d'un coup. Une branche almoravide, celle des Banu Ghaniya, se maintient aux Baléares jusqu'en 1202, vivant en partie de course maritime, avant de mener jusque vers 1226 une résistance longue et acharnée contre les Almohades dans l'Afrique du Nord oriental, où le banditisme se mêle, des décennies durant, à la lutte politique. Mais le legs le plus durable des Almoravides ne tient pas à leur résistance finale : il tient à Marrakech elle-même, fondée dans le désert du Haouz et devenue tour à tour la capitale des Almoravides, des Almohades puis des Saadiens, et à l'ancrage définitif du rite malékite comme école juridique du Maroc, qui reste la référence du royaume aujourd'hui encore.


En un peu plus d'un siècle, les Almoravides ont accompli ce qu'aucune puissance née sur le sol marocain n'avait fait avant eux : unifier sous une même autorité les routes de l'or saharien, les tribus du Haut Atlas et les cités raffinées d'al-Andalus, du Sénégal jusqu'aux portes de Saragosse. Nés d'un pèlerinage et d'une poignée de guerriers retranchés dans un ribat du Souss, ils ont fondé Marrakech, imposé le malékisme comme colonne vertébrale religieuse du royaume et donné au Maroc sa première expérience impériale, préfigurant, par-delà leur chute face aux Almohades, le rôle de puissance charnière entre Afrique, Sahara et Méditerranée que le royaume n'a plus jamais cessé de jouer depuis. Marrakech, ville-monde née de cette épopée saharienne, accueillera après eux les Almohades puis les Saadiens sur le même trône, avant de redevenir, aujourd'hui encore, l'une des capitales impériales les plus visitées au monde, ultime héritage de ces guerriers voilés venus du désert pour bâtir un empire.

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