LES MOUTONS DU MAROC, HUIT RACES OVINES, DE LA SARDI À LA NOIRE DE SIROUA, UN PATRIMOINE VIVANT

Le Maroc possède un patrimoine ovin façonné par des siècles d'élevage, de transhumance et de sélection dans des territoires aux conditions naturelles très différentes. Des plaines de la Chaouia aux montagnes de l'Atlas, des hauts plateaux de l'Oriental aux oasis du Drâa et du Tafilalet, les éleveurs ont développé des populations animales adaptées à leurs ressources et à leurs besoins. Au moment de l'Aïd Al-Adha, l'attention se porte sur le choix du mouton, mais derrière l'animal qui arrive au marché se tient une histoire agricole et scientifique que peu de Marocains connaissent.
L'Association nationale ovine et caprine (ANOC) présente aujourd'hui huit races ovines marocaines : la Sardi, la Timahdite, la Beni Guil, la Boujaâd, la D'man, la Saghro, la Blanche de Montagne et la Noire de Siroua. Leurs différences dépassent la taille ou la couleur de la robe. Elles touchent la reproduction, la croissance, la qualité de la viande, la production de laine et la résistance aux contraintes climatiques. La constitution de ces races en populations suivies et sélectionnées raconte une partie méconnue de l'histoire agricole du Royaume.
Cette reconnaissance s'est construite au XXe siècle, lorsque les observations des éleveurs ont été complétées par des études zootechniques et des programmes de sélection. La Timahdite, par exemple, a été définie en 1934 à la suite des premiers travaux de la Direction générale de l'Agriculture. Les descriptions anciennes distinguaient plusieurs populations dans le Moyen Atlas, dont celles de Zaïane, de Bekrit, d'El Hammam et d'Azrou, que l'agronome Ismaïl Boujenane, dans un bulletin consacré aux ressources génétiques ovines du Maroc, rattache à un croisement ancien entre le mouton de montagne et le mouton de la région du Tadla, la Beni Guil ayant peut-être aussi contribué à sa formation. Ces populations ont été progressivement regroupées sous une même appellation.
La délimitation officielle des berceaux de races a ensuite constitué une étape décisive. Selon le même bulletin, elle a été réglementée par l'arrêté du ministre de l'Agriculture et de la Réforme agraire n° 1064-84 du 9 novembre 1984, publié au Bulletin officiel n° 3768 du 16 janvier 1985, dans le but de concentrer les efforts d'amélioration génétique dans les aires géographiques de chaque race. La carte qui accompagne cette présentation retient six races : la Timahdite, la Beni Guil, la Sardi, la D'man, la Boujaâd et la Beni Ahsen. Cette dernière figure donc dans la classification historique, tandis que la liste actuelle de l'ANOC comprend aussi des races montagnardes dont la sélection s'est développée plus tard. L'ANOC précise pour sa part que la Boujaâd a été reconnue officiellement par les pouvoirs publics en 1994, sous le nom de race Tadla auparavant. L'objectif était de préserver les populations locales et d'organiser la production de reproducteurs sélectionnés, notamment dans des fermes spécialisées.
Originaire des plaines centrales du Royaume, la Sardi demeure l'une des races les plus reconnaissables. Sa tête blanche, sans laine, porte des taches noires autour des yeux, du museau et des extrémités des oreilles et des pattes. Les béliers portent de grandes cornes ouvertes, tandis que les femelles en sont dépourvues. L'ANOC la range parmi les meilleures races marocaines pour le potentiel de croissance et la production de viande, avec des béliers adultes de 90 à 120 kilogrammes, et elle souligne qu'elle est très appréciée pour l'Aïd Al-Adha. On la rencontre dans la Chaouia, chez les Rahamna, dans l'Abda, à Kelaa des Sraghna et à Fqih Ben Salah, et l'association distingue deux types principaux, le type Tadla, qui occupait les plateaux de Kasba Tadla et d'Oued Zem, et le type Beni Meskine. En décembre 2025, 1 803 éleveurs sélectionneurs suivaient 157 246 femelles Sardi.

Dans le Moyen Atlas, la Timahdite, appelée aussi Bergui, présente une tout autre adaptation : une tête brun fauve uniforme, une toison ouverte à longues mèches qui protège de la pluie, de la neige et du froid, et une rusticité qui lui permet d'exploiter les pâturages de montagne et de forêt. Les brebis adultes pèsent de 50 à 60 kilogrammes, contre 70 à 95 kilogrammes pour les mâles, selon l'ANOC. L'association ajoute que ses femelles sont les plus utilisées dans le croisement industriel. En décembre 2025, elle suivait 817 741 femelles Timahdite appartenant à 6 576 éleveurs sélectionneurs, ce qui en fait sa principale population ovine encadrée.
La Beni Guil, connue aussi sous les noms de Daghma ou de Hamra, est étroitement associée aux hauts plateaux de l'Oriental. Son nom renvoie à la tribu des Beni Guil, établie entre Figuig et Aïn Beni Mathar, et on la rencontre dans les provinces d'Oujda-Angad, de Berkane, de Figuig, de Taourirt, de Guercif, de Boulemane, de Jerada et de Taza. Les anciennes classifications distinguaient plusieurs variétés, dont la Harcha et la Tousint, avant que le territoire reconnu pour la race ne s'élargisse. Sa tête brun-roux, sa toison blanche et sa capacité à parcourir de longues distances répondent aux exigences d'un élevage fondé sur de vastes parcours, et l'ANOC la compte parmi les meilleures races pour la qualité de la viande, grâce aux essences pastorales dont elle se nourrit. Des travaux de coopération entre le Maroc et la Wallonie-Bruxelles décrivent d'ailleurs la viande de cette race comme labellisée IGP de l'Oriental. En décembre 2025, 726 éleveurs sélectionneurs suivaient 124 604 femelles.
Dans le centre du Royaume, la Boujaâd, surnommée « race jaune » à cause de sa tête d'un jaune très pâle ou safran, possède une histoire différente. Race de grande taille, avec des mâles adultes de 80 à 100 kilogrammes, elle se distingue par son rendement carcasse élevé et par sa toison blanche, dense et sans fibres colorées. Elle peuple les provinces de Khouribga et de Béni Mellal, sur les plateaux phosphatiers, autour d'Oued Zem et de Boujaâd, d'où elle tire son nom, avec 625 éleveurs sélectionneurs et 78 664 femelles suivies fin 2025. Ismaïl Boujenane rapporte que le type Tadla, dont les effectifs ont reculé à cause de la mise en culture de son aire d'élevage, serait l'ancêtre de la Boujaâd d'après les travaux de Bourfia en 1989. Cette hypothèse illustre la complexité de la formation des races actuelles, dont les contours ont évolué avec les systèmes agricoles.

Dans les oasis du Sud-Est, de Midelt à Tata en passant par Errachidia, Tinghir, Ouarzazate et Zagora, la D'man se distingue par ses performances de reproduction. De petite à moyenne taille, dépourvue de cornes chez les deux sexes, avec des robes brunes, blanches, noires ou panachées, elle est réputée pour sa précocité sexuelle, sa forte prolificité, de 2 à 2,5 agneaux par portée selon l'ANOC, et son aptitude à se reproduire en dehors de la saison habituelle. Son élevage se fait en bergerie, en petits effectifs, et lui a permis de transformer en viande les résidus des cultures oasiennes. Ces qualités ont suscité l'intérêt de l'Institut national de la recherche agronomique (INRA), qui l'a étudiée dans des programmes de croisement à la station d'El Koudia. Une étude comparant des agneaux de race pure et croisés issus de la Timahdite, de la D'man et de béliers sélectionnés pour la viande a évalué l'engraissement et les caractéristiques des carcasses. L'INRA a aussi lancé en 2000, à El Koudia, un programme de création d'une race synthétique, constituée pour moitié de gènes D'man et pour moitié de gènes Timahdite, afin d'associer la prolificité de l'une à la rusticité de l'autre.
Les montagnes du Sud conservent des populations dont la laine est une ressource importante. La Noire de Siroua est présentée par l'ANOC comme une race à la qualité lainière exceptionnelle, utilisée dans des produits artisanaux traditionnels, et la Blanche de Montagne, ovin du Haut Atlas, compte parmi les principales races lainières du pays. Quant à la Saghro, elle est adaptée aux conditions difficiles des montagnes dont elle porte le nom, où les écarts de température et la disponibilité irrégulière des pâturages imposent une grande rusticité. Ses mâles pèsent environ 45 kilogrammes et ses brebis 36 kilogrammes, et sa toison de 2 à 3 kilogrammes la protège de la pluie, du froid et de la chaleur. Depuis 2011, l'ANOC a introduit plusieurs troupeaux de base dans des communes de la province de Tinghir, de Timli à Alnif en passant par Ouaklim, Ikniouen et Aït El Farsi. En décembre 2024, cette démarche réunissait 44 sélectionneurs et 2 450 femelles.

Les recherches génétiques récentes ont apporté un éclairage nouveau sur la formation de ce patrimoine. Une étude publiée en 2021 dans Genetics Selection Evolution a analysé l'ADN mitochondrial de six races marocaines, la Sardi, la Timahdite, la Beni Guil, la Boujaâd, la D'man et la Blanche de Montagne, à raison de trente animaux visés par race, soit 191 séquences au total. Les analyses n'ont montré aucune séparation nette entre les races, ce que les auteurs interprètent comme un fond génétique largement partagé, avec des différenciations modérées, plus faible chez la Beni Guil et plus forte chez la Boujaâd. Les particularités visibles des races se seraient ainsi développées au fil de leur adaptation à des milieux et à des pratiques d'élevage distincts. Une autre étude, parue la même année dans Frontiers in Genetics, a séquencé le génome complet de 87 moutons de cinq populations locales et identifié des centaines de régions génomiques soumises à une sélection, associées notamment à la croissance, à la protection contre les rayons ultraviolets et au comportement alimentaire. Par ailleurs, le projet NEXTGEN a séquencé 160 moutons locaux à une profondeur de 12X pour relier les variations du génome à des mesures corporelles comme la longueur des oreilles ou la hauteur au garrot. Ces travaux ouvrent la voie à une sélection fondée sur les données génomiques, en complément des méthodes traditionnelles.
L'encadrement professionnel de cette sélection a lui-même une histoire précise. Selon l'ANOC, la première association, consacrée à la production et à l'utilisation de géniteurs de races sélectionnées, est créée le 20 janvier 1959. Elle devient le 11 mai 1967 l'Association des éleveurs de races ovines pures et sélectionnées au Maroc, puis adopte le 7 juillet 1980 le nom d'Association nationale ovine et caprine. Elle est reconnue d'utilité publique par le décret n° 2.88.189 du 30 mars 1988. L'ANOC développe progressivement un réseau de groupements chargés du suivi des performances, de la santé animale et de l'amélioration génétique, et participe à la Commission nationale de sélection et de marquage. En décembre 2025, elle comptait 174 groupements répartis dans le Royaume.
La préservation des races ovines marocaines représente aujourd'hui un enjeu agricole et patrimonial majeur. Les épisodes de sécheresse, la transformation des parcours et les croisements insuffisamment contrôlés peuvent modifier durablement les populations locales, et c'est pourquoi l'identification des lignées, la conservation de leur diversité génétique et la transmission des savoir-faire pastoraux comptent autant que les progrès de la recherche. Chaque race raconte un territoire : la Timahdite le froid du Moyen Atlas, la Beni Guil les longues marches de l'Oriental, la D'man les jardins irrigués des oasis, la Saghro les crêtes arides du Sud. Le Maroc dispose d'un atout rare, un cheptel adapté à des milieux très variés, suivi par une association reconnue d'utilité publique depuis plus de trente ans et étudié par des chercheurs nationaux. Derrière chacune de ces huit races se trouve une histoire propre au Royaume, désormais mieux documentée grâce à la rencontre entre l'expérience des éleveurs, patiente et transmise de génération en génération, et les recherches scientifiques nationales. Préserver cet héritage, c'est protéger un patrimoine vivant et les familles qui l'entretiennent depuis des siècles.







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