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MOREHOB, COMMENT ALGER A TRAHI LA CONFIANCE D'UN MOUVEMENT ANTICOLONIAL

24 août
8 min de lecture
MOREHOB, COMMENT ALGER A TRAHI LA CONFIANCE D'UN MOUVEMENT ANTICOLONIAL

Le 11 mai 1973, au lendemain même de la fondation clandestine du Front Polisario à Zouérate, Edouard Moha, président du MOREHOB, signe un courrier adressé au comité de libération de l'Organisation de l'unité africaine à Addis-Abeba. Il y annonce son intention d'établir son quartier général non plus à Rabat, mais à Alger, et revendique pour son mouvement le statut de seul porte-parole authentique du peuple sahraoui. Ce document, conservé dans les archives diplomatiques françaises et republié intégralement par le site Le Calame, raconte une histoire bien plus trouble que celle d'une fidélité inébranlable à Rabat. Mais c'est un autre document, autrement plus difficile à contester, qui permet aujourd'hui de comprendre ce que Moha a réellement vécu à Alger, puisque l'intéressé l'a raconté lui-même, sous serment moral, à une mission officielle des Nations unies.


Le MOREHOB apparaît dans les archives officielles pour la première fois à l'été 1972. Une dépêche de l'AFP datée de juillet annonce la création, dans la clandestinité marocaine, d'un Mouvement de résistance des hommes bleus visant la libération du Sahara ainsi que des présides de Ceuta et Melilla, sous la direction d'un certain Edouard Moha, né Mohammed R'guibi, originaire de la Saguiet el-Hamra, âgé d'environ 35 ans et parlant couramment le français et l'espagnol. L'ambassadeur de France à Rabat, Claude Lebel, dans un télégramme classé strictement confidentiel daté du 24 juillet 1972 et lui aussi reproduit par Le Calame, détaille la charte interne du mouvement, transmise dès le 20 juin de cette année-là au directeur du Cabinet royal avec copie au Premier ministre. Le texte fixait pour devise "Dieu, la Patrie et le Roi", exigeait des membres une fidélité au souverain marocain, et prévoyait que le mouvement cesserait toute activité si le Roi l'exigeait. Le rapport de la Mission de visite des Nations unies au Sahara espagnol de mai 1975, consultable dans les archives de l'ONU, situe pour sa part la constitution du mouvement au Maroc en 1971, une divergence d'une année avec la première trace documentaire publique, qui illustre à quel point ce mouvement clandestin a longtemps échappé à toute datation précise et fiable.


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Ce cadre loyaliste de l'été 1972 va pourtant se fissurer très vite, et les archives permettent d'en suivre la chronologie mois par mois. Une dépêche AFP datée d'Alger, conservée dans le même fonds documentaire que le télégramme Lebel, rapporte qu'au printemps 1973 le MOREHOB souhaitait installer une antenne en Algérie, en plus de celle qu'il possédait à Rabat, et diffusait aux agences de presse algéroises un communiqué appelant "la jeunesse progressiste des pays frères" à se constituer en brigades internationales pour, selon ses propres termes, délivrer les populations musulmanes opprimées par les colonialistes espagnols. C'est précisément cet épisode que rapportait Le Monde dans son édition du 11 avril 1973, sous un titre sans ambiguïté sur l'installation du mouvement à Alger. Un mois plus tard exactement, le 11 mai 1973, dans la lettre adressée à l'OUA déjà mentionnée, Moha franchit un pas supplémentaire : il y écrit vouloir établir son quartier général à Alger et solliciter la reconnaissance de son mouvement au titre de la résolution 1514 sur l'autodétermination des peuples colonisés. Deux jours plus tard, le 13 mai, un nouveau communiqué signé de sa main invoque cette fois l'esprit du sommet tripartite de Nouadhibou de 1970, qui réunissait le Maroc, l'Algérie et la Mauritanie autour d'une décolonisation concertée du Sahara espagnol, tandis qu'un troisième texte daté du 30 mai met en garde contre tout individu marocain qui se réclamerait du mouvement sans en être. Cette succession de communiqués, rédigés en l'espace de trois semaines à peine, dessine le portrait d'un homme qui cherche fébrilement, capitale après capitale, une reconnaissance internationale que ni Rabat ni Alger ne lui accordent alors pleinement.


C'est ici que le rapport onusien devient irremplaçable, car il permet de comprendre de l'intérieur ce que ces communiqués publics ne disaient qu'à demi-mot. Reçu en personne par la Mission de visite durant son séjour au Maroc en mai 1975, Moha lui raconte sa propre trajectoire, de Rabat à Alger, puis la Libye, la Belgique, et de nouveau le Maroc. Selon ses mots consignés au paragraphe 327 du rapport, le MOREHOB a dû quitter Rabat pour Alger en 1973 parce que le Maroc, qu'il considérait comme sa mère patrie, ne le défendait pas suffisamment (volonté d'une réaction armée du MOREHOB), un exil qui s'accompagne, précise-t-il, de la déchéance de son passeport marocain, le contraignant à voyager muni d'un document de voyage délivré par les Nations unies. C'est la suite du récit qui mérite d'être citée avec la plus grande attention : une fois sur place, Moha affirme s'être rendu compte que le gouvernement algérien avait non seulement signé des accords avec l'Espagne, la puissance coloniale que le MOREHOB combattait, portant sur le gaz et les mines, mais qu'il refusait en outre de le mettre en contact avec les chefs de tribus sahraouis. Il ajoute qu'Alger a fini par décider de restreindre les activités mêmes du MOREHOB, ce qui l'a contraint à partir pour la Libye, puis à s'installer à Bruxelles, avant de revenir finalement à Rabat début 1975, en constatant, dit-il, une mobilisation en faveur de l'intégration du Sahara occidental au territoire marocain.


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"Un lieutenant de l'ALN algérienne a proposé un échange régulier d'informations sur le Maroc et l'établissement, entre militaires algériens et espagnols, de liaisons radio avec un chiffre commun, ainsi que des contacts étroits entre patrouilles des deux nationalités."

Ce témoignage change la nature de la question posée jusqu'ici sur les intentions algériennes. Il ne s'agit plus seulement d'une hypothèse construite après coup à partir d'indices épars, mais de la déclaration directe de l'intéressé, recueillie par une mission d'enquête officielle de l'Organisation des Nations unies et publiée dans un document officiel de l'Assemblée générale coté A/10023/Rev.1. Alger n'a donc pas seulement échoué à soutenir le projet d'intégration porté par Moha : selon son propre récit aux Nations unies, elle a entravé activement son action tout en négociant en parallèle avec Madrid, avant de restreindre purement et simplement ses activités. Le même document apporte une pièce supplémentaire, plus étonnante encore : il affirme à la Mission qu'il existait alors au moins deux mouvements portant le nom de Frente Polisario, le premier créé conjointement par la Mauritanie et le MOREHOB, qui aurait disparu après le rejet par Madrid d'une proposition mauritanienne de partage économique du territoire par laquelle Nouakchott, via son ambassadeur à Madrid, aurait proposé à l'Espagne un transfert de souveraineté en échange de monopoles économiques, l'Espagne ayant préféré, toujours selon Moha, des concessions qu'elle jugeait plus importantes ailleurs. Le second Frente Polisario, précise-t-il à la Mission, aurait été créé par l'Algérie en 1974. Cette version, qui s'écarte de la chronologie généralement retenue selon laquelle le Front Polisario naît à Zouérate le 10 mai 1973 sous la direction d'El-Ouali Moustapha Sayed, doit être présentée pour ce qu'elle est : la position de Moha rapportée fidèlement par l'ONU, pas un fait établi de façon indépendante, mais un élément supplémentaire montrant à quel point la paternité exacte du mouvement indépendantiste reste, encore aujourd'hui, disputée jusque dans le détail de ses origines.


L'honnêteté du dossier impose aussi de restituer ce que le même rapport onusien dit de moins flatteur sur le MOREHOB, car un article qui ne citerait que les passages favorables perdrait toute sa force démonstrative face à un lecteur exigeant. Les autorités espagnoles et d'autres mouvements politiques rencontrés dans le territoire estimaient que le mouvement de Moha comptait peu de membres et que rien n'indiquait qu'il ait mené la moindre action armée à l'intérieur du Sahara, la Mission elle-même précisant n'avoir rencontré aucun autre membre ni sympathisant du MOREHOB, ni sur place ni ailleurs. Plus révélateur encore de la fragmentation du camp pro-marocain de l'époque, les militaires du Front de libération et de l'unité, le FLU, un autre mouvement favorable à l'intégration au Royaume rencontré par la même Mission près de Tan-Tan et fort, selon les estimations espagnoles rapportées dans ce même rapport, d'environ 1500 combattants issus de déserteurs de la police territoriale espagnole, ont déclaré ignorer purement et simplement l'existence du MOREHOB et de Moha. Loin d'affaiblir le dossier, cette pluralité de voix parfois concurrentes, documentée par une source aussi peu suspecte de complaisance que les Nations unies, renforce la crédibilité de l'ensemble : rien n'a été gommé ni harmonisé après coup, et le lecteur peut vérifier chaque nuance dans le document original.


Reste la question de ce qui s'est passé physiquement à Moha après son retour au Maroc, un épisode que les archives onusiennes ne couvrent pas puisqu'elles s'arrêtent à 1975. Plusieurs témoignages concordants, recueillis par la presse dans les décennies suivantes, rapportent qu'à Paris, où il avait transité avant son retour définitif, Moha aurait échappé de justesse à une tentative d'assassinat qu'il attribue lui-même à d'anciens interlocuteurs des services de sécurité algériens. Ce climat de suspicion mutuelle entre Alger et les mouvements sahraouis jugés trop indépendants de son contrôle n'est d'ailleurs pas un cas isolé. Une analyse publiée par l'Institut Géopolitique Horizons avance, en la formulant explicitement comme une hypothèse documentée mais jamais officiellement confirmée, la thèse selon laquelle El-Ouali Moustapha Sayed lui-même, premier secrétaire général du Polisario et pourtant l'homme qu'Alger avait fini par soutenir, aurait été éliminé sur décision algérienne le 9 juin 1976, la version officielle évoquant un combat contre les forces mauritaniennes. Que la cible supposée soit, quelques années plus tard, un dirigeant jugé trop autonome au sein même du Polisario qu'Alger contrôlait achève de montrer que le parrainage algérien de la cause sahraouie, quelle que soit sa réalité, n'a jamais été une simple affaire de solidarité anticoloniale désintéressée envers ceux qui s'en réclamaient.


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C'est en 1975, au moment où Feu SM le Roi Hassan II organise la Marche Verte pour parachever l'intégration du Sahara au Royaume, que le MOREHOB connaît son épilogue, exactement comme Moha le racontait déjà lui-même à la Mission onusienne quelques mois plus tôt. Selon le portail officiel sahara.gov.ma, le mouvement fusionne alors avec d'autres formations pro-marocaines, dont celles issues de la province de Tarfaya. Un chapitre académique consacré au cas du Sahara occidental, publié sur la plateforme scientifique Cairn.info et s'appuyant sur l'ouvrage de référence de Martine de Froberville, situe d'ailleurs le MOREHOB, le PUNS espagnol et le Front Polisario comme trois mouvements nés à des dates rapprochées et non selon une succession linéaire, chacun tentant de capter le même vivier de militants sahraouis mécontents du statu quo colonial. Moha publiera ensuite, chez un éditeur parisien de premier plan, un témoignage intitulé Un Sahraoui révèle, paru chez Albin Michel en 1983, référencé notamment dans un article scientifique publié sur Cairn.info et consacré au statut de la pseudo "République arabe sahraouie démocratique".


C'est également à la lumière de ce dossier que la chronique du journaliste américain Henry J. Taylor, publiée le 28 août 1972 dans le Baltimore News American et conservée dans les archives déclassifiées de la CIA, prend tout son sens. L'auteur y affirmait que le MOREHOB était piloté depuis Leipzig par Moscou, avec des milliers de combattants formés en Allemagne de l'Est et en Tchécoslovaquie. Ni les archives diplomatiques françaises, ni le rapport de la Mission des Nations unies, pourtant la source la plus directe et la plus proche des faits dont on dispose aujourd'hui, ne corroborent une quelconque tutelle soviétique sur le mouvement de Moha. Ce que ces sources montrent, en revanche, c'est un mouvement réellement tiraillé entre Rabat et Alger dès 1972-1973, ayant fait l'expérience concrète et documentée d'un abandon algérien plutôt que d'un soutien, ce qui a pu suffire, dans le climat de guerre froide de l'époque, à alimenter chez un chroniqueur américain très anticommuniste le fantasme d'une manipulation soviétique bien plus vaste qu'elle ne l'était en réalité.


L'histoire du MOREHOB, une fois dépouillée des simplifications de la propagande comme du soupçon, raconte finalement quelque chose d'assez rare dans le dossier du Sahara, et que Moha a fini par livrer lui-même, sans qu'on ait besoin de le déduire ou de l'interpréter : celle d'un mouvement qui a cherché des appuis à Alger, qui s'y est vu refuser tout accès aux siens et restreindre dans ses activités, avant de revenir définitivement dans le giron marocain au moment décisif de la Marche Verte. Là où le Front Polisario, dont l'un des propres fondateurs semblait pourtant, selon le mémorandum de janvier 1973 qu'analysait déjà notre rédaction, assez peu hostile à l'idée d'une intégration au Royaume avant que l'encadrement algérien n'en scelle définitivement l'orientation séparatiste, le parcours de Moha illustre l'inverse : celui d'un homme qui a testé Alger, en a payé le prix par l'exil et la menace, et a choisi in fine la fidélité au trône plutôt que l'aventure d'un État sahraoui séparé. Cette trajectoire, aujourd'hui documentée jusque dans les archives des Nations unies elles-mêmes plutôt que reconstruite après coup par la propagande d'un camp ou de l'autre, offre au dossier sahraoui une leçon toujours actuelle : le Sahara marocain ne s'est pas construit sur l'occultation des zones grises de son histoire, mais sur la capacité du Royaume à rassembler, au moment décisif, jusqu'à ceux qui avaient un temps regardé ailleurs et qui, sur pièces, ont eux-mêmes témoigné de ce qu'ils avaient trouvé de l'autre côté de la frontière.



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