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RITES DE LA NAISSANCE AU MAROC


À la naissance, après le lent travail de gestation de la mère, les festivités marquent le bonheur des femmes puisque l'accouchée a été délivrée et l'intérêt autour du bébé est d'autant plus vif qu'il légitime l'existence même et la fonction sociale de sa génitrice.

Le proverbe dit : Hatha itzad ou itsamma Iyyad !


Il faut attendre qu'il naisse pour l'appeler Iyyad..., en jouant sur les consonances; le dicton signifie aussi que rien n'est joué avant la naissance tant était importante la peur de l'accouchement et des suites de couches pour la mère et pour l'enfant.


Les sens sont nombreux à ce proverbe, peut-être référence à la difficulté de la naissance avant la médicalisation de l'accouchement ? Peut-être décrit-il la difficulté de faire et de porter les enfants? Enfin, peut-être signale-t-il la difficulté de tous les commencements?


Il faut souligner que la femme enceinte jouit dès l'annonce de sa grossesse de la gentillesse et de la tendresse d'une multitude de personnes. Dans toute la société marocaine et musulmane, la femme enceinte est l'objet d'une véritable vénération, même de la part des personnes les plus insensibles habituellement.


Le corps alourdi de la femme est sacré et la fait bénéficier de toutes les immunités. Que ce soit par élan d'affection, par politesse ou par un respect ému, il n'en est pas moins vrai que la grossesse provoque ce comportement doux et adouci autour de la femme gestante. On la dit Mouhoula, prise au piège, Bin Nefssaïne, entre deux âmes, Hamla, portant un fardeau, Tquila, alourdie, Tguila, lourde, dans les campagnes parlant en arabe...


D'ailleurs, à ce moment-là, la femme a une importance majorée comme si elle prenait enfin une place à part entière. Mais il faut ajouter que la femme enceinte, autrefois, était exposée à mourir pour donner la vie dans l'acceptation du terme de Mouhoula, littéralement prise au piège (dans un piège dangereux) ou Bin Nefssaïne, entre deux âmes, probablement incluse dans cette composante fusionnelle de deux individus intriqués l'un à l'intérieur de l'autre...


On a souvent fêté, autrefois, la jeune femme, lors de la naissance de son premier enfant, comme une mariée et le baptême était plus une célébration d'elle comme jeune maman que celle du nouveau-né. Les parents maternels ont eu à faire tout le trousseau du bébé : c'était toujours la grand-mère maternelle qui cousait les langes du bébé et ses petites chemises de mousseline et de batiste et Lekhroq, c'est-à-dire les langes, en fin coton blanc.


Lors de la fête, la jeune mère était superbement habillée et fardée et c'était autour d'elle que tout l'événement se passait elle devenait un individu social beaucoup plus important et surtout si son premier-né était un garçon. Le statut de Mère l'asseyait dans sa belle-famille, comblait sa famille d'origine (elle devenait moins exposée à être répudiée et donc à retourner chez son Père; d'ailleurs les divorces étaient très rares), la rassurait elle-même, très jeune femme impliquée beaucoup trop tôt dans les affaires graves de la vie.


De nos jours, il est de bon ton de visiter l'accouchée en clinique, tandis qu'elle trône sur son lit au milieu des bouquets et des plantes vertes amenées là par les visiteurs, et qu'elle fait offrir chocolats et petits fours, du thé ou du café préparés à la maison. On peut la croire quelque peu déplacée ici, la tradition ayant glissé vers la modernité, auparavant elle était assise dans son lit, à la maison. Après la clinique, on fera un petit-déjeuner de baptême au cours duquel on sacrifiera le mouton et une fête plus ou moins grandiose, fonction du rang de l'enfant, de ses parents, de ses deux familles et de sa signification dans leur vie... Tbal ou L'Gheta, tambours et trompettes, annoncent à tout le voisinage l'événement, qui, autrefois, n'était su et annoncé que par les longs Youyous des femmes, poussés dès la naissance accomplie.


Certains esprits chagrins nous apprennent que l'arrivée d'une fille était toujours moins fêtée que celle d'un garçon, nous allons passer outre, car certaines naissances de filles ont bien souvent ravi les parents, les filles ayant toujours eu la réputation d'être plus fidèles, plus tendres, plus proches et entretenant des relations permanentes dans leurs familles. Elles étaient et sont toujours celles sur qui on compte dans la vieillesse, leurs frères se défaisaient des soins et de la présence autour des parents âgés... ils sont absents de toutes les phases angoissantes, pénibles ou insupportables des derniers temps à vivre de leurs parents, laissant aux sœurs ces tâches.


L'enfant est fêté, attirant sur lui l'attention de tous les présents, sa mère étant elle aussi livrée à mille égards, gentillesses, tendresses et soins, comme tout le long de sa grossesse ; elle est entourée d'attentions et de la plus grande prévenance de la part de tout un chacun, ses proches ou même de parfaits étrangers. C'est un devoir et un impératif, une gentillesse et une obligation, si l'on ne désire pas avoir un nouveau-né porteur de stigmates de l'envie non satisfaite de sa mère au cours de sa grossesse. Donc, la femme a été cajolée, privilégiée pendant toute la gestation, paraissant produire une sorte de fascination sur les autres et on a donc cédé à tous ses désirs, quelle que soit l'incongruité ou la bizarrerie de la demande.


Elle est entre deux vies : l'usage était que les envies d'une femme enceinte soient absolument satisfaites, par tout le monde, comme le marchand de fruits ou de gâteaux; d'ailleurs, pour éviter sa convoitise non dite, on offrait les meilleures choses à la femme enceinte. On pensait que Touhima, ou envie de la grossesse pouvait provoquer la naissance d'un enfant portant une déformation ou une envie, gros grain de beauté ou tuméfaction ou malformation, parce que le désir gustatif, pour un aliment ou un fruit, de sa mère n'avait pas été satisfaite.


La femme enceinte était comme un individu sacré. D'une maison à l'autre, elle bénéficiait de Dayqa, ce faire-goûter qui satisfait les pulsions de la jeune femme au début de sa grossesse, tant il est vrai que beaucoup de femmes gestantes ont des envies. Dans la croyance populaire ou ancienne, on voulait éviter à tout prix que l'enfant ne porte les séquelles de ces envies, non satisfaites. La croyance est partagée d'ailleurs dans d'autres cultures, d'où le mot envie en français pour dire les malformations de la peau des enfants...


Des traditions disparaissent, peut-être surannées et possiblement loin de la conception scientifique des choses. Dès la délivrance et dans l'allégresse, Taddéfi va être cuisiné pour revigorer l'accouchée. C'est une soupe. À Rabat, le bouillon de poule, L'marqa, était de mise, soupe traditionnelle, fortement parfumée à la coriandre, veloutée. Pour ce bouillon, certains disent que l'on sacrifiait une poule pour le garçon nouveau-né et un coq pour la fille.


Leftour de la naissance est un petit-déjeuner traditionnel composé de plusieurs soupes, Hrira, soupes de céréales parfumées à la coriandre ou au cumin, de Rghaïf, crêpes, de Briouate, des gâteaux au miel triangulaires farcis d'amandes pilées parfumées à la cannelle et à l'eau de fleur d'oranger, de riz au lait, de thé, de café au lait, de pâtisseries diverses et variées et de montagnes artistiquement dressées de Sfouf ou Sellou.


La coutume, à Fès, pour vaincre les accouchements longs et redoutables, demandait au futur père d'aller voir le Fkih au M'sid, à l'école coranique, pour qu'il lui affecte quelques petits garçons. Ceux-ci tenaient largement ouvert un drap dans lequel on avait mis des œufs et ils passaient à travers les dédales de la médina en récitant les litanies religieuses de circonstance pour hâter la délivrance de la femme. Les passants devaient jeter des pièces de monnaie et on considérait que l'accouchement se produisait quand tous les œufs avaient été ainsi cassés. Ailleurs, on demandait également aux petits garçons du M'sid – réputés innocents et donc facilement exaucés par Dieu dans leurs prières - de prier pour hâter la délivrance d'une femme. Ailleurs, enfin, c'était le vendredi, jour de la réunion de tous les hommes à la mosquée que pareille chose était requise: leurs prières ardentes, souvent très émouvantes, car l'occasion était très intense émotionnellement, aidaient l'enfant à naître et les mères dans leur délivrance et leur repos.


Quoi qu'il en soit, quand tout se passait bien, l'accouchement donnait lieu à un grand soulagement et une grande joie qui se fêtait le septième jour avec beaucoup d'apparat. La jeune accouchée redevenait de nouveau au centre du monde, comme lors de ses noces.


C'était peut-être la seule période où la femme était consacrée, bien traitée par toutes et tous, pleine de ce mystère qu'est le don qu'elle a de donner à son tour la vie.


L'accouchement avait été préparé dans le moindre détail, comme un événement grandiose pour la femme devenant mère, si bien que les premières naissances ont donné lieu à de très belles coutumes, variables d'une région à l'autre.


Bien souvent le trousseau du nouveau-né préparatifs du baptême sont laissés à la charge des parents de la jeune mère, occasion d'une procession de personnes allant de l'une à l'autre maison, chargée de Tbouqa, richement couverts de broderies, pleins de cadeaux, de gâteaux, de plats de cérémonie et de mets riches.


Avant le baptême, Sabaa ou Sboou, fêté le septième jour de la naissance, voisines et alliées, proches parentes, amies intimes venaient quelques heures après l'accouchement, qui se passait toujours à domicile, pour la première après-midi. On échangeait les vœux, on se délassait, on consommait force thé, gâteaux et mets traditionnels de circonstance. Cette après-midi s'appelait Taglissa, en d'autres termes, les femmes tenaient des assises dans la plus pure tradition des assemblées féminines. À Rabat, cette Taglissa ou Taqioula, (Mot provenant de Elqaila, le plus fort de l'après-midi, son moment le plus chaud) n'était pas uniquement une occasion de se réunir à la faveur d'une naissance. Les raisons étaient innombrables pour la tenir, un peu pour un oui ou un non, parce que les femmes ne sortaient pas et ne pouvaient se réunir qu'entre elles, lors de ces véritables après-midi de femmes.


Cela donc était d'autant plus normal de se réunir que les femmes accouchaient à domicile et que tout l'événement se passait entre elles la Qabla ou sage- femme, les grands-mères, les tantes et les vieilles dames qui étaient d'un si grand secours dans ce genre de moments. Youyous, bonheur de l'événement en lui- même, sourire de contentement ou de soulagement, joie viscérale interne à toute femme qui sait que l'accouchée, Nfissa, est hors de problèmes, parce qu'il était dangereux de donner la vie, voilà les motifs profonds de cette après-midi de femmes. L'enfant, endormi près de sa mère, secondaire dans ces tout premiers moments, faisait d'elle la femme fêtée, félicitée, Mbarak ou Messo'oud, lui souhaitait-on, rendue une femme majeure par l'épreuve qu'elle avait si vaillamment traversée.


De grandes précautions étaient prises pour sa survie et santé, contre le froid, les courants d'air, le mauvais œil, les démons et les diables. Le bain rituel, après quarante jours, qui étaient considérés comme un cap à dépasser, était lui aussi préparé avec la plus grande rigueur et dévotion. L'ombre des fièvres puerpérales était planante... L'accouchée était sur-nourrie pour accélérer ses relevailles et assurer l'allaitement de l'enfant, exclusivement au sein, par des ragoûts et des plats mijotés, des fruits secs, des soupes claires ou épaisses, Salou ou Sfouf, cette préparation riche de sésame, d'amandes et de noix, on pouvait ajouter des herbes et des préparations à base de lait, de céréales, et de graines odoriférantes...

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