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AHMED AL-HIBA, LE SULTAN BLEU, QUAND LE SAHARA MAROCAIN SE LEVAIT DÉFENDRE SON TRÔNE

AHMED AL-HIBA, LE SULTAN BLEU, QUAND LE SAHARA MAROCAIN SE LEVAIT DÉFENDRE SON TRÔNE

En août 1912, quelques semaines à peine après la signature du Traité de Fès qui instituait le protectorat français sur le Maroc, un homme descendait du Sahara vers Marrakech à la tête d'une armée de tribus sahraouies, soussiennes et du Haouz. Il s'appelait Ahmed Hibat Allah ibn Cheikh Ma al-'Aynayn. L'histoire le retient sous le nom d'al-Hiba. Les chroniqueurs européens de l'époque l'ont surnommé le Sultan Bleu, en référence au litham indigo que les hommes du Sahara portaient sur le visage. Sa marche vers Marrakech n'avait rien d'un chef séparatiste vers un État sahraoui indépendant mais celle d'un héritier du monde saharien et méridional du Maroc vers le cœur de son propre pays, pour en contester la tutelle imposée par une puissance étrangère.


La famille Ma al-'Aynayn, dont al-Hiba est l'un des fils les plus illustres, entretient depuis plusieurs générations des liens organiques avec la monarchie alaouite. Son père, le cheikh Ma El Aïnin, avait été nommé caïd de Tindouf en 1887 par Feu SM le Roi Hassan I, qu'Allah ait Sa sainte âme, selon les sources historiques citées par l'historien américain William A. Hoisington dans son ouvrage de référence Lyautey and the French Conquest of Morocco, publié chez Palgrave Macmillan en 1995. Ce détail administratif dit tout : le père d'al-Hiba exerçait son autorité dans la région de Tindouf au nom du Sultan du Maroc, dans le cadre du système Makhzen d'allégeance et de délégation de pouvoir qui structurait l'espace politique de tout le Sud marocain. C'est un lien de sujétion et de commandement à l'intérieur d'un seul et même espace politique.


Ahmed al-Hiba naquit le 9 septembre 1877, selon la date retenue par les sources les plus précises, dans la ville d'Azougui, région d'Adrar, dans ce qui constitue aujourd'hui le nord de la Mauritanie, où le cheikh Ma El Aïnin avait établi une de ses bases d'enseignement et de rayonnement spirituel. Mais son éducation le porta vers le cœur institutionnel du Maroc. Adolescent, il rejoignit Marrakech puis Fès pour y étudier le droit islamique, la grammaire, les hadiths et la littérature arabe. Ce parcours est celui d'un fils de famille savante qui fait le chemin que tous les lettrés du Royaume faisaient pour se former dans les grandes universités marocaines, avant de retourner au Sud avec la double légitimité du savoir et de l'héritage familial. Le grand érudit marocain Mukhtar al-Susi lui consacre un chapitre dans le tome quatre de son encyclopédie al-Ma'sul, décrivant un homme "parmi les savants les plus éminents", doté d'une mémoire vive et d'une maîtrise de l'écriture marocaine saharienne, calligraphiant de sa propre main des manuscrits de Muhyiddin Ibn Arabi et d'autres maîtres du soufisme islamique.


À la mort de son père en 1910 à Tiznit, al-Hiba hérita du leadership spirituel et politique de la famille Ma al-'Aynayn et du mouvement de résistance qu'elle animait depuis des années dans le sud marocain. Deux ans plus tard, le Traité de Fès du 30 mars 1912, va placer le Maroc sous protectorat et obtenir l'abdication du sultan Moulay Abd al-Hafiz. Al-Hiba interpréta cet événement non pas comme l'occasion de proclamer un État indépendant dans le Sahara, mais comme la vacance du trône chérifien, à laquelle il décida de répondre en avançant sa propre candidature à la dignité sultanale. Proclamé d'abord à Tiznit, il fut reconnu comme sultan par les tribus de la région de Tiznit, Tafraout, Taroudant, de l'Anti-Atlas occidental, des régions du Drâa et au-delà. Son frère Muhammad al-Imam prit soin de nuancer la portée de cette proclamation en déclarant publiquement qu'elle ne visait pas à contester la légitimité dynastique du sultan déchu, mais c'est bien vers Marrakech, capitale du pouvoir chérifien, qu'al-Hiba dirigea ses forces.


Le 18 août 1912, il entrait dans Marrakech à la tête de ses armées. La ville se rendit sans combats. Les quelques Français présents furent retenus comme otages dans un geste politique délibéré. Al-Hiba abolit les impôts sur les tribus, à l'exception de la zakat canonique, et s'appuya sur le système des conseils communautaires préexistants plutôt que sur le dispositif administratif de l'occupant. Ce gouvernement de Marrakech ne dura que quelques semaines. La réponse française fut rapide et décisive. Une armée commandée par le général Charles Mangin, dont le talent militaire était reconnu par Lyautey lui-même, marcha sur Marrakech. La bataille de Sidi Bou Othman, qui eut lieu le 6 septembre 1912 à une vingtaine de kilomètres au nord de la ville, fut dévastatrice pour les forces d'al-Hiba. Les cavaliers et fantassins sahraouiens, courageux mais peu préparés aux tactiques d'infanterie modernes et à l'artillerie française, subirent selon les estimations de Hoisington environ deux mille pertes. Al-Hiba dut évacuer Marrakech.


La retraite vers le sud ne signifia pas l'abandon du combat. Ce qui distingue al-Hiba dans l'histoire de la résistance marocaine, c'est précisément sa capacité à maintenir une pression militaire continue pendant sept ans, de 1912 à sa mort en 1919, depuis les bastions de l'Anti-Atlas et des confins saharo-soussis. Il combattit à Tiznit, à Agadir, dans les gorges du Haut Atlas et les vallées de l'Anti-Atlas. En janvier 1913, Thami El Glaoui, désormais allié des Français, le chassa de Taroudant où il s'était réfugié. En 1915, il trouva asile dans la région de Kerdous auprès d'un notable local, Addi Ou Ahmed. C'est de là qu'il continua à tisser ses réseaux de résistance, à entretenir ses contacts avec les chefs du Moyen Atlas et à maintenir vivante la flamme d'une insurrection que la France ne parvenait pas à éteindre malgré ses moyens militaires sans commune mesure. La Résidence générale, selon ce que rapporte la Ma'lamat al-Maghrib, la grande encyclopédie marocaine, aurait même proposé à al-Hiba le poste de grand vizir en échange de son ralliement. Il refusa. L'historien Allal Rakouk cite également des offres portant sur les régions de Saguia el-Hamra et de Wadi al-Dahab, que la France essayait de lui concéder comme zone d'influence pour acheter sa neutralité. Refusée également. Ces tentatives de négociation témoignent du respect craintif que la puissance coloniale portait à cet adversaire.


La dimension intellectuelle d'al-Hiba mérite d'être soulignée parce qu'elle contredit l'image simpliste du chef guerrier. Tout au long de ses années de combat, il maintint des cercles d'étude, composa de la poésie, rédigea des traités juridiques et des réponses aux questions religieuses qui lui étaient soumises par ses hommes. Ses œuvres comprennent plusieurs manuscrits juridiques et spirituels ainsi qu'un recueil de poésie dont certains poèmes en hommage à son père sont cités dans la contribution. Cette double identité, savant et résistant, n'est pas une contradiction dans la tradition marocaine mais elle en est au contraire le modèle fondateur, héritier d'une longue lignée de sultans-scholars et de chefs tribaux dont la légitimité reposait autant sur la connaissance que sur l'épée.


Ahmed al-Hiba mourut le 23 juin 1919 à Kerdous, dans l'Anti-Atlas, des suites d'une longue maladie. Les sources historiques sérieuses, des encyclopédies académiques anglophones citant Hoisington, s'accordent sur des causes naturelles et non sur l'assassinat que certains récits hagiographiques lui attribuent. Il avait quarante-deux ans. Son frère Merebbi Rebbo lui succéda à la tête du mouvement de résistance, que ses frères Muhammad al-Ghayth et d'autres continuèrent jusqu'en 1934, date à laquelle les dernières tribus de l'Anti-Atlas marocain rendirent les armes à la puissance coloniale.


Le parcours d'Ahmed al-Hiba dit quelque chose d'essentiel sur la nature de la question du Sahara marocain. Fils d'un caïd nommé par Hassan I, éduqué à Fès et Marrakech, proclamé sultan du Maroc et non chef d'un État sahraoui, mort dans l'Anti-Atlas après avoir refusé de livrer les régions sahariennes à la France en échange d'un poste de compromis : cet homme incarne mieux que tout discours diplomatique l'intégration de la composante saharo-méridionale dans l'identité nationale marocaine. Lyautey lui-même, dans ses télégrammes de septembre 1916 conservés au Service historique de la Défense à Vincennes, le qualifiait d'"ennemi intérieur" et de "dissident" du sultanat, non de souverain d'un État étranger. L'adjectif "intérieur" ne trompe pas. Pour le commandement français, al-Hiba n'était pas venu du dehors attaquer le Maroc. Il était, jusqu'au bout, de l'intérieur.

2 commentaires


Nadia
il y a 6 jours

Merci à Maroc patriotique 🇲🇦

Encore un personnage de l’histoire du 🇲🇦 fascinante

un symbole de l’unité historique entre le Sahara et le Maroc

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Brahim McDouglas
il y a 6 jours

Merci pour cet article de qualité une nouvelle fois c'est un réel plaisir de vous lire.

Merci infiniment pour votre travail.

Je recommande vivement.

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