BLACKOUT EN ALGÉRIE, QUAND LA PANNE D'UNE SEULE INSTALLATION PLONGE UNE « PUISSANCE RÉGIONALE » DANS LE NOIR
- Brahim Al Maghribi
- il y a 1 jour
- 5 min de lecture

Dans la nuit du 14 au 15 juillet 2026, en pleine canicule à 49 degrés, une installation de transport électrique à Sidi Okba, dans la wilaya de Biskra, tombe en panne. Ce qui aurait dû rester un incident localisé dans une seule wilaya se transforme en quelques minutes en une coupure généralisée touchant seize wilayas, dont la capitale Alger, Constantine, Tizi-Ouzou, Bouira et Jijel. Des millions d'Algériens se retrouvent plongés dans le noir, sans ventilateurs ni climatiseurs, dans une chaleur insupportable. Le réseau d'alimentation en eau potable de plusieurs localités est également perturbé. La panne durera six heures. Et le lendemain, le Premier ministre Sifi Ghrieb se permettra de qualifier l'épisode de "petit exercice qui a prouvé que l'Algérie peut relever tous les défis."
Cette déclaration, à elle seule, résume quelque chose d'essentiel sur la déconnexion entre le discours officiel algérien et la réalité des fondations sur lesquelles repose cet État.
Le régime algérien aime se présenter comme une puissance régionale incontournable. Ses généraux évoquent une armée parmi les mieux équipées du continent. Ses dirigeants multiplient les ambitions géopolitiques, de la Méditerranée au Sahel, en passant par leurs tentatives d'isoler le Maroc sur la scène internationale. Tebboune se projette comme le leader naturel de l'Afrique du Nord. Mais cette nuit du 15 juillet a rappelé une vérité que les gesticulations diplomatiques ne peuvent pas masquer, une puissance régionale ne peut pas être mise à genoux par la défaillance d'une seule installation électrique dans une wilaya du sud-est.
La question technique que pose cette panne est aussi accablante que simple. Tous les réseaux électriques modernes sont dimensionnés selon le critère dit N-1 : la perte d'un ouvrage, d'un poste, d'une ligne ou d'une centrale, ne doit pas entraîner de défaillances en cascade sur l'ensemble du système. C'est la norme de base de tout gestionnaire de réseau sérieux dans le monde. Le poste de Sidi Okba est décrit comme "un nœud stratégique du réseau national" qui "achemine l'électricité vers une large partie du territoire", ce qui explique l'ampleur de la coupure. Mais c'est précisément ce fait qui est révélateur : comment un pays qui revendique des décennies d'investissements "colossaux" dans son secteur électrique peut-il encore dépendre à ce point d'un nœud unique dont la défaillance paralyse seize wilayas simultanément ? Le critère N-1, fondement de toute ingénierie de réseau digne de ce nom, n'a manifestement pas été appliqué pour cette infrastructure stratégique.
Avant la panne de Sidi Okba, il fallait remonter au 3 février 2003 pour trouver la trace d'un effondrement comparable du réseau national. Vingt-trois ans séparent donc les deux grandes pannes nationales. Cet intervalle pourrait plaider pour la résilience du système. Mais ce que la presse algérienne indépendante souligne, notamment Maghreb Émergent, c'est que l'été 2025 avait aligné huit pics successifs de consommation, culminant à 20 628 mégawatts, sans délestage généralisé. Le réseau avait donc tenu l'an dernier. Cette année, avec un pic de 21 378 mégawatts, il s'est effondré. La marge de manœuvre était donc infime, et aucune redondance sérieuse n'a été prévue pour protéger l'installation la plus critique du réseau national contre un épisode climatique qui, dans le contexte du réchauffement actuel, n'a plus rien d'exceptionnel.
Les autorités algériennes ont tenté de minimiser en insistant sur la rapidité du rétablissement. Six heures pour recouvrer le courant, là où "d'autres nations auraient mis jusqu'à 48 heures", s'est félicité le Premier ministre Ghrieb. Mais cette rhétorique de l'autosatisfaction passe à côté de l'essentiel. La vraie question n'est pas celle du délai de réparation. C'est celle de la prévention puisqu'un réseau correctement dimensionné, avec les redondances adéquates et une maintenance à la hauteur des enjeux climatiques actuels, n'aurait pas subi cette panne en premier lieu. La vétusté du réseau de transport et de distribution électrique algérien constitue un défi majeur, qui se traduit par des pannes récurrentes, des fluctuations de tensions et des incidents à grandes échelles notamment lors des pics de chaleur. Ce constat, formulé par plusieurs experts, résume ce que la communication officielle algérienne s'efforce de noyer dans les discours de mobilisation nationale.
La comparaison avec le Maroc n'est pas anecdotique, elle est structurelle. Pendant que l'Algérie se réveillait avec le problème de l'insuffisance de ses fondations énergétiques, l'ONEE marocain poursuivait le renforcement des capacités de transit du réseau, consolidant la sécurité et la résilience du système électrique national et dotant le pays des infrastructures nécessaires à l'intégration massive des énergies renouvelables, notamment à travers une ligne très haute tension de 274 kilomètres activée en juin 2026. Ce n'est pas une coïncidence chronologique mais le reflet de deux politiques énergétiques fondamentalement différentes dans leur vision et dans leur exécution. L'ONEE marocain a adopté un ambitieux plan d'équipement pour 2025-2030, avec 177 milliards de dirhams pour l'électricité, dont 100 milliards alloués exclusivement au développement des énergies renouvelables. À cela s'ajoutent l'installation de 1 600 mégawattheures de systèmes de batteries dès 2026 pour garantir la stabilité du réseau lors des pics de consommation, ainsi que la construction de la centrale à turbine à gaz d'El Wahda (990 MW) prévue pour 2027. Le Maroc construit la résilience qui lui permettra de ne jamais connaître l'équivalent de la nuit algérienne du 15 juillet.
Il y a une leçon géopolitique profonde dans cette panne qui dépasse le seul bilan technique de Sonelgaz. Les États qui consacrent leurs ressources à l'achat d'armements, à la confrontation avec leurs voisins et à l'entretien d'un appareil de propagande au lieu d'investir dans la modernisation de leurs infrastructures critiques finissent tôt ou tard par payer la facture. L'Algérie dépense des milliards de dollars chaque année dans un budget militaire dont le premier poste n'est pas la défense de ses citoyens contre les coupures d'eau et d'électricité en pleine canicule, mais la projection d'une posture de puissance qui s'effondre au premier incident technique dans la wilaya de Biskra. Pendant ce temps, des millions d'Algériens ont passé plus de six heures dans le noir, à 49 degrés, sans eau courante pour certains d'entre eux, avant d'entendre leur Premier ministre appeler cela un "petit exercice."
Il y a pourtant quelque chose de révélateur dans la gestion médiatique de cet épisode. Pendant que des millions d'Algériens cherchaient de l'air dans le noir à 49 degrés, l'appareil médiatique algérien continuait de consacrer ses colonnes et ses antennes à décrire le Maroc comme un pays en difficulté, à relayer des chiffres sortis de leur contexte sur la pauvreté marocaine, à fabriquer des narratifs sur les prétendues failles du Royaume. Cette fuite en avant médiatique est connue et consiste à pointer le voisin pour éviter que les citoyens regardent chez eux. Mais la nuit du 15 juillet a rendu cet exercice particulièrement difficile à tenir : il est malaisé de commenter la "misère" supposée du Maroc quand votre propre capitale vient de passer six heures sans électricité en pleine canicule, quand votre réseau d'eau potable s'est effondré en cascade avec votre réseau électrique, et quand votre Premier ministre appelle cela un "petit exercice". Le mépris pour ses propres citoyens que traduit cette formule dit infiniment plus sur l'état réel de la gouvernance algérienne que n'importe quelle statistique sur le Maroc.
SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, a fixé depuis de longues années une priorité claire pour le Maroc : construire des fondations solides, diversifier l'économie, moderniser les infrastructures, investir dans la transition énergétique. Les résultats sont mesurables aujourd'hui dans la stabilité du réseau électrique national, dans la capacité de l'ONEE à anticiper les pics de demande plutôt que d'y réagir dans l'urgence, et dans la trajectoire d'un Royaume qui vise 52 % d'énergies renouvelables dans son mix électrique à l'horizon 2030. Une puissance régionale ne se décrète pas dans un discours. Elle se prouve dans la qualité des services que l'État rend à ses citoyens quand la chaleur monte à 49 degrés.


