COMMÉMORATION DU 51ᵉ ANNIVERSAIRE DE LA MARCHE VERTE

Le 6 novembre 1975, au petit matin, une marée humaine de 350 000 volontaires s’ébranle depuis Tarfaya vers le sud, le Coran dans une main, le drapeau rouge frappé de l’étoile verte dans l’autre. Cinquante et un ans plus tard, ce 6 novembre 2026, le Royaume commémore cette épopée dans un contexte que les marcheurs de 1975 osaient à peine rêver. Depuis la résolution 2797 adoptée par le Conseil de sécurité le 31 octobre 2025, l’initiative marocaine d’autonomie est devenue la seule base de négociation retenue par les Nations unies. L’an dernier, Maroc Patriotique célébrait le cinquantenaire au lendemain de ce vote. Douze mois de diplomatie ont depuis transformé l’essai.
« Le Maroc ressemble à un arbre dont les racines nourricières plongent profondément dans la terre d’Afrique et qui respire grâce à son feuillage bruissant aux vents de l’Europe. » Feu SM le Roi Hassan II livre cette image dans Le Défi, ouvrage paru en 1976, quelques mois après la Marche. Elle dit tout de la manière dont le Royaume se pense avec un tronc unique, des racines sahariennes nourries par les routes caravanières qui reliaient jadis Marrakech à Tombouctou, et un feuillage tourné vers la Méditerranée. Priver l’arbre de ses racines méridionales revenait à le condamner. Voilà pourquoi le recouvrement du Sahara a été, dès l’indépendance de 1956, une cause non négociable, comme le rappelle notre dossier consacré au vrai chemin de la Marche Verte.
Le droit international avait d’ailleurs pris acte de cette revendication bien avant 1975. Le 16 décembre 1965, l’Assemblée générale des Nations unies adopte la résolution 2072 relative à la « Question d’Ifni et du Sahara espagnol ». Le texte invite l’Espagne à libérer les deux territoires de la domination coloniale et à engager des négociations sur les questions de souveraineté qu’ils soulèvent, à une époque où aucune autre revendication organisée n’existe sur ces terres. Madrid avance par étapes. Le traité de Fès, signé le 4 janvier 1969, restitue Sidi Ifni au Royaume, où le drapeau national est hissé le 30 juin de la même année. Pour le Sahara, l’Espagne temporise, évoque un référendum qu’elle n’organisera jamais et laisse le dossier en suspens six années encore.
Dans le même temps, la contestation de l’ordre colonial gronde à l’intérieur même du territoire. À la fin des années 1960, Mohamed Sidi Brahim Bassiri structure un mouvement de libération de la Saguia el-Hamra et du Rio de Oro, dont l’action culmine le 17 juin 1970 lors du soulèvement de Zemla, près de Laâyoune, réprimé par les forces espagnoles. Arrêté au lendemain des événements, Bassiri disparaît sans que Madrid ait jamais rendu compte de son sort. Des témoignages de familles sahariennes, que la recherche historique gagnerait à documenter plus avant, décrivent un militant nationaliste dont le combat anticolonial s’inscrivait dans le prolongement de la lutte marocaine, bien loin de la logique séparatiste qu’incarnera le Front Polisario, fondé le 10 mai 1973. Cette chronologie compte : l’idée sécessionniste surgit plus de sept ans après la résolution onusienne de 1965, alors que la revendication marocaine était déjà inscrite à l’agenda des Nations unies.
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L’automne 1975 accélère tout. Saisie par l’Assemblée générale, la Cour internationale de Justice rend le 16 octobre 1975 son avis consultatif sur le territoire. La Cour établit que le territoire n’était pas une terre sans maître au moment de la colonisation espagnole et reconnaît l’existence de liens juridiques d’allégeance entre le Sultan du Maroc et certaines tribus vivant sur ces terres. Elle estime certes que ces liens ne suffisent pas à fonder une souveraineté territoriale au sens du droit international moderne, mais l’allégeance, dans la tradition de l’État marocain, a toujours constitué le socle même du pouvoir chérifien. Le jour même, Feu SM le Roi Hassan II annonce une marche pacifique vers le sud.
L’annonce ne doit rien à l’improvisation. Selon les récits de ses proches collaborateurs, le Souverain conçoit l’idée dans la nuit du 19 au 20 août 1975 et la fait préparer dans le plus grand secret par une poignée de responsables civils et militaires. Le défi logistique donne le vertige : environ un million de Marocains se portent volontaires, et 350 000 sont retenus selon une répartition entre les provinces du Royaume. Trains, convois de camions, citernes d’eau, vivres, tentes et équipes médicales convergent vers Tarfaya, encadrés par les Forces Armées Royales. Plusieurs dizaines de milliers de femmes figurent parmi les volontaires, preuve que la nation entière, toutes générations et toutes régions confondues, se reconnaît dans l’appel royal.
Le 6 novembre, depuis Agadir, Feu SM le Roi Hassan II donne le signal du départ. Les colonnes franchissent la ligne de démarcation coloniale au nord de Tarfaya, sans une arme, avec pour seul bagage le Livre saint et l’emblème national. Face aux soldats espagnols retranchés derrière leurs positions et leurs champs de mines, une foule désarmée chante et prie. Pas une goutte de sang n’est versée. Le 9 novembre, estimant que la Marche a atteint son objectif, le Souverain invite les volontaires à regagner leur point de départ : la pression exercée sur Madrid suffit désormais à ouvrir la voie diplomatique. Cette maîtrise du tempo, de l’élan initial au repli ordonné, reste un cas d’école de stratégie politique, où la mobilisation populaire devient un levier d’État.
Le résultat ne se fait pas attendre. Le 14 novembre 1975, l’Espagne, le Maroc et la Mauritanie signent à Madrid une déclaration de principes qui organise le retrait de la puissance coloniale et une administration temporaire tripartite, texte enregistré au Secrétariat des Nations unies le 9 décembre 1975. Entre-temps, le 18 novembre, les Cortes espagnoles adoptent la loi sur la décolonisation du Sahara. Le 26 février 1976, Madrid notifie au Secrétaire général de l’ONU qu’elle met fin à sa présence sur le territoire et se dégage de toute responsabilité internationale liée à son administration. Ce document, trop souvent passé sous silence, ruine la thèse d’une prétendue persistance d’un statut colonial espagnol. Kurt Waldheim dépêche la même année son représentant Olof Rydbeck pour sonder les conditions d’un processus politique, avant que le retrait mauritanien ne conduise à l’allégeance des tribus d’Oued Eddahab le 14 août 1979, qui parachève l’unité du Royaume de Tanger à Lagouira.
S’ouvre alors un long chapitre de résilience. Pendant seize ans, les Forces Armées Royales défendent le territoire face aux incursions armées du Polisario, soutenu et hébergé par Alger, jusqu’au cessez-le-feu du 6 septembre 1991 placé sous la supervision de la MINURSO. Le Royaume accepte le cadre onusien, puis reprend l’initiative. Le 11 avril 2007, il dépose auprès du Conseil de sécurité son initiative pour la négociation d’un statut d’autonomie de la région du Sahara, enregistrée sous la cote S/2007/206. Notre enquête sur la manière dont le Maroc a imposé son plan d’autonomie à l’ONU retrace ces dix-huit années de constance diplomatique, au fil desquelles le Conseil a salué, résolution après résolution, des efforts marocains jugés « sérieux et crédibles ».
Ce long effort trouve sa consécration le 31 octobre 2025. Ce jour-là, le Conseil de sécurité adopte la résolution 2797 par 11 voix pour et 3 abstentions, l’Algérie, pourtant membre non permanent, refusant de prendre part au vote. Le mandat de la MINURSO est prolongé jusqu’au 31 octobre 2026. Le dispositif tient en six paragraphes, dont deux seulement portent sur le fond, mais leur portée est considérable : comme le souligne l’analyse du Policy Center for the New South, l’autonomie y est retenue comme seule base de négociation, dix-huit ans après le dépôt du plan, et le Conseil se félicite de la disposition des États-Unis à accueillir les pourparlers. La Konrad-Adenauer-Stiftung relève que le Conseil cite pour la première fois expressément le plan de 2007, et que le texte ne comporte aucune référence à un référendum d’indépendance. L’IRIS parle sans détour d’un « succès historique » du Maroc. Dans les rues du Royaume, la liesse populaire a répondu en écho à celle de 1975.
Le jour même, SM le Roi Mohammed VI, qu’Allah L’Assiste, s’adresse à la nation. Dans ce discours du 31 octobre 2025, le Souverain salue l’ouverture d’« un nouveau chapitre victorieux » après « cinquante ans de sacrifices » et rappelle que les deux tiers des États membres des Nations unies considèrent désormais l’autonomie comme le seul cadre valable de règlement. SM le Roi annonce également l’actualisation de la proposition marocaine, afin de l’adapter au nouveau cadre ouvert par le Conseil. Un fil continu relie ainsi Feu SM le Roi Mohammed V, qu’Allah ait Sa sainte âme, qui réclamait dès février 1958 à M’Hamid El Ghizlane le retour du Sahara à la mère patrie, Feu SM le Roi Hassan II, qui lança la Marche, et SM le Roi Mohammed VI, qui en recueille aujourd’hui les fruits diplomatiques.
L’année 2026 a transformé ce succès juridique en dynamique politique. En février, deux cycles de négociations se sont tenus, à Madrid puis à Washington, dans le seul cadre du plan d’autonomie, comme le détaille notre analyse du tournant observé à Alger. Au début de l’année, l’Union européenne a à son tour salué expressément la résolution 2797 et confirmé l’autonomie comme base du règlement. Le 15 octobre 2026, la Quatrième Commission de l’Assemblée générale a adopté son texte sur la question par 152 voix pour et 2 contre, avec les voix conjuguées du Maroc et de l’Algérie. Pour la première fois, ce texte cite la résolution 2797, à trois reprises, ainsi que le relève notre décryptage de ce vote. Madrid, où fut signée la déclaration de principes de 1975, a donc accueilli un demi-siècle plus tard des pourparlers placés sous le signe de l’autonomie. L’histoire a le goût de la symétrie.
Les adversaires de la cause nationale n’ont pas désarmé pour autant, et leurs arguments méritent d’être exposés fidèlement. Le 31 octobre 2025, Alger a jugé la résolution « en deçà des attentes », et le 2 novembre suivant, le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, l’a rejetée. Le Polisario en a contesté le principe même. L’initiative de 2007 prévoit d’ailleurs que le statut d’autonomie soit soumis à la consultation des populations concernées, forme d’autodétermination exercée dans le cadre de la souveraineté nationale. Et lorsque la délégation algérienne approuve, en octobre 2026, un texte qui cite trois fois la résolution rejetée onze mois plus tôt par son propre ministre, le décalage entre discours et actes se passe de commentaire.
Le 31 octobre 2026, le Conseil de sécurité s’est réuni pour voter le renouvellement du mandat de la MINURSO. Le texte soumis par les États-Unis allait plus loin que toutes les résolutions précédentes : retrait du mot « Référendum » du sigle de la mission, plan d’autonomie consacré comme seule base de négociation, recensement des populations des camps de Tindouf réclamé au HCR dans un délai de six mois, condamnation de l’attaque du Polisario contre Smara le 5 mai 2026. Onze membres sur quinze ont voté pour. Trois se sont abstenus. La Russie, engagée dans son bras de fer permanent avec Washington, a dit non. Ce veto unique a suffi à faire tomber la résolution. La MINURSO a alors annoncé sa fin de mission, et le Maroc l’a officiellement invitée à quitter son territoire.
Ce dénouement révèle moins la fragilité de la position marocaine qu’un épisode de la rivalité structurelle entre Washington et Moscou, dont le dossier sahraoui n’est que le terrain d’un seul soir. Onze voix sur quinze, dont la France et le Royaume-Uni, avaient voté pour le texte américain : ce consensus demeure, quoi qu’il arrive au sigle d’une mission qui aura duré trente-cinq ans sans régler un seul centimètre de territoire. Avec le départ de la MINURSO, le dossier quitte le cadre onusien dans lequel Alger et le Polisario avaient longtemps cherché refuge. Il se réoriente vers un règlement qui se joue désormais sur le terrain, dans les chancelleries et dans les enceintes économiques régionales, tous espaces où la réalité marocaine parle d’elle-même.
Sur le terrain, précisément, la Marche se prolonge depuis un demi-siècle sous la forme de chantiers. Selon le Haut-Commissariat au Plan, les provinces du Sud couvrent 317 024 km², soit 45 % du territoire national, et comptaient 1 119 678 habitants en septembre 2024, soit 3 % de la population, dont 79,8 % de citadins. Dans son discours du 6 novembre 2014, SM le Roi Mohammed VI, qu’Allah L’Assiste, rappelait que pour chaque dirham de recettes tiré de la région, le Maroc en investit sept. L’année suivante, depuis Laâyoune, le Souverain lançait le nouveau modèle de développement des provinces du Sud, dont le port Atlantique de Dakhla et la zone d’accélération industrielle forment aujourd’hui les vitrines. Reliée par les routes et par les airs, la région devient le trait d’union entre le Royaume et l’Afrique de l’Ouest, prolongeant au XXIe siècle les routes caravanières d’antan.
Cinquante et un ans après, la Marche Verte apparaît pour ce qu’elle fut dès l’origine : un acte fondateur dont chaque génération recueille une part d’héritage. En 1975, 350 000 volontaires ont tracé un chemin avec leurs pas. En 2025, la résolution 2797 a inscrit ce chemin dans le langage du droit international. En 2026, les rencontres de Madrid et de Washington, la position européenne et le vote de la Quatrième Commission ont montré que la communauté internationale avait choisi le réalisme et la paix. Le 31 octobre 2026, le veto russe a mis fin au mandat de la MINURSO. La mission a annoncé sa fin d’activité, et le Maroc l’a officiellement invitée à quitter son territoire. Trente-cinq ans après son déploiement, elle s’en va sans avoir organisé le référendum qu’elle portait dans son sigle, et sans avoir entamé d’un millimètre la souveraineté marocaine sur le Sahara. Le cadre qui s’ouvre est celui du réel : l’autonomie sous souveraineté marocaine, construite sur le terrain depuis un demi-siècle, reconnue par onze membres sur quinze du Conseil de sécurité, et désormais libérée de la tutelle d’une instance dont personne, au fond, n’attendait plus rien. Il reste à transformer ce cadre en accord, à permettre aux Sahraouis des camps de Tindouf de rejoindre dignement leurs familles, et à faire des provinces du Sud la vitrine d’un modèle africain de développement. La commémoration de ce 6 novembre 2026 honore la mémoire des volontaires et la vision de Feu SM le Roi Hassan II, tout en saluant la constance de SM le Roi Mohammed VI, qu’Allah L’Assiste, qui a converti une épopée populaire en victoire diplomatique. L’arbre dont parlait le Roi bâtisseur a retrouvé toutes ses racines ; à la jeunesse marocaine, désormais, d’en faire grandir les branches.







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