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CROISSANCE, PAUVRETÉ EN RECUL, ENVIE DE PARTIR, LE VRAI VISAGE ÉCONOMIQUE DU MAROC EN 2026

il y a 11 minutes
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CROISSANCE, PAUVRETÉ EN RECUL, ENVIE DE PARTIR, LE VRAI VISAGE ÉCONOMIQUE DU MAROC EN 2026

"Le Maroc est vraiment comme une fusée." La formule est signée Miguel Sabio, chef d'entreprise espagnol installé à Tanger depuis 1997, cité début septembre 2026 dans un reportage du grand quotidien allemand Die Welt consacré à la transformation économique du Royaume. La même semaine, l'institut Arab Barometer indique qu'un tiers des Marocains, et jusqu'à un jeune sur deux, envisagent d'émigrer. Sur les réseaux sociaux, ces deux réalités mises bout à bout nourrissent un récit simpliste d'un pays de pauvres dont la jeunesse ne rêverait que de fuir, où seuls les riches vivraient bien. Les chiffres, eux, racontent une histoire nettement plus complexe.


Sur la route côtière qui longe le détroit de Gibraltar, le contraste saute aux yeux entre le tourisme balnéaire et les grues portuaires de Tanger Med. Inauguré en 2007 par SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, le complexe portuaire a franchi en 2025 la barre historique des 11,1 millions de conteneurs EVP traités, une hausse de 8,4 % sur un an portée par la mise en service de la dernière extension du terminal TC4, selon le bilan d'activité relayé par Finances News Hebdo. Premier port d'Afrique et de Méditerranée, Tanger Med a vu transiter 161 millions de tonnes de marchandises toutes activités confondues l'an dernier, soit une progression de 13,3 % par rapport à 2024. Nous parlons d'une infrastructure qui absorbe une part croissante du commerce entre l'Europe, l'Afrique et le reste du monde, et qui a transformé une région autrefois agricole en pôle industriel tourné vers l'automobile et l'aéronautique.


Cette dynamique portuaire s'accompagne d'une mutation industrielle tout aussi concrète. L'automobile, secteur quasi inexistant au Maroc il y a vingt ans, est devenue le premier poste d'exportation du pays, avec près de 15 milliards d'euros de véhicules et de pièces vendus à l'étranger en 2024, en hausse de 6,3 % sur un an, dont 70 % de la production nationale part directement vers les marchés européens, selon L'Argus. Renault a fabriqué environ 417 000 véhicules en 2024 entre ses usines de Tanger et de Casablanca, tandis que Stellantis a inauguré en juillet 2025 l'extension de son site de Kénitra, avec pour objectif de porter sa capacité à 535 000 véhicules par an. À elles deux, ces deux usines rapprochent le Royaume du seuil du million de véhicules produits annuellement, un niveau que plusieurs analystes du secteur jugent atteignable avant la fin de la décennie.



Le correspondant de Die Welt en Afrique du Nord, installé au Maroc depuis plusieurs années, dresse un constat similaire dans son reportage repris début septembre par le média autrichien exxpress.at. Le journal y décrit un pays dont le produit intérieur brut a atteint environ 182,5 milliards de dollars en 2025, pour une croissance de 4,9 %, chiffre confirmé par les données du Haut-Commissariat au Plan et porté à 5,2 % pour 2026 dans les projections de Bank Al-Maghrib. Vingt années d'investissement massif dans les autoroutes, le rail à grande vitesse entre Tanger, Rabat et Casablanca, et les zones franches industrielles ont changé la physionomie du pays, un constat que la presse allemande partage avec la plupart des institutions économiques internationales qui suivent le Royaume.


La pauvreté elle-même recule, et pas de façon marginale. Entre 2014 et 2024, le taux de pauvreté multidimensionnelle est passé de 11,9 % à 6,8 % de la population, ce qui représente une baisse du nombre de personnes pauvres de 4 millions à 2,5 millions en une décennie, d'après la cartographie établie par le Haut-Commissariat au Plan à partir des recensements généraux de la population, rapportée par le portail institutionnel Maroc.ma. Le monde rural concentre encore 72 % de cette pauvreté résiduelle contre 79 % dix ans plus tôt, preuve que le recul touche en priorité les régions historiquement les plus fragiles, de Marrakech-Safi à Béni Mellal-Khénifra.


Affirmer que seuls les riches profitent de cette croissance relève donc de l'approximation plutôt que du constat. Selon la propre définition du Haut-Commissariat au Plan, la classe moyenne marocaine, ces ménages dont le revenu se situe entre 0,75 et 2,5 fois le revenu médian, représentait 58,7 % de la population lors de la dernière étude détaillée disponible, contre 31,2 % pour les catégories modestes et seulement 10,1 % pour les catégories aisées. Le pays n'est pas coupé en deux entre une élite prospère et une masse pauvre, la majorité des Marocains appartient à une classe intermédiaire, certes fragile et exposée à l'inflation, mais bien réelle. Cela n'efface pas les inégalités d'accès aux services, en particulier entre santé publique et privée, un point que Die Welt souligne dans son analyse.



Le gouvernement n'a pas ignoré cette critique. Le budget 2026 consacre 140 milliards de dirhams, soit environ 15 milliards de dollars, à la santé et à l'éducation, en hausse de 16 % par rapport à l'exercice précédent, avec la finalisation du CHU Ibn Sina de Rabat et la mise en service de deux nouveaux CHU à Agadir et Laâyoune, selon Agence Ecofin. Vingt-sept mille postes seront créés dans ces deux secteurs. Ce n'est pas un pays qui détourne le regard de ses propres failles mais qui les documente, les chiffre et y répond par des arbitrages budgétaires concrets.


Le marché du travail reste toutefois le point de friction le plus réel de cette transformation. Le taux de chômage global avoisine 13 %, mais grimpe à près de 38 % chez les 15-24 ans, alors que quelque 300 000 jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail, selon les données citées par Die Welt. En 2025, l'économie marocaine a créé environ 193 000 emplois nets, un record, mais insuffisant pour absorber l'ensemble de ces nouveaux arrivants. C'est précisément ce déséquilibre démographique, une population jeune en forte croissance face à une économie qui ne peut pas tout absorber d'un coup, qui nourrit une partie du désir de départ, bien plus qu'une prétendue misère généralisée que les chiffres de pauvreté et de classe moyenne contredisent déjà.


Reste la question qui alimente le récit d'un Maroc fui par sa jeunesse : pourquoi 35 % des Marocains, et jusqu'à 55 % des jeunes selon l'édition 2023-2024 de l'enquête Arab Barometer, envisagent-ils de partir alors que le pays s'enrichit ? La réponse ne tient pas d'un supposé échec marocain, mais d'une régularité observée dans la plupart des pays en développement rapide. Le chercheur néerlandais Hein de Haas, spécialiste des migrations passé par les universités d'Amsterdam puis d'Oxford, a démontré dans une étude publiée par l'International Migration Review que la relation entre développement et émigration suit une courbe en cloche plutôt qu'une droite descendante : l'éducation, le revenu et l'accès à l'information augmentent simultanément la capacité et le désir de migrer, avant que ces mêmes facteurs ne finissent, à plus long terme, par retenir les populations, selon l'article de référence disponible sur heindehaas.org. Autrement dit, l'envie de partir n'est pas la preuve d'un pays qui s'effondre, c'est souvent le symptôme d'un pays qui avance plus vite que les carrières de sa jeunesse ne peuvent l'absorber.



L'universitaire et ancien ministre marocain du Tourisme Lahcen Haddad affine encore ce constat dans une analyse reprise par le média espagnol Atalayar. Il y démontre que le chômage ne suffit pas à expliquer le désir de départ, c'est l'écart entre les aspirations, nourries par l'allongement de la scolarité et l'exposition aux réseaux sociaux, et les opportunités réelles de mobilité sociale, qui pousse une partie de la jeunesse à regarder vers l'étranger. Il cite à l'appui une donnée d'Afrobarometer particulièrement éclairante : une majorité de jeunes Marocains portent un regard positif sur la trajectoire générale du pays tout en envisageant malgré tout d'émigrer, ce qui prouve que vouloir partir n'équivaut pas à rejeter son pays. Le paradoxe marocain, écrit-il, n'est donc qu'apparent, celui d'une société qui avance vite, où les attentes progressent parfois plus vite que la capacité individuelle à les réaliser.


Le témoignage même de l'entrepreneur cité par Die Welt rappelle une dimension que le récit misérabiliste ignore trop souvent : le Maroc n'est pas seulement un pays qui reçoit des investissements, il en exporte massivement vers l'Afrique subsaharienne. La Banque Africaine de Développement classe le Royaume au deuxième rang des investisseurs africains dans la région, derrière l'Afrique du Sud, avec des banques marocaines comme Attijariwafa Bank, la Banque Centrale Populaire ou Bank of Africa présentes dans une trentaine de pays et détenant plus d'un cinquième des actifs bancaires en Afrique de l'Ouest. Un pays qui finance des banques, des réseaux télécoms et des projets agricoles chez ses voisins africains n'est pas le pays exsangue que certains commentaires voudraient décrire.


Le Maroc de 2026 n'est donc ni le paradis sans nuage vanté par la communication institutionnelle, ni le pays exsangue que caricature une partie des réseaux sociaux. C'est un pays qui construit des ports parmi les plus puissants du continent, qui a fait reculer la pauvreté de moitié en dix ans, dont la classe moyenne représente la majorité de la population, et qui répond par le budget à ses propres insuffisances en santé et en éducation. C'est aussi un pays où grandir plus vite que ses infrastructures ne peuvent suivre nourrit, chez une partie de sa jeunesse, un désir d'ailleurs que la recherche internationale explique sans y voir un désaveu. Vouloir partir n'a jamais signifié détester son pays, et un jeune Marocain qui envisage l'Europe ou l'Amérique du Nord tout en jugeant positivement la trajectoire de son pays, comme le montrent les enquêtes d'opinion les plus récentes, n'est pas la preuve d'un échec national, mais celle d'une nation qui avance assez vite pour que ses enfants rêvent plus grand qu'elle ne peut encore, à elle seule, le leur offrir. Le Royaume n'a pas à choisir entre fierté et lucidité : les chiffres, quand on les lit en entier, permettent les deux à la fois.

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