Rabat
top of page

MAROC, L'HISTOIRE SECRÈTE D'UNE MOSAÏQUE LINGUISTIQUE MILLÉNAIRE

9 sept.
6 min de lecture
MAROC, L'HISTOIRE SECRÈTE D'UNE MOSAÏQUE LINGUISTIQUE MILLÉNAIRE

Le 17 décembre 2024, le Haut-Commissariat au Plan livre un chiffre qui dit tout de la complexité linguistique du Royaume, 24,8 % des Marocains déclarent parler l'amazigh au quotidien, contre 27,5 % vingt ans plus tôt. Entre ces deux dates, rien n'a vraiment changé sur le terrain, si ce n'est la manière de compter une réalité vieille de trois mille ans. Car derrière ce pourcentage se cache un empilement de civilisations, phénicienne, romaine, arabe, andalouse, subsaharienne, française et espagnole, qui a fait du Maroc l'un des territoires les plus densément plurilingues du continent africain. Ethnologue, l'organisme de référence en linguistique mondiale, y recense aujourd'hui quinze langues vivantes sur un seul et même sol, un véritable carrefour où l'Afrique et le monde arabe se rencontrent depuis des siècles.


Tout commence par la couche la plus ancienne, celle que les linguistes appellent le proto-berbère. Les langues berbères couvraient à l'origine l'ensemble de l'Afrique du Nord et du Sahara, bien avant l'arrivée de quelque conquérant que ce soit. Portée par les Imazighen, peuple autochtone du Royaume, cette langue a structuré une grande partie de l'histoire politique marocaine, deux des plus grandes dynasties qu'ait connues le pays, les Almoravides au XIe siècle puis les Almohades au XIIe siècle, sont d'origine berbère et ont gouverné depuis Marrakech un territoire qui s'étendait jusqu'en Andalousie. Aujourd'hui encore, trois grandes variantes structurent le paysage amazighophone marocain, le tarifit dans les montagnes du Rif, la tamazight de l'Atlas central et le tachelhit dans le Souss et l'Anti-Atlas, des dialectes partiellement intercompréhensibles, un peu comme l'espagnol et le portugais. Cette profondeur historique a fini par recevoir une reconnaissance politique à la mesure de son ancienneté, la Constitution de 2011, promulguée sous le règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, fait de l'amazigh une langue officielle du Royaume, aux côtés de l'arabe.


L'Institut Royal de la Culture Amazighe avait ouvert la voie dès 2001, en travaillant à la standardisation d'un amazigh commun et à la modernisation de son alphabet ancestral, le tifinagh, un système d'écriture dont les racines dépassent deux mille ans et que l'on retrouve désormais sur le billet de 200 dirhams autant que sur les frontons des administrations. Cette officialisation n'a cependant pas mis fin à un débat de fond, plusieurs associations culturelles, dont l'Association marocaine de recherche et d'échange culturel, ont publiquement questionné en décembre 2024 la méthodologie du dernier recensement, estimant que l'enseignement de l'amazigh, généralisé dans le public depuis 2003, mériterait des moyens à la hauteur de son statut constitutionnel.


Sur ce socle amazigh s'est greffée, à partir du VIIe siècle, la langue arabe, portée par l'islamisation de l'Afrique du Nord et devenue depuis la langue du Coran, des institutions et de l'administration marocaine. Les chercheurs Mostafa Benabbou et Peter Behnstedt le rappellent nous expliquant que l'histoire des usages linguistiques au Maroc ne peut s'écrire sans tenir compte du passé linguistique pré-arabe. L'arabe classique s'est ainsi métissé avec les structures grammaticales et le vocabulaire berbères pour donner naissance, siècle après siècle, à la darija, cet arabe dialectal marocain que l'on ne parle nulle part ailleurs sous cette forme et qui reste aujourd'hui la langue des échanges quotidiens, loin de l'arabe classique enseigné à l'école. Fatima Sadiqi, spécialiste de la sociolinguistique marocaine publiée chez Brill, a montré que l'arabe marocain a perdu une grande partie de sa ressemblance morpho-syntaxique, lexicale et phonologique avec l'arabe standard, précisément à cause de cette influence berbère continue. Vinrent ensuite d'autres strates, la chute de Grenade en 1492 pousse des populations andalouses à franchir le détroit, laissant derrière elles des mots et des intonations que la darija a absorbés, tandis que les échanges avec l'Empire ottoman, puis plus tard avec la France et l'Espagne, y déposeront chacun leur empreinte lexicale.


La troisième grande branche arabophone du Royaume prend, elle, un chemin très différent. Le hassaniya, parlé aujourd'hui dans les provinces du Sud, trouve son origine dans les Banu Maqil, une confédération tribale d'origine yéménite qui migre vers l'Afrique du Nord au XIe siècle aux côtés des Banu Hilal et des Banu Sulaym. C'est l'une de leurs branches, les Banu Hassan, qui impose sa domination sur les populations sanhadja du Sahara entre le XIIIe et le XVIIe siècle, propageant un dialecte resté, selon les spécialistes, particulièrement proche de l'arabe classique. La guerre de Char Bouba, déclenchée en 1644 par une révolte sanhadja contre cette domination hassanide, scelle durablement l'ancrage de cette langue sur l'ensemble du grand Sud marocain.


Le Royaume a également porté, pendant des siècles, une langue née loin de ses côtes mais qui y a trouvé refuge. Le 31 mars 1492, l'expulsion des Juifs d'Espagne pousse environ 200 000 personnes à l'exil, dont une partie s'installe dans le nord du Maroc, à Tétouan, Tanger, Chefchaouen. Ces exilés, les Megorachim, apportent avec eux un castillan médiéval qui, selon les travaux du linguiste Yaakov Bentolila publiés par le Jewish Language Project de l'université de Californie, évoluera au contact des dialectes arabes locaux et du substrat hébraïque pour devenir la haketia, une langue judéo-espagnole distincte du ladino parlé dans l'ancien Empire ottoman. Elle a vécu dans les Mellahs marocains jusqu'au XXe siècle, avant que l'exode de la communauté juive marocaine, entre le milieu du XXe siècle et les années 1970, ne la réduise aujourd'hui à quelques locuteurs âgés dispersés sur plusieurs continents.


Le XXe siècle apporte au Royaume deux langues imposées par la force des traités plutôt que par les mouvements de population. Le 30 mars 1912, le sultan Moulay Abd al-Hafid signe à Fès, sous contrainte diplomatique, le traité qui installe le protectorat français, comme le rappellent les archives juridiques de l'université de Perpignan. Le Royaume se retrouve alors administrativement fragmenté en plusieurs zones, celle du protectorat français au centre, celle du protectorat espagnol au nord avec Tétouan pour capitale, et Tanger, érigée en zone internationale à statut particulier à partir de 1923. Une étude de l'Académie des sciences d'outre-mer consacrée aux relations franco-espagnoles de cette période souligne combien ce partage territorial a durablement structuré le paysage linguistique marocain, le français s'imposant dans l'administration, l'enseignement scientifique et les affaires du centre et du sud, l'espagnol restant profondément ancré dans le Rif et les échanges avec la région de Tétouan. Quarante-quatre années plus tard, le 2 mars 1956, fin du protectorat sous le règne de Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V, qu'Allah ait Sa sainte âme, mettant fin à la tutelle étrangère sans effacer l'empreinte linguistique qu'elle avait laissée. Le français reste aujourd'hui parlé par environ un tiers des Marocains et continue de fonctionner, dans les faits, comme la langue de la modernité scientifique et du commerce international, créant une situation de diglossie où l'arabe et l'amazigh dominent la parole quotidienne tandis que le français reste associé aux sphères de l'enseignement supérieur et des affaires, un partage des rôles linguistiques qui continue de nourrir le débat public sur l'équilibre à trouver entre ouverture internationale et enracinement dans les langues nationales.


Une dernière strate, plus discrète mais tout aussi marocaine, mérite d'être racontée, celle des populations subsahariennes déportées vers le Royaume dès le XVIe siècle. De ce déracinement est née la confrérie soufie gnaoua, dont les chants invocatoires mêlent, encore aujourd'hui, des vocables subsahariens à l'arabe et au berbère. Inscrite au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO en décembre 2019, cette tradition, que ses propres praticiens revendiquent désormais comme une pure création de la civilisation marocaine plutôt que comme un simple vestige du passé, illustre à quel point chaque strate linguistique du pays s'est transformée en identité culturelle à part entière.


À ce paysage déjà foisonnant s'ajoutent des couches plus contemporaines, l'anglais progresse rapidement chez les jeunes générations, porté par le numérique, les échanges internationaux et un enseignement supérieur de plus en plus tourné vers ce nouveau vecteur de communication mondiale, et Ethnologue recense par ailleurs l'existence d'une langue des signes marocaine à part entière, langue naturelle et non simple auxiliaire du français ou de l'arabe, utilisée par la communauté sourde du Royaume. Le HCP, dans son recensement de 2024, ne mesure d'ailleurs plus seulement l'arabe et l'amazigh, mais bien l'ensemble de ces expressions linguistiques locales, darija, tachelhit, tamazight, tarifit et hassania, preuve que l'État marocain lui-même reconnaît la nécessité de cartographier avec précision cette diversité plutôt que de la réduire à une opposition binaire entre langue officielle et dialecte.


Du proto-berbère parlé sur ce sol des millénaires avant notre ère jusqu'aux derniers mots d'anglais glissés dans les conversations de la jeunesse casablancaise, le Maroc n'a jamais cessé d'absorber, de transformer et de faire sienne chaque langue qui a traversé son histoire. Ni l'arabisation venue d'Orient, ni les deux protectorats européens, ni même l'exil de ses communautés juives n'ont réussi à effacer cette superposition, ils l'ont au contraire enrichie, couche après couche, jusqu'à faire du Royaume l'un des espaces linguistiques les plus denses du continent africain. Cette diversité, longtemps perçue comme une source de fragmentation, s'affirme aujourd'hui comme une force patrimoniale à part entière, portée institutionnellement depuis l'officialisation de l'amazigh en 2011 et la reconnaissance internationale du patrimoine gnaoua en 2019, tout en continuant d'appeler à un effort constant d'équilibre entre langues nationales et langues d'ouverture. Elle raconte, mieux que n'importe quel discours, ce qu'est réellement l'identité marocaine, un carrefour de civilisations qui a su transformer chacune de ses rencontres, y compris les plus douloureuses, en un patrimoine vivant, parlé, chanté et transmis de génération en génération.

Commentaires


bottom of page