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LA SERTLA, SEPT BRACELETS D'OR, DEUX MILLÉNAIRES D'HISTOIRE MAROCAINE ET UN TINTEMENT QUI TRAVERSE LES GÉNÉRATIONS

LA SERTLA, SEPT BRACELETS D'OR, DEUX MILLÉNAIRES D'HISTOIRE MAROCAINE ET UN TINTEMENT QUI TRAVERSE LES GÉNÉRATIONS

Il y a des objets qui parlent avant même qu'on les regarde. La sertla est de ceux-là. Ce son discret et reconnaissable, ce tintement léger qui accompagne le geste d'une femme marocaine à la fête, au mariage, dans les grandes occasions, porte en lui plus de deux millénaires de civilisation. Sept bracelets d'or, portés empilés au poignet, dont chaque motif a un nom en darija, chaque courbe une origine et chaque reflet une histoire que les artisans marocains transmettent de génération en génération depuis des siècles.


Au Maroc, certains bijoux dépassent largement la simple fonction d'ornement. Ils racontent une histoire, transmettent une mémoire et incarnent une culture. La sertla, ensemble traditionnel de bracelets rigides portés empilés au poignet, en est l'un des exemples les plus emblématiques. Dans sa forme la plus répandue, la sertla se compose de sept bracelets, généralement en or, qui produisent ce tintement caractéristique que toute femme marocaine reconnaît dès l'enfance, ce son qui accompagne depuis des générations les gestes quotidiens, les fêtes, les mariages et les grandes occasions. Pour comprendre ce bijou, il faut remonter loin, bien avant l'islam, bien avant les dynasties, jusqu'aux origines mêmes du peuple qui habite cette terre.



LA SERTLA, SEPT BRACELETS D'OR, DEUX MILLÉNAIRES D'HISTOIRE MAROCAINE ET UN TINTEMENT QUI TRAVERSE LES GÉNÉRATIONS

Les archéologues et historiens situent l'usage de bracelets métalliques en Afrique du Nord plusieurs siècles avant notre ère, chez les peuples amazighs qui occupaient l'actuel Maroc. Dans ces sociétés, les bijoux remplissaient plusieurs fonctions à la fois : embellir le corps, indiquer le statut social, protéger symboliquement contre le mauvais œil et servir de réserve de richesse transportable. Les bracelets étaient alors souvent réalisés en argent massif, métal privilégié dans de nombreuses régions amazighes, et portés en série sur les poignets ou les avant-bras. Des pièces conservées dans des collections ethnographiques européennes et dans les musées marocains montrent que ces bracelets pouvaient être particulièrement lourds, témoignant d'une société où la parure féminine était simultanément un signe de prospérité familiale et un héritage transmissible.


Cette tradition connaît sa première grande transformation au VIIe siècle, avec l'arrivée de l'islam en Afrique du Nord. Les traditions amazighes locales se mêlent progressivement aux influences venues du monde arabe. L'art décoratif islamique introduit le goût pour les arabesques, les motifs géométriques et les entrelacs, des formes que les artisans marocains intègrent dans leur propre vocabulaire visuel, créant progressivement une bijouterie qui est à la fois islamique dans son esprit et marocaine dans son exécution. Les mosquées et les médersas du Maroc médiéval, avec leurs zelliges et leurs boiseries sculptées, développent un répertoire ornemental commun qui irrigue tous les arts décoratifs du Royaume, de l'architecture à la bijouterie.



LA SERTLA, SEPT BRACELETS D'OR, DEUX MILLÉNAIRES D'HISTOIRE MAROCAINE ET UN TINTEMENT QUI TRAVERSE LES GÉNÉRATIONS
L' expulsion des Juifs d´Espagne - 1492

La seconde transformation majeure de la bijouterie marocaine intervient en 1492, avec un événement qui bouleverse profondément la composition humaine du Royaume. Après le décret de l'Alhambra, signé par les Rois Catholiques Isabelle et Ferdinand, les Juifs d'Espagne sont expulsés de la péninsule ibérique. Des milliers d'entre eux, comptant dans leurs rangs de nombreux bijoutiers et orfèvres d'une grande maîtrise technique, trouvent refuge au Maroc sous la protection des sultans marocains. Comme le documente le Musée d'art et d'histoire du Judaïsme de Paris, spécialiste reconnu du sujet : "L'orfèvrerie marocaine a été fortement renouvelée dans ses formes par l'arrivée des juifs expulsés d'Espagne en 1492, comptant dans leurs rangs de nombreux bijoutiers. Les villes où ils s'installèrent en nombre, Fès et Tétouan, sont demeurées des phares de l'orfèvrerie citadine au Maroc." Ces artisans apportent avec eux des techniques raffinées comme la ciselure très fine, le filigrane et certains styles de gravure hérités de sept siècles de coexistence en al-Andalus. Les Morisques, musulmans andalous expulsés d'Espagne entre 1609 et 1614, apportent à leur tour un complément d'héritage artisanal qui enrichit encore davantage la bijouterie marocaine. Mohamed Chtatou, chercheur à l'Université internationale de Rabat, dans son étude "The Expulsion of Sephardic Jews from Spain in 1492 and their Relocation and Success in Morocco" (ResearchGate, 2019), documente précisément comment ces communautés ont transformé l'orfèvrerie marocaine en l'une des traditions artisanales les plus sophistiquées d'Afrique du Nord.


Des villes comme Fès, Tiznit, Marrakech et Essaouira deviennent alors des centres réputés de fabrication de bijoux. À Tiznit, ville caravanière du Souss dont la situation géographique aux confins du désert en faisait une étape majeure des routes commerciales transsahariennes, la bijouterie en argent devient une spécialité d'excellence que les artisans juifs et musulmans de la ville développent conjointement. Comme le rapporte une étude de terrain sur la bijouterie de Tiznit, "la fabrication des bijoux a été pendant longtemps au Maroc la spécialité d'artisans juifs, mais dans les régions berbères méridionales on comptait cependant quelques noyaux d'artisans bijoutiers musulmans, c'était le cas autour de Tiznit et Tafraout, où ils coexistaient avec les bijoutiers juifs", créant ce que les spécialistes appellent un héritage judéo-musulman de l'orfèvrerie marocaine, singularité absolue dans l'histoire de l'artisanat mondial. C'est dans ce contexte de rencontre entre traditions amazighes, influences arabes, et héritage andalou que se développe progressivement la bijouterie beldi marocaine dont la sertla constitue l'une des expressions les plus visibles.



LA SERTLA, SEPT BRACELETS D'OR, DEUX MILLÉNAIRES D'HISTOIRE MAROCAINE ET UN TINTEMENT QUI TRAVERSE LES GÉNÉRATIONS

La particularité de la sertla réside dans le fait qu'elle se compose de plusieurs bracelets portés simultanément, très souvent sept. Ce chiffre porte une charge symbolique forte dans la culture marocaine et dans l'imaginaire islamique : les sept cieux, les sept tours autour de la Kaaba lors du pèlerinage, les sept jours de la semaine, certains rites de protection présents dans les traditions populaires. Porter sept bracelets crée ainsi un équilibre, un cycle complet qui dépasse la simple accumulation de parures pour s'inscrire dans une vision cohérente du monde où le nombre lui-même porte une signification. Ce n'est pas un hasard que les femmes marocaines des générations précédentes comptaient précisément leurs bracelets plutôt que de les empiler sans égard pour le chiffre.


Les artisans marocains ont développé au fil des siècles de nombreux motifs et styles de bracelets qui composent les sertla, chacun portant un nom en darija qui fait référence à la forme du motif, à sa texture ou à l'inspiration qui l'a guidé. L'un des plus connus est le motif m3adnouss, littéralement "persil" en darija. Son nom vient de la ressemblance entre les petites gravures répétées du bracelet et les feuilles dentelées de cette plante. Dans l'art décoratif marocain, les motifs végétaux sont associés à la fertilité, à la croissance et à l'abondance, valeurs essentielles dans une civilisation agricole et méditerranéenne. Un autre style très apprécié est la ma39ouda, dont le relief torsadé évoque une corde ou un nœud métallique. Le mot provient de la racine arabe "ʿaqd", qui signifie nouer ou attacher, et le motif suggère l'idée de lien, de continuité et d'engagement, toutes valeurs centrales dans la conception marocaine du mariage et de la famille.


Le style mharssa, reconnaissable à sa surface martelée, illustre une technique ancienne qui consiste à frapper le métal à l'aide d'outils spécifiques pour créer une multitude de petites facettes produisant un effet brillant très particulier qui capte la lumière sans nécessiter de gravure complexe. Cette technique du martelage, présente dans les traditions artisanales amazighes bien avant l'islam, s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans les ateliers des médinas marocaines, portée par des artisans qui l'ont appris de leur père, qui l'avait appris du sien. Le motif hboub, quant à lui, se compose de petits grains en relief rappelant des graines ou des perles. Dans de nombreuses cultures agricoles, ce type de symbole évoque la prospérité et la multiplication des biens, et sa présence sur la sertla transforme chaque bracelet en une sorte de vœu porté sur la peau. D'autres styles reposent sur des gravures serrées appelées chedda, sur des entrelacs inspirés de l'art islamique ou encore sur des bracelets totalement lisses qui mettent simplement en valeur la pureté de l'or.


Certaines variantes de sertla reflètent également l'histoire des villes marocaines et de leurs communautés. Les bracelets inspirés du style d'Essaouira, ville où la tradition bijoutière a longtemps été animée par des artisans marocains juifs réputés pour leur maîtrise de la gravure, présentent souvent des motifs géométriques d'une très grande régularité. Dans les zones amazighes du Souss ou du Moyen Atlas, les bracelets restent souvent plus massifs et privilégient l'argent, perpétuant des traditions très anciennes antérieures à l'influence andalouse. Cette diversité régionale fait de la bijouterie marocaine un espace d'une richesse documentaire exceptionnelle : chaque ville, chaque région, chaque communauté y a laissé sa signature.


La fabrication d'une sertla repose sur un savoir-faire artisanal transmis de génération en génération. Le travail commence par la fonte du métal, suivie du façonnage du bracelet, du martelage, de la ciselure et enfin de la gravure. Chaque pièce étant réalisée à la main, il existe toujours de légères différences entre deux bracelets, ce qui renforce le caractère unique de chaque sertla et en fait un objet impossible à reproduire à l'identique par des procédés industriels. Dans de nombreuses familles marocaines, ces bijoux sont conservés pendant des décennies et transmis comme héritage. Offerte lors d'un mariage, constituant une réserve d'épargne ou représentant un souvenir familial précieux, la sertla appartient à cette catégorie d'objets qui traversent les vies et les générations en portant avec eux des mémoires que les mots seuls ne peuvent pas contenir.


Aujourd'hui, malgré l'évolution de la mode et l'arrivée de bijoux industriels, la sertla continue d'occuper une place particulière dans la culture marocaine. Elle reste associée aux grandes fêtes, aux cérémonies et aux tenues traditionnelles comme le caftan ou la takchita. Au-delà de sa valeur esthétique et matérielle, elle représente une tradition vivante qui relie le Maroc contemporain à un héritage artisanal façonné par plus de deux millénaires d'histoire, depuis les femmes amazighes qui portaient l'argent massif dans le Rif et le Souss jusqu'aux citadines de Fès et de Marrakech qui choisissent aujourd'hui leurs bracelets dans les souks des médinas en prononçant les mêmes noms, m3adnouss, mharssa, ma39ouda, que leurs mères et leurs grand-mères prononçaient avant elles. Ce tintement discret qui accompagne le geste d'une main est ainsi l'un des sons les plus anciens du Maroc vivant.



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