AL RAYT, L’HISTOIRE MÉCONNUE DU BARRAD MAROCAIN

Silhouette ventrue, bec allongé, couvercle ciselé : le berrad accompagne le rituel du thé marocain depuis si longtemps qu'on l'imagine immémorial. Son histoire commence pourtant au 19e siècle, à des milliers de kilomètres de Fès, dans les ateliers de Manchester, autour d'un nom anglais devenu un mot de darija : rayt.
Dans les maisons marocaines, le barrad ou plus communément le berred fait partie de ces objets dont la présence semble presque immémoriale. Sa silhouette ventrue, son bec allongé, son couvercle métallique et ses décors ciselés accompagnent depuis des générations le rituel du thé marocain. Pourtant, derrière cette théière profondément marocaine se cache une histoire étonnante, née au 19e siècle entre Fès et Manchester. Elle implique des négociants marocains, l'industrie britannique et un homme dont le nom anglais a fini par entrer dans la darija : Richard Wright.

À partir des années 1830, des commerçants marocains s'installent à Manchester, alors au cœur de la révolution industrielle. Ils sont musulmans et juifs, mais viennent en grande majorité de Fès. Cette implantation n'est absolument pas une légende puisque les recensements britanniques, les archives commerciales et consulaires ainsi que la presse de l'époque permettent aujourd'hui aux historiens de reconstituer cette présence marocaine. Des familles fassies importantes participent à ces réseaux qui relient les manufactures britanniques aux ports et aux marchés du Maroc. Ces négociants sont installés sur place, ils connaissent les possibilités offertes par l'industrie britannique tout en restant étroitement liés aux habitudes et aux goûts du Maroc. C'est dans cet environnement commercial qu'apparaît Richard Wright. Son identité a longtemps été brouillée par les récits populaires. Les recherches de Martin Rose, publiées dans The Journal of North African Studies, ont permis de retrouver dans les archives britanniques un Richard Wright correspondant au personnage passé à la postérité au Maroc. Le recensement le présente comme ironmonger, un marchand spécialisé dans la quincaillerie et les articles métalliques à Manchester. Wright n'était donc vraisemblablement pas l'orfèvre romantique parfois décrit dans les récits populaires marocains.
L'histoire de la rayt commence véritablement avec la rencontre de cet univers industriel britannique et des négociants fassis de Manchester. Les recherches historiques établissent une collaboration entre Wright et ces commerçants marocains autour de services métalliques destinés au Maroc. Le produit répond à un marché marocain et aux attentes d'une clientèle que ces négociants connaissent parfaitement. C'est un élément essentiel pour comprendre l'origine de la théière : l'objet n'étant pas un modèle britannique arrivé fortuitement au Maroc, il est lié dès l'origine aux réseaux commerciaux marocains de Manchester. Son esthétique témoigne elle aussi de cette rencontre. Les modèles associent des formes issues de la vaisselle métallique britannique à une décoration adaptée au goût marocain, notamment fassi. L'ornementation géométrique et végétale s'inspire directement de l'esthétique que l'on retrouve dans les arts traditionnels de Fès.

Richard Wright commercialise ces services depuis Manchester, mais leur production s'inscrit dans un réseau industriel plus large. Les recherches historiques conduisent notamment vers Birmingham, l'un des grands centres britanniques du travail du métal, et vers des fabricants comme Barker Ellis. Les pièces sont ensuite acheminées vers le Maroc par les réseaux marchands. Théière, plateau, bouilloire, samovar, boîtes destinées au thé ou au sucre composent progressivement un service qui devient un signe de raffinement dans les familles aisées. Le prestige de ces objets est tel que le nom de Wright traverse la Méditerranée avec eux. Khalid Bekkaoui, qui a consacré un travail historique aux marchands fassis de Manchester, relève un phénomène linguistique remarquable dans l'ancienne médina de Fès : les marchands d'argenterie emploient, rayt, ride ou rite, déformations de Wright, pour parler d'un barrad de très bonne qualité. Le nom de Manchester connaît lui aussi une transformation en manishisteer et reste associé aux beaux plateaux à thé. Ces expressions remontent au commerce du début du 20e siècle, lorsque les négociants fassis exportaient vers le Maroc des services en métal argenté portant la marque de Richard Wright, parfois inscrite en anglais et en arabe. L'influence commerciale a donc été suffisamment profonde pour laisser une trace jusque dans le vocabulaire de Fès.

Mais l'histoire du barrad ne peut être comprise sans les artisans marocains qui vont ensuite définitivement se l'approprier. Fès possède une tradition métallurgique bien antérieure à l'arrivée des marchandises de Manchester. Les dinandiers marocains travaillaient depuis des siècles le cuivre et maîtrisaient le martelage, la gravure et l'ornementation. L'anthropologue Baptiste Buob rappelle notamment que le grand plateau circulaire en cuivre était fabriqué au Maroc depuis près d'un millénaire, alors que le plateau spécifiquement consacré au service du thé est beaucoup plus récent. Lorsque les services britanniques rencontrent le succès, ils arrivent donc dans une ville qui possède déjà son propre savoir-faire métallurgique et son langage décoratif. Les artisans fassis commencent à reproduire et à transformer ces nouveaux objets. La forme importée entre progressivement dans les ateliers de la médina, tandis que la fabrication, les décors et les usages évoluent au contact des techniques locales. Cela explique un paradoxe étudié par Baptiste Buob : des éléments du service à thé introduits relativement récemment depuis l'Angleterre sont devenus, avec le temps, des symboles particulièrement puissants de l'identité marocaine. Le développement des techniques mécaniques de mise en forme du métal à Fès accélère ensuite la production locale. Les artisans peuvent fabriquer plus efficacement les corps des théières tout en conservant le travail manuel de finition, de gravure et d'ornementation. Le modèle cesse progressivement de dépendre des importations britanniques et poursuit sa propre évolution dans les ateliers marocains.
Cette histoire révèle surtout un aspect méconnu du Maroc du 19e siècle. Des commerçants de Fès (la famille Benjelloun par exemple) étaient installés au cœur de l'une des principales puissances industrielles de leur époque. Ils y développaient des réseaux internationaux, commandaient des marchandises correspondant aux goûts de leur pays et les réintroduisaient sur le marché marocain. La rayt est l'un des témoignages matériels de cette présence fassie à Manchester. Plus d'un siècle plus tard, le nom même de Richard Wright subsiste dans un mot prononcé au Maroc tandis que l'homme est presque oublié dans son propre pays. Entre les marchands de Fès, les manufactures britanniques et les dinandiers de la médina, la rayt raconte ainsi une page singulière de l'histoire commerciale et artisanale marocaine : celle d'un objet né d'un échange avec l'industrie britannique et devenu, entre les mains marocaines, l'un des symboles les plus familiers de l'art de recevoir au Royaume.







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