L’AKAR FASSI, LE ROUGE EMBLÉMATIQUE DE LA BEAUTÉ MAROCAINE
- louel3arabiya

- il y a 3 jours
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Avant les rouges à lèvres en tube et les palettes de maquillage, les femmes marocaines disposaient déjà de pigments végétaux capables de donner aux lèvres, aux paupières et aux joues une couleur rouge intense et naturelle. Parmi eux, l'Akar Fassi occupe une place particulière. Associé à la ville de Fès et longtemps transmis dans les traditions de beauté marocaines, ce pigment est devenu l'un des produits les plus reconnaissables de la cosmétique traditionnelle du Royaume.
Pour comprendre ce que représente l'Akar Fassi, il faut d'abord comprendre ce qu'était Fès. Fondée en 789 de l'ère chrétienne par Idriss Ier, la ville a rapidement constitué l'un des plus grands centres de production intellectuelle, commerciale et artisanale du monde islamique médiéval. Sa médina, inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO, a joué un rôle central dans la diffusion et la commercialisation de ce produit à travers le Maroc. C'est dans ce cadre de rayonnement multiforme que le savoir-faire cosmétique s'est structuré, non pas comme un ornement anecdotique, mais comme un véritable secteur de l'économie artisanale des souks, organisé en corporations comme l'étaient les tanners, les teinturiers et les herboristes. À son apogée, au XVe siècle, alors que Fès accueillait des lettrés musulmans, des médecins juifs et des humanistes chrétiens dans une effervescence intellectuelle rare, la ville était aussi une plaque tournante commerciale atteignant l'Extrême Orient, l'Afrique de l'Est et l'Europe du Nord. Le pigment que les femmes fassis préparaient alors circulait dans les mêmes réseaux que les épices et les cuirs.
La Chambre d'Artisanat de la région Fès-Meknès le présente comme un secret de beauté des femmes de Fès et précise que l'Akar Fassi est extrait des pétales du coquelicot, appelé au Maroc "belaaman", dont la couleur rouge éclatante lui donne son pigment caractéristique. Le nom lui-même est une carte de visite géographique : "aker" désigne une poudre ou un fard en darija, et "fassi" renvoie directement à la cité impériale, signifiant littéralement "poudre de Fès". Il porte aussi un nom poétique, "Dam al-Ghazal", le sang de la gazelle, en raison de sa teinte rouge intense, une appellation qui circulait dans les milieux lettrés et témoigne du statut culturel que ce pigment avait acquis bien au-delà du seul usage cosmétique.
Il faut toutefois se méfier de certaines affirmations aujourd'hui largement reprises sur Internet. On trouve régulièrement l'idée que l'Akar Fassi serait vieux de "mille ans", voire qu'il remonterait à l'Antiquité. Ces affirmations ne sont pas suffisamment documentées par les sources institutionnelles consultées. Il est donc plus juste de parler d'un savoir-faire traditionnel ancien, transmis à travers les générations, sans lui attribuer une date de naissance précise. Ce que l'on sait en revanche, et qui est documenté, c'est qu'aux XVIIe et XVIIIe siècles, le pigment était déjà mentionné dans les chroniques comme "rouge des princesses" de la cour alaouite, dans sa version minérale. Fondée en 1666 par le sultan Moulay Rachid, la dynastie alaouite qui règne encore aujourd'hui avait fait de Fès l'une de ses capitales d'excellence, et les pratiques de cour en matière de beauté se diffusaient ensuite vers la société fassia élargie. Ce contexte de cour alaouite est crucial : il situe l'Akar Fassi non pas comme un simple produit populaire, mais comme un signe de raffinement partagé entre les élites et les femmes des médinas.
Traditionnellement, le pigment est associé au coquelicot séché. Selon les préparations, des éléments issus du grenadier, notamment son écorce ou ses pelures, peuvent également entrer dans la composition. Les sources commerciales modernes ne sont d'ailleurs pas parfaitement concordantes sur les recettes et les proportions, ce qui invite à distinguer la tradition générale de chaque préparation artisanale particulière. Cette variabilité n'est pas un signe de fragilité du savoir-faire, c'est au contraire la marque des traditions artisanales vivantes : transmises oralement de mère en fille, de maîtresse à apprentie dans les souks, elles s'adaptaient aux disponibilités saisonnières des plantes, aux régions et aux familles. C'est précisément cette souplesse qui a permis à l'Akar Fassi de traverser les siècles sans se figer dans une formule unique.
La particularité de l'Akar Fassi réside aussi dans sa présentation. Il est traditionnellement conservé sous forme de pigment compact ou de poudre dans de petits récipients en terre cuite. Pour l'utiliser, il suffit d'humidifier légèrement le pigment, idéalement avec de l'eau de rose, puis de l'appliquer sur la peau. Quelques gestes suffisent pour obtenir une coloration des lèvres, les paupières ou des joues, dont l'intensité peut être modulée selon la quantité d'eau utilisée. Cette simplicité explique en partie sa longévité. Un seul pigment pouvait servir à plusieurs usages et s'intégrer facilement au rituel de beauté quotidien. Le récipient en terre cuite mérite lui aussi une attention particulière : fabriqué selon les techniques de la céramique fassia, dont l'histoire remonte au moins au XIIIe siècle selon les traces archéologiques disponibles, il témoigne que l'Akar Fassi n'était pas un produit isolé, mais un maillon dans une économie artisanale intégrée où potiers, herboristes et teinturiers collaboraient dans le même écosystème des souks.
La Chambre d'Artisanat de la région Fès-Meknès souligne également le rôle des herboristes dans la connaissance et la préparation de ce produit car sa préparation faisait partie d'un savoir artisanal et botanique qui s'inscrivait dans l'économie traditionnelle des souks et dans les pratiques de beauté locales. Ce rôle des herboristes est historiquement significatif. Dans la tradition médicale et pharmacologique islamique héritée d'Ibn Sina et d'Ibn al-Baytar, le coquelicot (Papaver rhoeas) était répertorié pour ses propriétés apaisantes et ses qualités pigmentaires. Ibn al-Baytar, botaniste andalou du XIIIe siècle, avait catalogué dans son célèbre "Traité des simples" les plantes à vertus médicinales et cosmétiques du monde islamique, et le coquelicot y figurait parmi les végétaux d'usage courant dans les préparations pour la peau. L'herboriste des souks fassis était donc l'héritier d'une longue tradition pharmacologique qui faisait de la beauté et de la santé deux branches d'une même connaissance des plantes.

Son lien avec Fès est particulièrement intéressant. La ville a pendant des siècles constitué l'un des grands centres artisanaux, commerciaux et culturels du Maroc. Le qualificatif "Fassi" renvoie à l'association du produit avec le savoir-faire et l'identité artisanale de Fès. Ce n'est pas anodin. Dans l'économie des souks marocains, les produits portant le qualificatif "fassi" bénéficiaient d'une réputation de qualité supérieure qui leur permettait de se vendre à des prix plus élevés sur les marchés de Marrakech, de Rabat, de Salé et même au-delà des frontières du Royaume. La marque géographique fonctionnait déjà comme un label de qualité, bien avant que les appellations d'origine contrôlée ne deviennent un outil juridique international. Les coopératives féminines de Fès et des régions de l'Atlas perpétuent aujourd'hui ce savoir-faire, confirmant une continuité de transmission que ni la colonisation française, ni la modernisation économique du XXe siècle n'ont réussi à interrompre.
Aujourd'hui, l'Akar Fassi connaît une nouvelle vie. Alors que les cosmétiques naturels et les produits inspirés des traditions ancestrales connaissent un regain d'intérêt, ce pigment marocain est désormais proposé sous différentes formes et réinterprété dans des routines de maquillage contemporaines. Des marques le présentent comme un blush, une teinte pour les lèvres ou un pigment naturel, tout en conservant certains éléments de sa présentation traditionnelle, notamment le petit contenant en terre cuite. Cette renaissance rappelle aussi que le Maroc possédait déjà, bien avant l'apparition de l'industrie cosmétique moderne, une véritable culture du soin, des pigments et de la beauté végétale. À titre de comparaison, ce n'est qu'à partir des années 1750 que l'Europe vit apparaître les premières "boîtes à rouge" préparées par des spécialistes commerciaux, selon la Cosmétothèque, alors que Fès commercialisait son pigment rouge dans ses souks depuis plusieurs générations. Le petit disque rouge ou le petit pot de terre cuite raconte ainsi quelque chose de plus vaste : une transmission de gestes, une connaissance des plantes, un artisanat et une conception de la beauté fondée sur des matières disponibles dans l'environnement marocain.
L'Akar Fassi est finalement bien plus qu'un pigment rouge. C'est l'un de ces objets modestes dans lesquels se conserve une part du patrimoine quotidien du Maroc. Et c'est, pour qui sait lire les objets, un argument sans réplique : la sophistication cosmétique n'est pas une invention de l'industrie moderne, elle est, au Maroc, une tradition pluriséculaire que les femmes amazighes et fassis ont portée de génération en génération, bien avant que les grands groupes cosmétiques ne découvrent les vertus du naturel.






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