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LA NILA, LE SECRET BLEU DES RITUELS DE BEAUTÉ MAROCAINS

LA NILA, LE SECRET BLEU DES RITUELS DE BEAUTÉ MAROCAINS

Dans les rituels de beauté marocains, certaines matières sont immédiatement reconnaissables à leur couleur, leur texture ou leur parfum. La nila se distingue par quelque chose de plus spectaculaire encore : sa couleur bleu profond. Utilisée depuis des générations dans les pratiques traditionnelles de beauté, notamment dans le Sud marocain et dans les rituels associés au hammam, cette poudre bleue connaît aujourd'hui une nouvelle popularité auprès des amateurs de cosmétique naturelle. Ce pigment n'a d'ailleurs rien d'anodin sur le plan historique. Au Moyen Âge, l'indigo comptait parmi les marchandises les plus recherchées des routes caravanières transsahariennes, échangé à des prix si élevés qu'il valait le double du poivre noir et lui a valu le surnom d'"or bleu", ainsi que le rappelle l'historien Bertrand Hirsch dans son étude sur le commerce transsaharien publiée par les Presses de l'université Paris 1. Sijilmasa, dans le Tafilalt, fut pendant des siècles l'une des principales portes d'entrée de ce commerce en Afrique du Nord, ce qui explique en partie l'ancrage si profond de cette matière dans les traditions marocaines.



LA NILA, LE SECRET BLEU DES RITUELS DE BEAUTÉ MAROCAINS

Cette ancienneté du lien entre le Maroc et la nila trouve une confirmation précieuse sous la plume de deux chroniqueurs espagnols du XVIe siècle. Luis del Mármol Carvajal, qui passa plusieurs années captif à Fès avant de rédiger sa Descripción general de África (Grenade, 1573-1599), traduite en français sous le titre L'Afrique de Marmol et conservée à la Bibliothèque nationale de France sur Gallica, rapporte que de nombreux marchands venus d'Espagne se rendaient à Safi avec des toiles, des draps de lin et d'autres marchandises, pour y acheter aux habitants du cuivre, de la nila, de la gomme et d'autres produits du pays, précisant que cette ville demeurait alors soumise à l'autorité du sultan du Maroc. Quelques années plus tard, un autre chroniqueur espagnol, Diego de Torres, dont le récit Histoire des Chérifs figure dans la même édition disponible sur Gallica, note à son tour qu'on fabrique de la nila dans la province du Tafilalt. Ces deux témoignages, rédigés par des observateurs étrangers sans intérêt particulier à valoriser le Maroc, attestent qu'au XVIe siècle déjà, la production et le commerce de la nila étaient solidement enracinés sur le territoire marocain, de Safi au Tafilalt. Ils rappellent qu'il ne s'agit ni d'une importation récente, ni d'une appropriation d'un savoir-faire étranger, mais d'une tradition marocaine documentée depuis plus de quatre siècles par les propres témoins européens de l'époque.


Mais derrière le nom de "nila" se cache une confusion importante. Toutes les poudres vendues sous cette appellation ne sont pas nécessairement identiques. Certaines sont présentées comme de l'indigo végétal, obtenu à partir de de végétaux tandis que d'autres produits commercialisés comme "nila sahraouia" sont décrits comme d'origine minérale. Les sources commerciales elles-mêmes ne concordent pas sur ce point. Il est donc impossible d'affirmer que toute nila marocaine possède une seule et même origine.



LA NILA, LE SECRET BLEU DES RITUELS DE BEAUTÉ MAROCAINS

L'indigo végétal, lui, est parfaitement identifié. Il provient des feuilles de l'Indigofera tinctoria. Celles-ci sont traditionnellement soumises à une fermentation puis à une oxydation qui permet de faire apparaître le pigment bleu caractéristique de l'indigo. Sur le plan biochimique, ce processus est aujourd'hui bien documenté, les feuilles contiennent un précurseur incolore, l'indican, que la fermentation transforme en leuco-indigo soluble et jaunâtre, avant qu'une aération de la préparation n'oxyde ce composé en indigotine, le pigment bleu insoluble qui donne sa couleur définitive à la matière, un mécanisme détaillé par la littérature scientifique consacrée à la chimie des colorants indigotiques. Cette plante est connue depuis l'Antiquité comme plante tinctoriale et son pigment a été utilisé pendant des siècles pour colorer les textiles.


Une revue scientifique consacrée aux usages traditionnels, à la phytochimie et à la pharmacologie du genre Indigofera, publiée dans la littérature spécialisée en ethnopharmacologie et référencée sur ScienceDirect, confirme que les préparations issues de cette plante sont depuis longtemps utilisées à travers l'Afrique et l'Asie pour leurs propriétés apaisantes et anti-inflammatoires sur la peau, ce qui recoupe l'usage cosmétique qu'en font traditionnellement les Marocains. Au Maroc, la nila s'est intégrée à des pratiques de soins corporels et de beauté. Elle est notamment associée aux rituels du hammam. Après la vapeur, le savon noir et le passage du gant kessa, la poudre peut être mélangée à de l'eau ou à de l'eau de rose pour former une pâte appliquée sur la peau avant d'être rincée. Son utilisation traditionnelle repose avant tout sur une recherche de peau éclatant, douce et d'apparence plus uniforme, mais elle possède également des vertus éclaircissantes. Elle est particulièrement associée aux soins du corps et aux moments de préparation avant les célébrations. Aujourd'hui, elle est également incorporée dans des masques et différents produits cosmétiques inspirés des rituels marocains.


Le terme "nila" n'est pas, à lui seul, une garantie de composition. Certains vendeurs utilisent également le nom pour des poudres bleues dont l'origine exacte n'est pas clairement précisée. Une poudre d'un bleu particulièrement vif n'est donc pas nécessairement la preuve qu'il s'agit d'un indigo végétal authentique. La nila reste néanmoins un bel exemple de la richesse des traditions cosmétiques marocaines. Comme le ghassoul, le savon noir, le henné ou l'Akar Fassi, elle témoigne d'une culture de la beauté construite autour de matières premières, de gestes transmis et de rituels qui dépassent la simple fonction cosmétique.


Cette place des plantes et minéraux marocains dans les soins de la peau n'est d'ailleurs pas qu'une tradition orale, elle a fait l'objet d'inventaires scientifiques récents, notamment une étude ethnobotanique consacrée aux plantes utilisées dans les soins dermatologiques et cosmétiques dans la province de Sidi Kacem, dans le nord-est du Maroc, publiée par la revue ScienceDirect, ainsi qu'une enquête ethnobotanique menée dans la région de Fès-Meknès et publiée par le Journal of Pharmacy and Pharmacognosy Research, qui documentent toutes deux la persistance de ce savoir populaire dans les régions même où la nila est traditionnellement utilisée. Son retour dans les rayons des marques de beauté et sur les réseaux sociaux n'est finalement qu'une nouvelle étape dans une histoire beaucoup plus ancienne : celle d'un pigment bleu qui, depuis les traditions de beauté marocaines jusqu'à la cosmétique contemporaine, continue de fasciner par sa couleur autant que par le rituel auquel il est associé. Elle rappelle aussi qu'au Maroc, la beauté n'a jamais été une affaire superficielle, mais un savoir transmis de génération en génération, aujourd'hui redécouvert et validé jusque dans les laboratoires de recherche.

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