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TOURIA CHAOUI

Touria Chaoui, née en 1936 et morte en 1956, est la première femme marocaine à avoir été pilote d'avion.


Touria Chaoui est victime d'un double assassinat, à savoir un assassinat politique qui lui a coûté la vie à l'âge de dix-neuf ans, et un assassinat médiatique qui depuis, l'enterre dans l'oubli. Pourtant, elle est la première femme pilote du Maroc, voire du Maghreb. De plus, malgré son jeune âge, elle a participé aux luttes anticoloniales, tout comme elle a œuvré pour l'amélioration de la situation des femmes.


Pour comprendre les motifs de ce double assassinat, rappelons le cheminement de Touria Chaoui. Elle est née le 14 décembre 1936, au sein d'une famille bourgeoise de Fès. À une époque où les femmes éduquées se comptent sur les doigts de la main, Abdelwahed Chaoui, un homme avant-gardiste, offre à sa fille une éducation exemplaire. Sans tarder, celle-ci se fait remarquer par sa performance scolaire et son leadership. À l'âge de sept ans, Touria Chaoui organise une grève dans son école primaire. De plus, elle fait promettre à ses camarades de classe de ne reprendre les cours que quand les autorités françaises libéreront des étudiants arrêtés lors d'une manifestation exigeant l'Indépendance du pays. Cela lui vaut son premier affrontement avec les autorités coloniales. Armées, les forces de l'ordre vont encercler la maison des Chaoui... pour découvrir que la présumée « agitatrice » est une fillette. On menace alors son père d'arrestation en cas de récidive.


Suite à cet incident, le père, acteur de métier, amène sa fille avec lui lors de ses tournées. Aussi non seulement la petite Touria découvre le monde de la scène, mais elle s'initie au métier d'actrice. À l'âge de 13 ans, Touria Chaoui joue son premier rôle dans le film La Septième porte, tourné à Fès par le réalisateur français André Svoboda. Il semblerait que les archives de ce film soient accessibles au public et qu'il soit possible derevoir la jeune actrice en train de répéter avec son père. Déjà à cet âge, Touria Chaoui est une pionnière de la modernité et de l'émancipation des femmes. Elle évolue dans un milieu d'hommes, celui de la scène, travaille parmi eux, et s'exprime librement comme eux.


Néanmoins, Touria Chaoui se découvre une nouvelle passion qui l'oriente vers une autre direction. Elle est de plus en plus fascinée par les avions et le monde de l'aviation. Bientôt, cette fascination devient une vocation claire : elle veut être pilote. Mais elle se heurte à un obstacle qui semble être infranchissable. Comment une petite << Fatma »>, c'est-à-dire une Marocaine telle que désignée par les agents de la France coloniale, pourrait être admise dans la seule école de pilotage du pays, à savoir une école dont la clientèle se limite à l'élite masculine française et qui, de plus, est chapeautée par l'armée de l'air française ?



Si, de prime abord, les Chaoui sont accueillis avec dérision, la direction de l'école de pilotage finit par céder à leur demande grâce aux pressions de nombreuses connaissances influentes d'Abdelwahed Chaoui. Ainsi, à l'âge de quatorze ans, Touria commence sa formation de pilote. Cependant, cette formation est jalonnée de difficultés. D'abord, les horaires découragent la jeune fille qui doit se présenter à l'école soit très tôt le matin, soit très tard le soir. Or l'école de pilotage se trouve à Tit Mellil, c'est-à-dire à une trentaine de kilomètres du domicile des Chaoui à Casablanca, à une époque où les routes manquent encore. Enfin, le vol solo à 4000 mètres d'altitude, qui représente son examen final, se déroule sous des orages violents. Certes, l'école prévoit un changement de date de ce vol pour des raisons météorologiques. Toutefois, l'école de l'armée de l'air française ne juge pas utile d'étendre cette disposition à une petite « Fatma ». Malgré tout, Touria Chaoui relève le défi, et passe son examen. Le 17 octobre 1951, elle sera consacrée première femme pilote du Maroc, voire du Maghreb, à l'âge de seize ans.


Touria Chaoui devient rapidement une vedette. Les journaux parlent d'elle, les organisations féminines la félicitent. Jacqueline Auriol, pilote d'essai française et nièce du président de la République française, lui envoie une photo dédicacée. Et le roi Mohammed V, suivi des princesses Lalla Aïcha et Lalla Amina, l'accueille au palais, pour la féliciter.


C'est à partir de cette période que les activités militantes et associatives de Touria Chaoui s'emballent. Tout d'abord, elle crée l'Aéro club royal, cercle qui réunit les pilotes et aviateurs du pays. Grâce à cette association, la jeune pilote continue à vivre au jour le jour sa passion pour les avions et pour le monde de l'aviation. Ensuite, elle fonde et dirige Lalla Amina, institution dont l'objectif principal est de former les jeunes filles marginalisées à être autonomes en leur offrant des cours d'alphabétisation et des formations professionnelles, tels que le secrétariat, la dactylographie et la sténographie. Parallèlement, elle devient membre du comité directeur de plusieurs autres associations qui oeuvrent pour l'amélioration de la situation des femmes au Maroc, dont le Berceau du pauvre et Mustaqbal al-Fatat al-Maghribiya (l'Avenir de la jeune fille marocaine). En somme, depuis que Touria Chaoui est devenue pilote, elle a découvert que la cause qui lui tient le plus à cœur est l'émancipation des femmes. Enfin, elle adhère au pari de l'Istiqlal (parti de l'Indépendance).


Cependant, les activités de Touria Chaoui sont contrariées : les Chaoui apprennent à leur insu qu'aussi bien le père que la fille figurent sur la liste noire de la Présence française. Dit plus explicitement, ces derniers font partie des personnes que la police secrète coloniale compte éliminer Aussi ils décident de se réfugier en Espagne. Ils ne retournent au pays que lorsque les négociations pour l'Indépendance du Maroc sont conclues.


Durant le voyage du retour, Touria Chaoui, habillée de son uniforme de pilote, monte à bord de l'avion et insiste pour voir le commandant. On l'invite alors au cockpit, d'où elle ne ressort qu'à l'atterrissage, à l'aéroport de Tétouan. Comme explique le commandant aux passagers, l'avion a été piloté par « la jeune demoiselle ». Mais cette dernière marquera les esprits de toute une génération lors du retour du roi Mohammed V de l'exil, en 1955, en survolant le palais royal et les cieux avoisinants, en faisant des pirouettes aériennes et en lançant dans les airs des tracts anticolonialistes.


Dès lors, rien ne présage ce qui va suivre. Le 1er mars 1956, à la veille de l'indépendance, dans une ambiance de fête et d'euphorie populaires, Touria Chaoui est tirée à bout portant devant la maison familiale, au volant de sa voiture alors qu'elle ramène son jeune frère, Salah Eddine, de l'école. Elle a à peine dix-neuf ans. Si on connait son assassin, Ahmad Touil, un tueur à gages, on ignore encore aujourd'hui le mobile du meurtre. En fait, Touil a tué de nombreuses personnalités politiques marocaines, et de la même façon par balles, à bout portant, quand les victimes se trouvent au volant de leur voiture. Il en a été ainsi pour le résistant maître Omar Slaoui. Par conséquent, tout laisse croire que l'assassinat de Touria Chaoui soit un fait politique. Aurait-elle été tuée parce qu'elle représente la modernité et l'émancipation des femmes ? La question se pose avec d'autant plus d'acuité que la jeune pilote a sombré dans un oubli total. Aucun musée ne la commémore, aucune sculpture ne l'honore, aucun documentaire n'en parle. En résumé, l'histoire officielle l'ignore encore.



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