UN ARCHEVÊQUE ESPAGNOL APPELLE DEPUIS COVADONGA À LA "RECONQUISTA" CONTRE LE MAROC

En 1195, un troubadour occitan appelait les rois chrétiens à s'unir en croisade contre le "reys de Marroc". Le 3 septembre 2026, depuis le sanctuaire de Covadonga, berceau symbolique de la Reconquista espagnole, l'archevêque d'Oviedo Jesús Sanz Montes a employé un mot presque identique, "reconquista", pour qualifier la réponse qu'appelle selon lui la "prétention marocaine" sur fond de crise migratoire à Ceuta. Huit cent trente et un ans séparent les deux appels. Le vocabulaire, lui, n'a presque pas bougé.
Il y a huit siècles, le troubadour Gavaudan composait un chant de guerre religieuse pour alerter la chrétienté occitane sur la menace que représentait, selon lui, le "reys de Marroc", le roi du Maroc, souverain almohade dont l'Europe redoutait alors la puissance militaire. Ce texte, aujourd'hui conservé dans des manuscrits médiévaux et étudié par la critique universitaire, appelait explicitement les rois de France, d'Angleterre et d'Espagne à "porter secours" les uns aux autres contre ce pouvoir venu du Maroc. Le 3 septembre 2026, un discours structurellement très proche a été tenu par un dignitaire religieux espagnol, cette fois non plus en vers occitans mais en 280 caractères sur X.
Ce jour-là, l'archevêque d'Oviedo, le franciscain Jesús Sanz Montes, publie depuis le sanctuaire de Covadonga, dans les Asturies, un message resté depuis largement commenté en Espagne. "L'Espagne a mis en scène son soutien solidaire à Ceuta et Melilla. Y compris à Covadonga, en pleine neuvaine à la Santina. Lieu de reconquête qui rappelle que nous devons récupérer ce qui vaut la peine, ce qui nous soutient et nous identifie face à la prétention marocaine et à l'inanition d'une gouvernance défaillante", écrit-il, dans une traduction fidèle de son message original espagnol, rapporté par le site catholique InfoVaticana. Le choix du lieu n'est pas neutre. Covadonga est traditionnellement présenté dans l'historiographie espagnole comme le point de départ, au VIIIe siècle, de la Reconquista, la reconquête chrétienne de la péninsule ibérique face aux pouvoirs musulmans qui s'y étaient installés. En choisissant ce sanctuaire précis pour formuler son message, l'archevêque inscrit délibérément sa déclaration dans cette filiation historique et martiale.
Le choix de Covadonga porte en lui-même tout le poids symbolique du message. Selon la tradition historiographique espagnole, c'est en ce lieu des Asturies qu'en 722 le chef Pélage aurait remporté, face aux troupes omeyyades, la première victoire chrétienne de ce qui deviendra huit siècles durant la Reconquista, jusqu'à la prise de Grenade en 1492. Le sanctuaire actuel, dédié à la Vierge de Covadonga, surnommée localement "la Santina", accueille chaque année une neuvaine religieuse qui culmine le 8 septembre. C'est précisément en marge de cette neuvaine, et alors que des manifestations de soutien à Ceuta et Melilla se tenaient dans tout le pays, que l'archevêque a choisi de publier son message, associant délibérément le lieu fondateur du récit national espagnol de reconquête à la crise migratoire en cours.
Ce message du 3 septembre n'est pas un dérapage isolé mais il s'inscrit dans une escalade verbale assumée par l'archevêque depuis un mois. Après l'entrée massive de plusieurs dizaines de milliers de personnes depuis le Maroc vers Ceuta les 30 et 31 juillet 2026, Sanz Montes avait déjà qualifié l'événement de "nouvelle Marche Verte face à la faiblesse extrême d'un gouvernement touché", établissant un parallèle explicite avec la marche organisée par le Maroc en 1975 pour affirmer sa souveraineté sur le Sahara occidental, avant de parler d'une "triste invasion préméditée", toujours selon les citations rassemblées par InfoVaticana. L'archevêque n'est du reste pas resté isolé au sein de la hiérarchie catholique espagnole. Le président de la Conférence épiscopale espagnole lui-même, Luis Argüello, a affirmé début août que "l'invasion de Ceuta est un test" et que "la démographie est une arme", des propos qui ont suscité une réaction publique d'une centaine de catholiques espagnols, menés par le prêtre José Manuel Parrilla, dénonçant des "arguments extrémistes" contraires selon eux à l'esprit de l'Évangile, d'après le récit qu'en fait le média Vida Nueva.
Pour mesurer l'écart entre cette rhétorique de croisade et les faits établis, il faut revenir au déroulé précis de la crise. Selon les informations recoupées par CNN et Al Jazeera, l'origine immédiate de l'afflux massif des 30 et 31 juillet se trouve dans un arrêt de la Cour suprême espagnole interdisant le renvoi immédiat des migrants interceptés en mer sans procédure préalable, une décision qui ne s'appliquait pas aux personnes franchissant la frontière terrestre. La nouvelle de cet arrêt, relayée et déformée par des réseaux de passeurs et des campagnes de désinformation en ligne, a provoqué en quelques heures le passage de plus de 70 000 personnes, avec un bilan d'au moins 80 morts. Un mois plus tard, l'essentiel des arrivants était reparti vers le Maroc, entre 5 000 et 6 000 personnes restant encore à Ceuta, dont environ 1 200 mineurs et beaucoup de non-marocains. Le premier ministre espagnol Pedro Sánchez a lui-même attribué la crise à une lecture erronée de la décision judiciaire amplifiée par la désinformation, avant de pointer début septembre des réseaux liés selon lui à la Russie et à Israël comme vecteurs d'amplification de cette même désinformation.
Face à ces accusations et à ce climat, le ministère marocain des Affaires étrangères a répondu publiquement, affirmant qu'"aucune donnée, aucun fait, aucun rapport n'établit une quelconque implication des autorités marocaines", et que "le Royaume du Maroc refuse d'être un instrument de commerce préélectoral" et "n'accepte pas d'être le bouc émissaire de règlements de comptes" politiques internes à l'Espagne. Cette position officielle marocaine tranche nettement avec le récit d'"invasion préméditée" et de "nouvelle Marche Verte" défendu par l'archevêque d'Oviedo, un récit qui suppose une intentionnalité étatique marocaine que ni la Cour suprême espagnole, ni le gouvernement de Pedro Sánchez, ni les grandes agences internationales n'ont établie dans leurs comptes rendus des événements. Le traitement politique de la crise n'a d'ailleurs pas été uniforme du côté espagnol lui-même : quand le président de la ville autonome de Ceuta, Juan Jesús Vivas, accusait Rabat d'une véritable "politique de harcèlement" et réclamait un statut spécial auprès de l'Union européenne, le gouvernement central de Pedro Sánchez maintenait, lui, une ligne beaucoup plus coopérative avec le Maroc, signe que même en Espagne, le récit de l'"invasion marocaine" ne fait pas consensus au sommet de l'État.
C'est précisément cette substitution d'un récit religieux et martial à une explication factuelle et administrative qui relie, par-delà huit siècles, le discours de l'archevêque d'Oviedo au chant de Gavaudan. En 1195, le troubadour occitan ne cherchait pas à analyser les rapports de force réels entre Almohades et royaumes chrétiens d'Espagne, il mobilisait une rhétorique de croisade pour souder un camp religieux autour d'une menace personnifiée par le "roi du Maroc". En 2026, la crise de Ceuta trouve son origine documentée dans une décision de justice espagnole et sa diffusion virale sur les réseaux sociaux, mais elle est reformulée par une partie du clergé espagnol en un affrontement civilisationnel, avec un vocabulaire, "reconquista", "invasion", "Marche Verte" qui ne doit rien au hasard et fait explicitement écho à huit siècles d'un même registre discursif visant nommément le Maroc.
Cette persistance rhétorique mérite d'être documentée pour ce qu'elle est, un phénomène de longue durée qui traverse les époques sans nécessairement refléter la réalité des faits qu'il prétend décrire. Le chant de Gavaudan, en 1195, associait déjà les "Marroquenas" à une intention de conquête de la Provence et de Toulouse qu'aucune source historique indépendante ne vient corroborer au-delà de la propagande de croisade elle-même. Le discours de Sanz Montes, en 2026, attribue au Maroc une intention préméditée d'invasion que le gouvernement espagnol lui-même n'a pas retenue dans son explication officielle de la crise. Dans les deux cas, c'est un événement réel, une victoire militaire almohade en 1195, une crise migratoire dramatique et meurtrière en 2026, qui sert de point d'appui à un discours qui le dépasse largement.
Il faut, en toute rigueur, noter que cette rhétorique ne fait pas l'unanimité au sein même de l'Église espagnole. Le vicaire de Ceuta a publiquement appelé à éviter tout affrontement entre communautés après la crise de l'été, rappelant que "l'Église est garante que cela ne s'extrapole pas vers un autre type d'affrontement", selon les propos rapportés par InfoVaticana. Et le prêtre galicien José Manuel Parrilla, à l'origine de la lettre signée par une centaine de catholiques, a directement reproché à l'archevêque d'user du mot "envahisseurs" pour désigner des migrants, une formulation qu'il juge "profondément contradictoire avec l'esprit de l'Évangile". La rhétorique de croisade contre le Maroc n'est donc pas, en 2026 pas plus qu'au XIIe siècle, un discours univoque ou consensuel, y compris dans le camp qui la produit.







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