ABDESLAM RADI, LE FILS DE TAOUNATE QUI OFFRIT AU MAROC SA PREMIÈRE MÉDAILLE OLYMPIQUE
- Brahim Al Maghribi

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Le 30 septembre 1960, dans les rues illuminées de Rome, un fils de paysan de Taounate courait dans l'obscurité. Devant lui, un Éthiopien pieds nus s'apprêtait à entrer dans la légende. Derrière lui, tout un pays fraîchement indépendant attendait sa première médaille olympique. Abdeslam Radi franchit la ligne d'arrivée en deuxième position, une seconde derrière Abebe Bikila. Ce soir-là, le Maroc remportait l'argent olympique pour la première fois de son histoire. Et Abdeslam Radi devenait le premier Arabe à monter sur un podium olympique. Pionnier de la légende sportive marocaine, il ouvrit la voie à Said Aouita, Nawal El Moutawakel, Hicham El Guerrouj ou encore Soufiane el-Bakkali et à toute une génération de champions qui allaient faire rayonner le Maroc dans le monde entier.
Il y a des histoires que l'on devrait raconter dans chaque école du Maroc. Celle d'Abdeslam Radi est de celles-là. Une histoire de talent né dans la terre rouge de Taounate, de persévérance exercée dans les régiments de Dijon, de gloire conquise sur les pavés nocturnes de Rome, et d'un héritage sportif qui fonde la tradition olympique marocaine.
Abdeslam Radi voit le jour le 28 février 1929 à Tahar Souk, dans la province de Taounate, au cœur du Rif marocain. Originaire de Mernissa, il grandit dans une famille paysanne, aidant son père dans les champs avant même d'avoir l'âge d'imaginer un autre destin. Le Maroc est alors sous Protectorat français, et les options offertes à un jeune homme de condition modeste dans le Rif des années 1940 sont étroites. Abdeslam Radi rejoint l'armée, comme des milliers de jeunes Marocains de sa génération recrutés dans les rangs des tirailleurs marocains. Il se retrouve ainsi à Dijon, d'abord au 5e Régiment de Tirailleurs Marocains, unité dont l'histoire remonte au 1er janvier 1920, puis au 25e Régiment d'Infanterie. Ce sont des années de formation, de discipline, et de découverte d'un talent que personne n'avait encore soupçonné.

La révélation vient d'un officier français venu des Ardennes. En 1955, le lieutenant Maurice Brasseur, basé au Maroc, forme des jeunes Marocains à l'athlétisme avec une passion sincère pour le sport. Son instinct de formateur lui fait immédiatement remarquer ce tirailleur de Taounate qui court avec une économie de geste et une endurance peu communes. Brasseur travaille l'équipe jusqu'aux championnats de France militaires de cross, qu'ils remportent. Dans cette équipe championne de France, il y a Abdeslam Radi. Le lieutenant ardennais venait de détecter, sans le savoir encore pleinement, le futur premier médaillé olympique marocain.
Le talent s'affirme rapidement sur la scène internationale. La presse française, qui suit les compétitions d'athlétisme militaire avec assiduité, découvre ce coureur de fond marocain qui avale les distances avec une régularité implacable. On le surnomme la "Star de 5 kilos", allusion au poids considérable des médailles et des prix qu'il accumule course après course. En France, il est adoré, traqué par les fans pour des autographes, invité dans les réunions d'athlétisme où sa présence devient une garantie de spectacle.
La fin du protectorat français, proclamée le 2 mars 1956, ouvre une nouvelle ère. Radi court désormais pour le Maroc, portant ses couleurs avec la fierté de celui qui attendait ce moment depuis longtemps. En 1958, il remporte la médaille d'or du Cross des Nations à Saint-Sébastien, en Espagne. En 1959, il s'impose à nouveau à Glasgow, en Écosse. Ces deux victoires consécutives font de lui, à l'aube de la décennie 1960, l'un des meilleurs coureurs de fond du monde.

L'année 1960 est celle de toutes les consécrations. En mars, au Hamilton Park en Écosse, Abdeslam Radi remporte le titre mondial du Cross des Nations, devenant champion du monde dans une discipline qui deviendra en 1973 les Championnats du Monde de cross-country. Trois victoires mondiales consécutives dans les épreuves de cross, en 1958, 1959 et 1960. Puis viennent les Jeux Olympiques de Rome, en septembre. Le Maroc fraîchement indépendant envoie une délégation dont les espoirs reposent sur les épaules de cet enfant de Taounate qui part en Italie avec une seule conviction : offrir à son pays la première médaille olympique de son histoire.
Les seize premiers jours de compétition des Jeux Olympiques de Rome passent sans qu'aucun athlète marocain ne monte sur un podium. Le marathon, programmé le 30 septembre 1960, est la dernière chance d'un pays entier. Sur la ligne de départ, Abdeslam Radi sait que l'entraîneur de son principal rival, l'Éthiopien Abebe Bikila, a mis en garde son poulain contre un athlète portant le numéro 26. Radi, dont la réputation de coureur de fond est établie dans les cercles sportifs africains, décide d'un subterfuge aussi simple que brillant : il change de numéro de dossard, troquant le 26 contre le 185. Les deux athlètes s'élancent dans les rues nocturnes de Rome, sous des kilomètres de torches antiques qui bordent le parcours jusqu'à l'Arc de Constantin.
Abebe Bikila court pieds nus, comme à son habitude. Il est en tête, mais il se retourne à plusieurs reprises, cherchant ce rival marocain que son entraîneur lui a décrit. Il cherche un dossard 26. Celui qui le suit depuis plusieurs kilomètres, appliqué, régulier, méthodique, porte le 185. Radi court dans l'ombre de l'Éthiopien, le talonnant kilomètre après kilomètre, calculant ses efforts avec la précision d'un coureur formé dans les cross les plus exigeants d'Europe. Cette course comporte une difficulté supplémentaire pour Radi : quelques jours plus tôt, il a participé au 10 000 mètres, dépensant des réserves précieuses que l'entraîneur de Bikila notera d'ailleurs dans ses analyses post-course.

À 500 mètres de la ligne d'arrivée, Abebe Bikila passe à la vitesse supérieure. Ses jambes nues sur le pavé romain accélèrent dans un effort final que Radi, épuisé par le double effort des Jeux, suit jusqu'au bout de ses forces. Bikila franchit la ligne en 2h15'16. Abdeslam Radi arrive une seconde plus tard, en 2h15'17. Une seule seconde sépare les deux hommes au terme de 42 kilomètres. Ce samedi 30 septembre 1960, Abdeslam Radi offre au Maroc fraîchement indépendant sa première médaille olympique, l'argent du marathon. Il devient simultanément le premier Arabe à monter sur un podium olympique. Les deux coureurs africains, le pieds nus d'Addis-Abeba et le fils de paysan de Taounate, entrent ensemble dans l'histoire du sport mondial.
La reconnaissance internationale est immédiate. Les États-Unis iront jusqu'à inviter Abdeslam Radi comme invité d'honneur aux Jeux Olympiques de Los Angeles en 1984, vingt-quatre ans après Rome, hommage d'une grande nation sportive à un pionnier africain. Sa vie prendra ensuite un chemin plus discret, marqué par des années difficiles, une santé déclinante et des conditions modestes. Il s'éteint le 4 octobre 2000 à Fès, à l'âge de 71 ans, père de trois enfants, laissant derrière lui un héritage sportif que le temps n'effacera pas.
Le Maroc olympique qu'il avait ouvert continua après lui. En 1984, Said Aouita et Nawal El Moutawakel créèrent la sensation à Los Angeles, remportant respectivement l'or du 5 000 mètres et du premier 400 mètres haies féminin de l'histoire des Jeux. Hicham El Guerrouj domina le moyen-fond mondial pendant une décennie entière. Depuis 1960, le Maroc a remporté vingt-trois médailles olympiques, dix-neuf en athlétisme et quatre en boxe. Chacune de ces médailles a une marche d'escalier dans les rues de Rome, cette nuit du 30 septembre 1960, où Abdeslam Radi avait gravé les premiers mots de cette épopée.
Retenir son nom, le prononcer, le transmettre, c'est honorer le pionnier qui, seul, sans entraîneur, sans équipement de pointe, sur les pavés d'une ville étrangère, a posé la première pierre de la légende sportive marocaine. La médaille d'argent de Rome 1960 est le point de départ de tout. Et Abdeslam Radi, fils de Taounate, champion du monde de cross, premier médaillé olympique marocain, premier Arabe sur un podium olympique, mérite que son nom soit prononcé avec la fierté qu'il a mise dans chacune de ses foulées.






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