Rabat
CASABLANCA, JANVIER 1943, QUAND LE MAROC ACCUEILLAIT LE DESTIN DU MONDE LIBRE ET POSAIT LES JALONS DE SON INDÉPENDANCE
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CASABLANCA, JANVIER 1943, QUAND LE MAROC ACCUEILLAIT LE DESTIN DU MONDE LIBRE ET POSAIT LES JALONS DE SON INDÉPENDANCE

CASABLANCA, JANVIER 1943, QUAND LE MAROC ACCUEILLAIT LE DESTIN DU MONDE LIBRE ET POSAIT LES JALONS DE SON INDÉPENDANCE

Le 29 décembre 1942, Ian Jacob, attaché militaire de Winston Churchill, arrivait à Casablanca pour en inspecter discrètement les infrastructures. Sa mission : trouver un lieu capable d'accueillir dans le plus grand secret une conférence entre les dirigeants du monde libre. En visitant le quartier d'Anfa et son hôtel dominant l'Atlantique, il écrivit dans son journal intime : "Le bleu éclatant de l'océan, la blancheur de la ville et le sol rouge parsemé de palmiers verts, de bougainvilliers et de bégonias composent une magnifique image au soleil." Sa décision était prise. Le Maroc accueillerait, seize jours plus tard, la réunion la plus importante de la Seconde Guerre mondiale.


L'opération fut baptisée SYMBOL. Du 14 au 24 janvier 1943, le président des États-Unis Franklin Delano Roosevelt et le Premier ministre britannique Winston Churchill, entourés des chefs d'état-major combinés américains et britanniques, se retrouvèrent à l'hôtel Anfa de Casablanca, dont le périmètre entier fut hermétiquement sécurisé par les forces alliées. Roosevelt logea dans une villa réquisitionnée appelée "Dar Es-Saada", que Churchill s'amusa à traduire par "la demeure de la grâce divine." Joseph Staline avait été convié mais ne pouvait quitter Moscou : la bataille de Stalingrad, qui allait se conclure par la capitulation allemande le 2 février, mobilisait toutes ses ressources. Les généraux français Henri Giraud et Charles de Gaulle furent également présents, leurs positions reflétant les tensions internes au sein de la France Libre sur la légitimité de la représentation nationale.


Le choix de Casablanca n'était pas fortuit. La ville se situait dans une zone sous contrôle allié depuis l'opération Torch du 8 novembre 1942, relativement sécurisée, tout en restant connectée aux routes de l'Atlantique. Ses infrastructures portuaires issues des décennies de développement sous protectorat, ses capacités hôtelières et la discrétion offerte par ses villas d'Anfa permettaient la tenue d'une conférence de haut niveau dans un espace protégé des combats actifs en Europe. Casablanca demeurait cependant à portée des bombardiers allemands, ce qui explique le secret absolu entourant l'opération : Elliott Roosevelt, fils du président et lieutenant-colonel de l'armée américaine, rapporte dans ses mémoires "As He Saw It", publiées en 1946, qu'on ne lui avait même pas dit pourquoi il était convoqué au Maroc lorsqu'il rejoignit son père à l'arrivée de ce dernier sur le sol marocain.



CASABLANCA, JANVIER 1943, QUAND LE MAROC ACCUEILLAIT LE DESTIN DU MONDE LIBRE ET POSAIT LES JALONS DE SON INDÉPENDANCE

Les échanges entre Roosevelt, Churchill et leurs états-majors portèrent sur l'organisation des campagnes à venir en Méditerranée et en Europe. Les deux leaders et l'état-major combiné tracèrent la grande stratégie pour les théâtres européen et pacifique. La décision principale fut la confirmation du principe de reddition sans condition des puissances de l'Axe, annoncé publiquement par Roosevelt lors de la conférence de presse du 24 janvier et adoptée comme cadre commun de conduite de la guerre. Ces accords incluaient la poursuite de l'aide à l'URSS, la planification de l'invasion de la Sicile puis de l'Italie, et l'exigence de la reddition sans condition des puissances de l'Axe. Ces orientations trouvèrent rapidement leur traduction opérationnelle : l'opération HUSKY, débarquement allié en Sicile, fut lancée le 9 juillet 1943, moins de six mois après Casablanca. Churchill considérait rétrospectivement cette conférence comme, selon ses propres termes, "la plus importante et la plus fructueuse conférence de guerre à laquelle il lui ait été donné d'assister".


Mais c'est ce qui se joua le soir du vendredi 22 janvier 1943 qui dépasse la seule stratégie militaire et qui inscrit Casablanca dans l'histoire du Maroc avec une portée bien plus longue que la Seconde Guerre mondiale. Ce soir-là, Franklin Roosevelt reçut dans sa villa Dar Es-Saada le sultan Sidi Mohammed Ben Youssef, accompagné du prince héritier Moulay El Hassan, pour un dîner réunissant douze convives. C'était la première fois que la France autorisait la présence, aux côtés du sultan, d'un chef d'État étranger. Parmi les invités figuraient, outre Roosevelt et son fils Elliott, son représentant spécial Robert Murphy, son conseiller en chef Harry Hopkins, le major-général George Patton, et également Winston Churchill et le résident général de France Charles Noguès. Lors du dîner, la discussion tourna autour de la richesse naturelle du Maroc et ses possibilités de développement, ainsi que les efforts à faire pour améliorer la santé et l'éducation. Les deux leaders discutèrent de la possibilité d'accroître la coopération économique et commerciale entre les États-Unis et le Maroc. Le président Roosevelt recommanda au sultan de ne pas autoriser d'autres pays à exploiter les ressources naturelles marocaines.



CASABLANCA, JANVIER 1943, QUAND LE MAROC ACCUEILLAIT LE DESTIN DU MONDE LIBRE ET POSAIT LES JALONS DE SON INDÉPENDANCE

Ce que dit Feu SM le Roi Hassan II, qu'Allah ait Son âme, de cette soirée dans ses mémoires "Le défi", publiées aux éditions Albin Michel en 1976, éclaire la portée politique réelle de l'échange. "Mon père et le président américain" discutèrent de la situation, précise Feu Hassan II, et Roosevelt affirma que "le colonialisme n'était plus d'actualité et qu'il devrait bientôt prendre fin", ajoutant qu'il attendait "le jour où le Royaume du Maroc décrocherait son indépendance conformément au traité de l'Atlantique Nord." La Charte de l'Atlantique, signée en août 1941 entre Roosevelt et Churchill, proclamait le droit de tous les peuples à choisir leur gouvernement. Que le président américain en eût explicitement évoqué l'application au Maroc dans une conversation avec son sultan était un signal politique sans précédent, même s'il ne constituait pas une promesse formelle et n'engageait pas officiellement Washington. La défunt Souverain Mohammed V saisit la conférence d'Anfa pour inscrire la question de l'indépendance du Maroc à l'ordre du jour, mettant en valeur la participation effective des soldats marocains aux côtés des Alliés ainsi que leurs exploits qui avaient suscité l'admiration partout où ils avaient combattu.


Cette dimension militaire constitue un élément essentiel de la légitimité diplomatique que Mohammed V put faire valoir lors de cette conférence. Dès le 13 mai 1943, les Alliés avaient réussi à récupérer Tunis au moment où les soldats marocains, au nombre de 35 000, représentaient plus de la moitié du contingent militaire. Dès novembre, pas moins de 10 000 militaires marocains arrivèrent à Naples. Les Goumiers marocains, ces unités d'infanterie légère recrutées dans les montagnes de l'Atlas, s'illustrèrent en Italie par un courage qui suscita l'admiration de leurs alliés comme de leurs adversaires. Le Maroc n'était pas un simple hôte logistique de la conférence alliée. Il était un belligérant de fait, dont les soldats combattaient et mouraient pour la victoire commune tout en restant sous protectorat, une contradiction que Feu Mohammed V ne manqua pas d'exploiter diplomatiquement.


Les relations entre les Américains et le sultan remontent à cette Deuxième Guerre mondiale, précisément au 22 janvier 1943, date où a eu lieu la conférence d'Anfa. Cette analyse, publiée dans la revue académique "Guerres mondiales et conflits contemporains", confirme que le dîner de la villa Dar Es-Saada constitue le point de départ d'une relation diplomatique directe entre Washington et Rabat qui ne passait plus obligatoirement par Paris. Le signal était d'autant plus fort qu'il avait fallu l'intervention personnelle de Roosevelt pour contourner la réticence française à autoriser une telle rencontre en dehors des circuits habituels du protectorat.


La conférence de Casablanca eut des répercussions durables sur la trajectoire politique du Maroc. Un an jour pour jour après l'ouverture de la conférence d'Anfa, le 11 janvier 1944, les nationalistes marocains publièrent le Manifeste de l'Indépendance, fondant simultanément le Parti de l'Istiqlal. Ce calendrier n'était pas fortuit. L'écho du dîner du 22 janvier 1943, les espoirs suscités par les déclarations de Roosevelt sur la fin du colonialisme, et la démonstration éclatante que Feu Mohammed V était capable de tenir sa place dans un cercle de discussion avec les puissances mondiales les plus influentes avaient alimenté la conviction nationaliste que l'indépendance était non seulement légitime mais diplomatiquement atteignable. Douze ans après Casablanca, en 1956, cette conviction devenait réalité.


Dans ce cadre, Casablanca a été l'espace où Feu SM le Roi Mohammed V, qu'Allah ait Sa sainte âme, a su transformer une conférence de guerre alliée en tribune diplomatique pour la souveraineté marocaine, en utilisant avec une remarquable clairvoyance la position géographique du Royaume et la contribution militaire de ses soldats comme leviers d'une discussion qui dépassait la seule logistique. Le Maroc était, en janvier 1943, un acteur diplomatique en devenir, dont le souverain posait les fondations de l'indépendance à venir dans les salons mêmes d'une conférence dont il n'était officiellement que l'hôte.



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