DU MAROC À L'INDOCHINE, L'HISTOIRE MÉCONNUE DE SOLDATS QUI ONT PORTÉ LEUR PAYS AU BOUT DU MONDE
- Youssef.B

- il y a 1 jour
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À une heure de route de Hanoï, dans la province de Phu Tho, se dresse une porte de plusieurs mètres de haut dont l'architecture déroute les visiteurs. Ses arches en plein cintre, ses motifs en zellige grossier, sa silhouette qui rappelle les entrées des médinas marocaines sont incompréhensibles dans ce paysage de rizières et de bambous vietnamiens. Elle a été construite par des soldats marocains dans un village collectif qui les accueillit après la guerre d'Indochine. Rénovée en 2009 et en 2018 par ceux qui se souvenaient encore de ses constructeurs, elle reste aujourd'hui le seul monument visible que ces hommes ont laissé au Vietnam, un pays dont ils n'avaient jamais entendu parler quand ils portaient leur djellaba dans les montagnes du Rif ou du Haut Atlas.
L'histoire de ces soldats est l'une des plus méconnues de la mémoire militaire marocaine. Entre 1947 et 1954, selon les données documentées et archives du Service Historique de la Défense, plus de 120 000 soldats nord-africains garnirent les rangs du Corps Expéditionnaire Français en Extrême-Orient, dont la moitié originaires du Maroc, qui n'avait pas encore obtenu son indépendance. Environ 60 000 Marocains, tirailleurs, goumiers et spahis, traversèrent donc les mers pour combattre dans une guerre qui ne les concernait pas, sur un sol qu'ils ne connaissaient pas, sous un drapeau qui n'était pas encore le leur. Comme le souligne Pierre Journoud, professeur d'histoire contemporaine à l'Université Paul Valéry-Montpellier, cité par France 24 lors du 70e anniversaire de la chute de Dien Bien Phu en mai 2024 : "Après 1947, c'est vers les tirailleurs coloniaux qu'on se tourne pour alimenter l'effort de guerre. Les soldats colonisés seront ensuite majoritaires." La France, dont l'opinion publique rejetait un conflit perçu comme lointain et injustifiable, avait besoin de ces hommes pour tenir ses positions en Asie du Sud-Est.

Ces combattants avaient déjà acquis une expérience précieuse lors de la Seconde Guerre mondiale. Certains avaient participé à la campagne d'Italie, affrontant terrains montagneux, conditions climatiques difficiles et combats urbains. Ils avaient formé le gros du contingent de 35 000 soldats marocains qui représentaient plus de la moitié du Corps Expéditionnaire Français lors de la campagne italienne de 1943-1944. Ces expériences avaient renforcé leur résistance, leur esprit de cohésion et leur capacité à opérer dans des situations hostiles, des qualités déterminantes en Indochine. Les unités marocaines déployées appartenaient principalement aux régiments de tirailleurs, notamment le 1er, le 4e, le 6e et le 8e Régiment de Tirailleurs Marocains, ainsi qu'aux Tabors, ces groupes de goumiers recrutés dans les tribus des montagnes marocaines et structurés en escadrons d'infanterie légère. Le Xe Tabor fut l'un des premiers déployés en Indochine, d'août 1948 à août 1950, suivi par le XVIIe Tabor et plusieurs autres unités rotatives.
Sur le terrain, leur quotidien était particulièrement éprouvant. Rizières inondées, collines escarpées et embuscades fréquentes formaient le décor de leurs missions. L'article académique "Les Marocains dans la guerre d'Indochine (1947-1954)", publié dans la Revue Guerres mondiales et conflits contemporains, documente avec précision les conditions de vie de ces hommes : "des marches en jungle montagneuse, les maladies tropicales, les dermatoses, la mauvaise nourriture et les combats les épuisaient et portaient un coup à leur moral." Les tirailleurs marocains participaient à la composition des Groupes Mobiles, ces unités d'intervention rapide qui devaient sécuriser les routes et les positions stratégiques du Tonkin. Ils affrontaient l'Armée Populaire Vietnamienne sur des théâtres aussi dangereux que la Route Coloniale 4, cette voie de ravitaillement longeant la frontière chinoise où les embuscades du Viet Minh faisaient des ravages répétés.
La catastrophe de Cao Bang, en octobre 1950, illustra dramatiquement ce que ces hommes affrontaient. La retraite française sur la RC 4 se transforma en désastre. Selon le compte-rendu publié dans la Revue Historique des Armées, "six bataillons, dont les trois tabors que le Maroc entretient en Indochine, sont tronçonnés, taillés en pièces et dispersés par les divisions viets dans les calcaires et la jungle de la sinistre RC 4." Ce même article documentaire, publié en 1974 et consacré spécifiquement au XVIIe Tabor Marocain, fournit les chiffres les plus précis disponibles sur les pertes des unités marocaines en Indochine : au cours de leur participation à la guerre de 1948 à 1954, les Goums marocains perdirent 16 officiers, 41 sous-officiers et 730 goumiers et gradés marocains, morts au combat ou des suites de leurs blessures. Ce chiffre ne comptabilise pas les tirailleurs des régiments d'infanterie, ce qui signifie que le bilan humain total des soldats marocains tombés en Indochine dépasse très largement ces seuls chiffres des Goumiers.
La bataille de Dien Bien Phu, du 13 mars au 7 mai 1954, qui sonna le glas définitif de la présence française en Indochine, vit des unités marocaines présentes dans la garnison assiégée. L'ordre de bataille officiel de Dien Bien Phu recense explicitement le 1er Bataillon du 4e Régiment de Tirailleurs Marocains (I/4e RTM) et le 2e Tabor Marocain parmi les unités encerclées par l'Armée Populaire Vietnamienne. Les archives rappellent que "les troupes françaises, souvent composées de soldats algériens, sénégalais ou marocains, avaient résisté victorieusement aux vagues d'assaut vietnamiennes" avant que la garnison ne capitule le 7 mai 1954, avec 11 721 prisonniers, dont une partie de soldats marocains dont le destin ultérieur reste partiellement documenté.

Ce destin, justement, mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il révèle une dimension humaine que les archives militaires peinent à saisir. Parmi les milliers de soldats marocains qui combattirent en Indochine, la grande majorité rentra au Maroc à la fin du conflit. Mais environ 150 d'entre eux, selon les estimations des historiens cités par France 24, restèrent au Vietnam, certains comme prisonniers libérés, d'autres comme déserteurs ayant choisi d'abandonner un conflit dans lequel ils ne reconnaissaient pas leur cause. Ces hommes furent installés dans une ferme collective du district de Ba Vi, à une heure de Hanoï, où ils rencontrèrent des femmes vietnamiennes et fondèrent des familles. C'est là qu'ils construisirent, de leurs mains, une porte d'inspiration mauresque, arches et motifs géométriques rappelant l'architecture de leur pays natal, comme pour graver dans la pierre vietnamienne le souvenir du Maroc qu'ils ne reverraient plus. Cette porte, rénovée en 2009 puis en 2018, existe encore aujourd'hui. Elle est l'un des objets les plus touchants de toute la mémoire coloniale française : le seul monument que des soldats aient érigé pour leur propre pays dans un pays étranger où la guerre les avait abandonnés.
Leurs descendants naviguent encore aujourd'hui entre deux identités. Le Tuan Binh, né en 1959 au Vietnam d'un père marocain qu'on appelait aussi El Mekki Ali, a obtenu un passeport marocain en 2016 après des années de démarches, ainsi que deux de ses enfants nés d'une mère vietnamienne, sous le nom de famille El Mekki choisi par l'ambassade. Sa fille Leïla vit aujourd'hui à Casablanca, à des milliers de kilomètres du village vietnamien où son grand-père avait construit une porte en forme de médina.
Il y a dans cet ensemble de faits une dimension humaine et politique à laquelle cet article ne peut pas se soustraire. Ces soldats marocains combattaient pour la France entre 1947 et 1954, dans les mêmes années exactes où Feu SM le Roi Mohammed V, qu'Allah ait Sa sainte âme, menait sa lutte diplomatique pour la libération du Maroc, jusqu'à son exil forcé à Madagascar en août 1953. Ces hommes n'avaient pas choisi leur guerre. Ils avaient été engagés au service du protectorat qui administrait leur pays. Leur courage dans les rizières du Tonkin et sur les pentes de Dien Bien Phu ne peut pas être séparé de cette réalité : ils étaient des soldats marocains sous uniforme français, au moment même où le Maroc cherchait à se libérer de la France. Cette tension n'amoindrit pas leur mérite. Elle l'augmente, en révélant des hommes qui firent preuve d'un professionnalisme et d'une vaillance exemplaires dans des conditions qu'ils n'avaient pas choisies, pour un conflit qui n'était pas le leur, sans jamais perdre l'identité qui les poussa à construire une porte mauresque au fin fond du Vietnam.

Plusieurs anciens tirailleurs marocains ont raconté leur expérience dans des recueils de témoignages et archives orales, décrivant leur départ vers l'Indochine, les conditions de combat et les liens de fraternité entre soldats. Ces récits illustrent la réalité vécue au quotidien par ces hommes et donnent une dimension humaine à leur engagement. En 2024, Larbi Jawa, vétéran marocain ayant servi en Italie puis en Indochine, a été fait Chevalier de la Légion d'honneur par le président de la République française lors d'une cérémonie officielle, reconnaissant publiquement un engagement que les livres d'histoire avaient trop longtemps négligé. L'expérience acquise par ces hommes a façonné la culture militaire marocaine contemporaine. Les Forces Armées Royales, qui participent aujourd'hui à de nombreuses missions de maintien de la paix sous mandat des Nations Unies, perpétuent l'héritage de ces soldats qui ont démontré que les hommes du Maroc peuvent opérer avec excellence dans les environnements les plus hostiles et les plus éloignés.
L'histoire des soldats marocains en Indochine n'est pas un chapitre glorieux au sens simple du terme mais une histoire complexe, traversée par les contradictions de l'époque coloniale, marquée par des sacrifices immenses accomplis sans choix réel, et illuminée par des gestes de dignité qui dépassent le cadre militaire. La porte mauresque de Ba Vi, debout depuis soixante-dix ans dans la campagne vietnamienne, est peut-être la métaphore la plus juste de ces hommes : une trace marocaine érigée au bout du monde, dans les circonstances les plus improbables, et que le temps n'a pas effacée.






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