CHÉRIFAT MAROCAIN, DÉFINITION, HISTOIRE ET FONDEMENTS ACADÉMIQUES DE LA LÉGITIMITÉ DE LA MONARCHIE ALAOUITE
- Brahim Al Maghribi

- 27 mai
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Dernière mise à jour : 28 mai

De l'arabe sharīf, noble, éminent, illustre. Dans la tradition islamique classique, ce terme désigne celui dont la généalogie remonte directement au Prophète Muhammad ﷺ par sa fille Fatima Zahra et son gendre Ali ibn Abi Talib. Les descendants du Prophète ﷺ par cette voie forment ce que la théologie islamique appelle les ahl al-bayt, les gens de la Maison prophétique, et ils jouissent depuis les origines de l'islam d'une vénération particulière dans toutes les traditions musulmanes, sunnites comme chiites. Mais si la généalogie est le point de départ du chérifat, elle n'en est pas la totalité. Ce qui distingue le chérifat marocain de tous les autres, c'est précisément l'articulation entre cette ascendance prophétique et une tradition juridico-religieuse précise, le malikisme, école sunnite fondée par l'imam Mālik ibn Anas au VIIIe siècle et qui constitue depuis près de dix siècles le référentiel religieux officiel et ininterrompu du Maroc.
Pour comprendre comment ces deux dimensions se sont rejointes pour former ce qui deviendra l'institution de l'Imarat al-Mouminine, le Commandement des croyants, il faut remonter à la première moitié du XIe siècle. C'est à cette époque que le Maghreb al-Aqsa, l'extrême Occident musulman, connaît sa transformation religieuse la plus décisive. Les Almoravides, dynasty berbère sahariènne née autour de 1040 parmi les tribus de la confédération sanhaja, portent en eux un projet religieux clairement défini : l'imposition de l'orthodoxie sunnite malikite sur un territoire encore partiellement marqué par des pratiques hétérodoxes. Comme le documente l'historien Vincent Lagardère dans son étude de référence Les Almoravides jusqu'au règne de Yūsuf ibn Tāšfin (L'Harmattan, Paris, 1989, publié sur Persée), les Almoravides se présentent comme réformateurs de l'islam et combattent pour une orthodoxie sunnite et malikite stricte. Cette entreprise n'est pas seulement militaire mais juridique, institutionnelle et spirituelle. Les juristes malikites forment dès lors la colonne vertébrale de l'administration, de la justice et de l'enseignement. Le malikisme cesse d'être une école parmi d'autres pour devenir l'identité religieuse du Maroc. Depuis Yūsuf ibn Tāšfin, qui fonde Marrakech en 1062, jusqu'à SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, en 2026, aucune rupture n'est venue fracturer cette continuité.
C'est dans ce sol sunnite malikite déjà profondément enraciné que le chérifat va progressivement s'implanter comme principe de légitimité dynastique. L'historienne Mercedes García-Arenal, chercheuse au Conseil Supérieur de la Recherche Scientifique (CSIC) de Madrid, dont les travaux publiés dans Studia Islamica (Brill, 1991) et dans les Annales. Histoire, Sciences Sociales (Cambridge Core, 1986) font autorité sur la question, démontre que c'est la conjonction progressive du soufisme, du malikisme et de la descendance prophétique qui construit, entre le XIIIe et le XVIe siècle, le modèle marocain du chérifat. Les familles chérifiennes, descendantes du Prophète ﷺ qui s'installent au Maroc au cours de ces siècles apportent une légitimité d'ordre spirituel et symbolique que les dynasties berbères, quelle que soit leur puissance militaire ou administrative, ne peuvent pas produire d'elles-mêmes. Le chérif incarne ce que les juristes malikites marocains désignent par la baraka, la bénédiction divine transmise par le sang du Prophète ﷺ et cette baraka, combinée à la rigueur juridique du malikisme, constitue la formule unique de la légitimité marocaine.

C'est au milieu du XIIIe siècle que les ancêtres de la dynastie alaouite s'établissent dans le Tafilalet, région du sud-est marocain. Hassan ad-Dakhil, chérif originaire de Yanbu al-Nakhil en Arabie, s'installe en 1266 à Sijilmassa, à l'invitation de populations berbères du Tafilalet qui cherchent dans la présence d'une famille prophétique une bénédiction pour leur région. Ses descendants s'établissent durablement le long du Ziz, dans les ksour du Tafilalet, et y exercent pendant plus de quatre siècles une autorité morale fondée sur leur ascendance. La filiation généalogique de la dynastie alaouite est précisément établie par Ahmad ibn Khalid al-Nasiri, considéré comme le plus grand historien marocain du XIXe siècle, dans son œuvre fondamentale Kitāb al-Istiqsā li-Akhbār duwal al-Maghrib al-Aqsā, rédigée à Salé entre 1860 et 1897, et dont la traduction partielle a été publiée dès 1923 par Alfred Graulle. Al-Nasiri, savant sunnite malikite et soufi, appartenant à la zaouïa Naciria, établit que les Alaouites descendent de Muhammad al-Nafs al-Zakiya, lui-même descendant d'Abdallah al-Kamil, fils de Hassan al-Mouthanna, fils de Hassan as-Sibt, fils aîné d'Ali ibn Abi Talib et de Fatima Zahra, fille du Prophète Muhammad ﷺ. Cette généalogie hassanide par la voie de Hassan fils d'Ali et de Fatima est le fondement de la qualification chérifienne de la Maison royale alaouite. Al-Nasiri lui-même écrit, dans l'Istiqsa, que depuis les Idrissides, le gouvernement du Maroc n'avait pas appartenu à une famille d'une origine aussi authentique que les Alaouites formulation qui traduit la reconnaissance savante marocaine de cette légitimité.
Le XVIe siècle marque le moment où le chérifat s'impose définitivement comme principe de gouvernement au Maroc. García-Arenal montre dans son article "Mahdī, Murābiṭ, Sharīf : l'avènement de la dynastie saʿdienne" (Studia Islamica, Brill, 1991) que les Saâdiens, première grande dynastie chérifienne marocaine régnante, fondent leur légitimité précisément sur la fusion du chérifat et du malikisme : ils sont descendants du Prophète ﷺ ET gardiens de l'orthodoxie sunnite malikite. Cette double légitimité leur permet non seulement de gouverner le Maroc, mais de se poser en rempart face à l'expansion ottomane, les Ottomans n'étant pas chérifs et d'étendre leur rayonnement jusqu'en Afrique subsaharienne, où la baraka prophétique est reconnue bien au-delà des frontières du Royaume. La victoire de Oued al-Makhazin en 1578, où le sultan saâdien Abd al-Malik défait l'armée portugaise du roi Sébastien Ier, est la démonstration historique de la puissance d'un État chérifien sunnite malikite pleinement assumé face aux puissances extérieures.

C'est dans cette continuité que s'inscrit la prise de pouvoir alaouite. En 1631, Moulay Ali Chérif s'affirme dans le Tafilalet. En 1664, son fils Moulay Rachid commence l'unification du pays. En 1669, l'ensemble du territoire marocain est réunifié sous l'autorité alaouite, une unification accomplie en cinq ans à partir de Sijilmassa, avec le soutien des populations et des oulémas qui reconnaissent dans ce chérif hassanide le prince légitime d'un Maroc sunnite malikite. Moulay Ismaïl, qui règne de 1672 à 1727, cinquante-cinq ans d'un règne qui consolide l'État alaouite dans ses structures durables, incarne cette combinaison de force temporelle et d'autorité spirituelle qui deviendra le modèle de la Monarchie alaouite jusqu'à nos jours. Les historiens Michel Abitbol (Histoire du Maroc, Perrin, 2009) et Amira K. Bennison (Encyclopédie de l'Islam, 3e édition, Brill, 2007, article "Dynastie ʿAlawī") documentent cette consolidation avec précision : sous Moulay Ismaïl, le chérifat alaouite n'est plus seulement un titre généalogique mais surtout un mode de gouvernement qui articule l'autorité militaire, l'administration civile et la direction religieuse en une institution cohérente.
Cette articulation trouve sa forme constitutionnelle moderne dans l'Article 41 de la Constitution marocaine de 2011, dont le texte est d'une précision remarquable : "Le Roi, Amir Al-Mouminine, veille au respect de l'islam. Il est le Garant du libre exercice des cultes. Il préside le Conseil supérieur des Oulémas, chargé de l'étude des questions qu'il lui soumet. Le Conseil est la seule instance habilitée à prononcer les consultations religieuses (Fatwas) officiellement agréées, sur la base des principes, préceptes et desseins tolérants de l'Islam. Le Roi exerce par dahirs les prérogatives religieuses inhérentes à l'institution d'Imarat Al-Mouminine qui Lui sont conférées de manière exclusive par le présent article." Cette exclusivité constitutionnelle est fondamentale : elle signifie que l'autorité spirituelle suprême du Royaume ne peut être ni délégué, ni disputée, ni partagée avec aucune autre institution. C'est une singularité que le droit constitutionnel comparé du monde musulman ne retrouve nulle part ailleurs sous cette forme. Comme le notent des juristes spécialistes du droit public marocain, le Roi est ici à la fois chef de l'État dans sa dimension temporelle et guide spirituel de la communauté des croyants dans sa dimension religieuse, deux autorités que la grande majorité des États musulmans modernes ont dissociées ou supprimées.
La dimension pratique de cette institution ne se limite pas aux textes. SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, préside les prières des grandes fêtes islamiques, l'Aïd Al Adha, l'Aïd Al Fitr, le Mawlid du Prophète ﷺ à la tête de la communauté des croyants. Il supervise et finance les fondations pieuses, les Habous, qui gèrent un patrimoine waqf considérable au service de l'éducation islamique et de la solidarité sociale. Il nomme les oulémas, les cadis et les imams, et en supervise la formation à travers l'Institut Mohammed VI pour la Formation des Imams, des Morchidines et des Morchidates, inauguré à Rabat en mars 2015. Cet Institut, dont les données officielles de 2024 recensent des stagiaires venus de vingt-deux pays d'Afrique, du monde arabe et d'Europe, est la démonstration concrète que l'autorité spirituelle de l'Amir Al-Mouminine rayonne bien au-delà des frontières du Royaume. Des États africains envoient leurs imams se former au Maroc parce qu'ils reconnaissent dans la Monarchie alaouite une autorité religieuse sunnite malikite fondée, cohérente et légitime, non pas imposée par la force mais reconnue par la tradition.
Dans un contexte régional et international où des acteurs de toutes sortes cherchent à instrumentaliser la référence islamique sans en avoir ni la généalogie, ni la tradition savante, ni la légitimité institutionnelle, le chérifat alaouite représente quelque chose que nulle propagande ne peut fabriquer et nulle pression ne peut éroder : une continuité. Continuité généalogique depuis Fatima Zahra et Ali ibn Abi Talib jusqu'à SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, 43e descendant du Prophète Muhammad ﷺ selon la généalogie officielle de la Maison Royale. Continuité juridico-religieuse depuis l'enracinement almoravide du malikisme au XIe siècle jusqu'à la Constitution de 2011. Continuité institutionnelle depuis Moulay Rachid en 1664 jusqu'au règne actuel, plus de trois siècles et demi d'une même famille sur le trône du Maroc, ce qui fait de la Monarchie alaouite l'une des dynasties régnantes les plus anciennes et les plus stables du monde.
Cette stabilité est le produit d'une décision que les populations du Tafilalet ont prise en 1631 en se tournant vers un chérif, et que les générations successives ont confirmée en reconnaissant dans la Monarchie alaouite une légitimité incarnée. Le chérifat marocain est ce qu'il est parce que les Marocains ont choisi, siècle après siècle, de faire confiance à un trône fondé sur le sang du Prophète ﷺ et sur la rigueur de l'imam Mālik. C'est cette double fidélité à la famille prophétique et à la tradition savante malikite qui est inscrite dans l'Article 41 de la Constitution, dans les dahirs royaux, dans le titre de SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, et dans la conscience collective d'un peuple qui sait, mieux que quiconque, d'où il vient.






Un grand bravo pour cet article remarquable .
Clair, rigoureux et profondément instructif, ce travail met en lumière avec finesse les fondements historiques et académiques de la légitimité de la monarchie alaouite.
C’est un véritable apport pour celles et ceux qui souhaitent comprendre en profondeur les racines spirituelles, politiques et historiques du Maroc.
Ce qui est remarquable avec Maroc-Patriotique, c'est cette capacité à résumer l’essentiel sans perdre une miette de rigueur. L’article montre parfaitement la trajectoire historique du Chérifat : d’abord sa naissance à La Mecque et son éclatement au Proche-Orient, pour ensuite expliquer comment le Maroc a su, dès le XIIIe siècle, en faire le socle unique de sa continuité politique avec les Saadiens puis les Alaouites.
Le texte va au bout des choses en rappelant que cette légitimité spirituelle, incarnée aujourd'hui par le titre d'Amir Al-Mouminine, n'est pas une simple tradition théologique, mais un véritable rempart géopolitique moderne contre les extrémismes. Un grand bravo à la rédaction pour ce travail de transmission net, sourcé et profondément utile pour comprendre la résilience…
Allah Al Watan Al Malik 🇲🇦💯❤️