MAROC ET TURQUIE, QUATRE SIÈCLES DE RECONNAISSANCE MUTUELLE ET UN DESTIN STRATÉGIQUE COMMUN
- Brahim Al Maghribi

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En décembre 2021, alors que les relations entre Rabat et Berlin traversaient l'une des crises diplomatiques les plus profondes de leur histoire récente, des extraits d'un document attribué au Bundesnachrichtendienst, le service fédéral de renseignement extérieur allemand, circulaient dans les médias sous un titre qui allait faire date : "Nous ne voulons pas d'une nouvelle Turquie en Méditerranée occidentale." Ce rapport, prêté à la chercheuse Isabelle Werenfels de l'Institut allemand des affaires internationales et de sécurité mérite néanmoins d'être pris au sérieux pour ce qu'il dit de la perception internationale du Maroc, et pour l'invitation qu'il lance à examiner de près ce que cette comparaison implique réellement.
Car si une chancellerie européenne en vient à voir dans le Maroc contemporain l'émergence d'une "nouvelle Turquie", c'est qu'il existe entre ces deux pays une profonde analogie de nature et de trajectoire. Une analogie que l'histoire, elle, connaît depuis quatre siècles. Et que les archives ottomanes elles-mêmes confirment avec une précision que l'on n'attendrait peut-être pas de la part d'Istanbul.
Mais pour comprendre ce que le Maroc et la Turquie sont devenus l'un pour l'autre aujourd'hui, il faut d'abord traverser les siècles qui ont construit cette relation, pierre par pierre, traité par traité, sultan par sultan.
Curieux hasard de l'histoire, c'est une tragédie espagnole qui allait, en 1492, révéler au monde entier ce que le Maroc et l'Empire ottoman avaient en commun bien au-delà de la géographie et de la diplomatie.

En 1492, pendant que l'Espagne d'Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon signait le Décret de l'Alhambra du 31 mars, ordonnant aux Juifs et aux musulmans de se convertir ou de quitter le pays sous peine de mort, deux grandes puissances musulmanes répondaient simultanément par un acte de civilisation d'une portée historique extraordinaire. L'Empire ottoman de Bayezid II, d'un côté, envoya sa marine sous le commandement de l'amiral Kemal Reis pour évacuer les expulsés vers Constantinople, le sultan déclarant à propos de Ferdinand ce mot resté dans les annales : "Vous l'appelez un monarque avisé, lui qui a appauvri son empire et enrichi le mien."
De l'autre côté de la Méditerranée, les sultans wattassides du Maroc ouvraient leurs portes avec la même générosité. L'historien franco-marocain Haïm Zafrani, né à Essaouira en 1922 et lui-même descendant d'une famille expulsée d'Espagne en 1492, a consacré à ce fait historique sa vie de chercheur, documentant dans son ouvrage de référence "Juifs d'Andalousie et du Maghreb" (Maisonneuve et Larose, Paris, 1996) comment des siècles de coexistence dans l'Occident musulman produisirent, au moment de la tragédie de 1492, une solidarité naturelle entre les sultans marocains et leurs populations juives. Les sources juives elles-mêmes qualifièrent le sultan wattasside Muhammad al-Shaykh de "juste parmi les justes des nations", la plus haute distinction morale que la tradition hébraïque puisse accorder à un non-juif. Fès, qui disposait depuis 1438 d'un mellah fondé pour protéger sa communauté juive, s'agrandit pour accueillir les nouveaux arrivants. Tétouan fut rebâtie pour les recevoir. Maroc et Empire ottoman partageaient, en 1492, non seulement une frontière de voisinage et des échanges diplomatiques, mais une même conception de ce que signifie être une grande puissance, celle qui protège, accueille et enrichit les hommes que d'autres rejettent.

Au XVIe siècle, la Méditerranée est partagée entre deux zones de domination musulmane. À l'est, l'Empire ottoman au temps de Suleiman le Magnifique, qui s'étend des Balkans à l'Égypte, de la Perse aux côtes de l'Afrique du Nord. À l'ouest, le Sultanat chérifien marocain, dont la grande époque saadienne rayonne de l'Atlantique au cœur du Sahara, avec une armée qui vient de défaire la coalition chrétienne à la bataille des Trois Rois en 1578, causant la mort du roi du Portugal Sébastien. Ces deux puissances islamiques, à leur apogée respective, se regardent et se reconnaissent. Leurs relations débutent formellement sous le règne de Suleiman le Magnifique (1520-1566), avec un échange d'ambassades et de cadeaux qui exprime une reconnaissance mutuelle d'égalité souveraine plutôt qu'une relation de tutelle.

Pendant toute la période où l'Empire ottoman absorbait progressivement l'ensemble de l'Afrique du Nord, Alger en 1516, Tunis en 1574, Tripoli en 1551, le Maroc résistait indépendant. Les archives ottomanes citées par Yeşilmen "non seulement ne contiennent aucun document prouvant que l'Empire ottoman aurait établi sa souveraineté sur le Maroc, mais contiennent au contraire un document affirmant explicitement que l'Empire ottoman n'a jamais établi sa souveraineté sur le Maroc." C'est la conclusion de l'historiographie ottomane elle-même, confirmée par un chercheur turc.


C'est paradoxalement sous la pression commune des puissances européennes que les deux empires découvrirent leur intérêt commun le plus profond. Moulay Sidi Mohammed III, sultan du Maroc qui fut aussi le premier chef d'État au monde à reconnaître l'indépendance des États-Unis en 1777, cherchait à consolider les liens du Maroc avec l'ensemble du monde islamique, en particulier avec Constantinople. En 1772, il envoya une ambassade à Istanbul pour féliciter le sultan Abdulhamid Ier, et Moulay Mohammed prononça dans ses prêches des prières pour le nouveau souverain ottoman. La source est consultable via l'historien turc İsmail Ceran reconnu spécialiste de l'histoire du Maroc et des relations ottomano-marocaines dans son ouvrage Fas Tarihi et édité par Türk Tarih Kurumu (TTK), la Société Turque d'Histoire, fondée en 1931 par Mustafa Kemal Atatürk.
La solidarité prit des formes concrètes et matérielles. En 1783, le sultan marocain envoya à Istanbul une importante somme pour tenter de racheter 612 prisonniers ottomans tombés aux mains de l'Ordre de Malte. En 1787, alors que l'Empire ottoman était en guerre contre la Russie, Moulay Mohammed accomplit un geste d'une portée considérable : il envoya à Istanbul, par l'intermédiaire de l'Espagne et de la France, quatre caisses d'or et d'importantes quantités de poudre à canon et de munitions pour soutenir l'effort de guerre ottoman. La même année, Moulay Mohammed écrivit aux souverains de Suède, Danemark, Angleterre et Portugal, les informant que si ces pays s'alliaient avec la Russie contre l'Empire ottoman, les navires de leurs marines de guerre se verraient interdire l'accès aux ports marocains et qu'en cas d'attaque ottomane, le Maroc enverrait des navires fermer le détroit de Gibraltar. C'était de la diplomatie coordonnée entre deux empires islamiques souverains face à une menace commune. Ces faits sont documentés dans les Archives Ottomanes d'Istanbul, consultables sur osmanliarsivi.gov.tr sous les cotes BOA, BEO, D.2338, G.325289-1 et BOA, HAT., D.181, G.8274, et analysés par le chercheur turc Gökhan Yeşilmen.

Le XIXe siècle vit la pression coloniale européenne s'intensifier sur les deux empires dans une simultanéité qui força leur rapprochement. Sous le règne du sultan Abdulhamid II, la politique ottoman envers le Maroc connut une intensification sans précédent. En 1877, Abdulhamid II avait envoyé auprès de Hassan I le savant Ibrahim Senusi, un Marocain vivant en Égypte, porteur d'une lettre dans laquelle le sultan ottoman affirmait que "puisque vous êtes de la lignée du Prophète ﷺ, chacune de vos pensées nous est précieuse" (BOA., Y.A.HUS.,159/1). La réponse de Hassan I dépassa toutes les attentes diplomatiques : il approuva l'ensemble des propositions d'Abdulhamid II et reconnut formellement son Califat, selon le chercheur El-Menuni cité par Yeşilmen (1985 : 71-74). Le sultan du Maroc, seul État islamique jamais entré sous souveraineté ottomane, reconnaissait la légitimité califale d'Istanbul non pas sous la contrainte mais par adhésion sincère à un projet de solidarité islamique face à la pression européenne.
En 1901, l'Empire ottoman imagina l'un des coups diplomatiques les plus audacieux de cette relation : un plan secret pour faire parvenir discrètement à la délégation marocaine en visite à Berlin le texte du traité de frontière de 1845 entre l'Algérie ottomane et le Maroc, que la France dissimulait délibérément à Rabat pour revendiquer des territoires marocains (BOA., Y.PRK.EŞA.,38/45). Si la France détenait ce traité et que le Maroc ne l'avait pas, elle pouvait imposer sa lecture des frontières. Istanbul voulait rééquilibrer ce rapport de force par l'information. Ce plan révèle une solidarité ottomano-marocaine qui allait au-delà des déclarations d'intention pour se traduire en stratégie diplomatique concrète.

Abdulhamid II envoya des officiers ottomans former l'armée marocaine et leur transmettre les techniques militaires modernes. Les archives ottomanes (BOA, HR.SYS., D.404, G.35-5) confirment que ces officiers créèrent des associations pour lutter contre les puissances coloniales et fondèrent même une imprimerie pour diffuser une propagande écrite anti-coloniale. Hassan I répondait en entretenant une correspondance soutenue avec Istanbul et en recevant les envoyés ottomans avec tous les égards dus à un interlocuteur de rang égal. Selon la revue académique History Studies, la France vit dans ce rapprochement une menace directe à ses ambitions marocaines et y mit tout son poids diplomatique pour l'entraver, jusqu'à censurer les journaux ottomans publiants des articles favorables au Maroc. La Conférence d'Algésiras de 1906, puis le Traité de Fès de 1912, mirent fin à l'engagement actif ottoman au Maroc.
La preuve la plus directe de l'acharnement français à entraver cette relation se trouve dans la conclusion du chercheur Gökhan Yeşilmen, publiée page 126 de son étude de 2022 dans la revue de l'Université Süleyman Demirel, accessible sur DergiPark : "La France réussit à empêcher l'établissement de relations politiques entre les deux États en exerçant des pressions sur l'émir et les ministres marocains, parfois par des activités d'espionnage et parfois en utilisant la presse pour faire de la propagande défavorable." Ce sont les conclusions documentées d'un historien turc s'appuyant sur les archives ottomanes.
À la veille de la Conférence d'Algésiras de 1906, qui allait sceller le sort du Maroc entre les puissances européennes, l'Empire ottoman accomplit un geste d'une discrétion et d'une audace remarquables. Le sultan ottoman fit parvenir au sultan marocain une lettre ultrasecrète, portée non par un diplomate mais par un pèlerin en route vers La Mecque, le premier secrétaire de l'ambassade allemande à Tanger lui-même n'était pas informé du contenu de cette missive (BOA., Y.PRK.TŞF.,7/119-1, 7/119-2, 7/119-3). Le sultan y conseillait au souverain marocain de ne faire confiance ni à l'Angleterre ni à la France pour moderniser son armée, de diversifier ses achats d'armements en s'approvisionnant progressivement auprès de l'Allemagne, et de ne jamais confier la réforme militaire à une seule puissance étrangère. Ces recommandations, transmises dans le plus grand secret entre deux souverains musulmans à l'heure où les chancelleries européennes décidaient de leur sort, illustrent la nature profonde de leur relation en dehors de tout cadre que les puissances coloniales auraient pu contrôler.

Lorsque la France imposa le Traité de Fès à Moulay Abdelhafiz le 30 mars 1912, établissant le protectorat sur le Maroc, l'Empire ottoman prit une position formelle et trois décisions successives, documentées dans les archives ottomanes (BOA, BEO., 3965/297303/1-4 ; BOA., HR.SYS.,404/18-59 ; BOA., BEO., 4025/301825-1-4), établissent qu'Istanbul refusa officiellement de reconnaître ce protectorat, même après que Moulay Abdelhafiz l'eut lui-même accepté sous la contrainte. La justification ottomane était d'une logique parfaite : le Maroc étant un État islamique indépendant avec lequel l'Empire ottoman n'avait jamais établi de relations consulaires formelles, il n'avait pas à cautionner un accord imposé par une puissance européenne à un pays souverain. L'Empire ottoman venait d'inscrire dans ses propres archives l'indépendance souveraine du Maroc au moment même où la France tentait de la nier.
Il existe, dans les archives de l'État ottoman conservées aux Başbakanlık Osmanlı Arşivi d'Istanbul, un document d'une portée historique considérable. Enregistré sous la cote BOA, BEO, D.2338, G.325289-1, il date de 1914 et constitue la réponse officielle du gouvernement ottoman à une demande française. Paris souhaitait que les citoyens marocains se trouvant en territoire ottoman soient soumis au droit français. La réponse d'Istanbul, telle qu'elle est analysée par le chercheur Gökhan Yeşilmen de l'Université Mohammed V de Rabat dans son article "Osmanlı Devleti'nin Fas Siyaseti Üzerine Bir Değerlendirme" publié dans la revue académique turque Medeniyet ve Toplum en 2018, est sans équivoque : le Maroc n'étant jamais entré sous la souveraineté ottomane, ses citoyens ne sauraient être traités selon le droit d'une puissance coloniale, mais doivent l'être conformément au droit international. Les archives officielles de l'Empire ottoman certifient que le Maroc était, de tout temps, un État souverain indépendant.
En 1947, dans le Caire de l'après-guerre, Mohammed Abdelkrim El Khattabi fondait avec d'autres militants le Comité de Libération du Maghreb. Le frère d'Abdelkrim se rendit spécialement à l'ambassade de Turquie au Caire le 30 janvier 1948 pour solliciter le soutien d'Ankara à la cause de l'indépendance des peuples en Afrique du Nord, comme le révèle le document TDA, 521/2519.18253.1, analysé par le Docent Muharrem Turp de l'Université Kafkas dans son article publié dans la revue Atatürk Araştırma Merkezi Dergisi au printemps 2025 (DOI : 10.33419/aamd.1700717). La Turquie, alignée sur l'OTAN contre la menace soviétique, adopta une position prudente, ni engagement actif, ni opposition formelle. Mais quand l'indépendance du Maroc fut reconnue par la France le 2 mars 1956, la réaction turque fut immédiate. Le Président de la République Celal Bayar adressa personnellement un télégramme de félicitations au Sultan Mohammed V, exprimant son désir de développer les relations bilatérales. L'ambassadeur turc en Espagne décrivit Mohammed V, selon le document TDA, 521/2519.18249.4, comme "un chef sérieux, intelligent, posé, qui sait ce qu'il veut et comment y parvenir." Ces mots d'un diplomate turc sur un souverain marocain en 1956 disent quelque chose d'essentiel sur la nature de cette relation puisque la reconnaissance mutuelle n'avait pas attendu le XXe siècle pour exister.
La Turquie de 1950 n'était pas celle que le monde connaît aujourd'hui. Économie agricole protégée, peu industrialisée, dépendante des importations pour l'essentiel de ses besoins manufacturiers, elle partageait avec nombre de pays émergents de l'époque une structure économique fragile malgré une position géographique exceptionnelle aux carrefours de l'Europe et de l'Asie. Le Sénat français, dans son rapport de 2019 sur les relations avec la Turquie, établit la chronologie de cette transformation : "De 1950 à 1980, la production est multipliée par cinq et la population par deux. L'essor démographique n'empêche pas le revenu par habitant de doubler lui aussi." Trente ans de croissance robuste, mais une croissance qui restait prisonnière de ses contradictions structurelles, inflation incontrôlée atteignant 84 % en 1980, déficit public à 7 %, déséquilibre commercial chronique.
Le tournant vient dans les années 1980 sous l'impulsion du Premier ministre Turgut Özal, économiste libéral formé à la Banque mondiale qui comprend que le protectionnisme a atteint ses limites. L'ouverture commerciale, l'orientation vers les exportations et l'assainissement budgétaire sont les trois piliers d'une transformation structurelle qui réorienterait durablement la trajectoire turque. L'entrée dans l'Union douanière européenne en 1995 constitue l'étape institutionnelle décisive. Textile, automobile, électroménager, acier, alimentation transformée : les filières industrielles turques se consolident rapidement. La décennie 2001-2008 voit le pays tripler son PIB nominal. Le PIB par habitant en parité de pouvoir d'achat, estimé à 41 914 dollars par le FMI pour 2024, place aujourd'hui la Turquie bien au-dessus de plusieurs membres de l'Union européenne de l'Est. Sa dette publique est maintenue à 25,2 % du PIB selon Fitch Ratings pour fin 2024. En 2025, elle se classait au 16e rang mondial et au 7e rang européen en termes de PIB nominal.

La leçon la plus instructive du modèle turc pour le Maroc n'est cependant pas comptable : c'est sa dimension géostratégique. La Turquie a su transformer sa position géographique à la charnière de deux continents en argument de valeur ajoutée industrielle, faisant de ses ports, de ses corridors et de son statut de hub logistique des atouts construits par des décennies d'investissement et monétisés par des politiques industrielles volontaristes. Sur le volet défense, la trajectoire turque est particulièrement instructive. Contrainte par un embargo américain à la suite au conflit avec Chypre en 1974, la Turquie a transformé cette contrainte en opportunité en investissant massivement dans une industrie de défense nationale. Cinquante ans plus tard, le char de combat Altay, l'avion de combat TF Kaan et les drones Bayraktar TB2 incarnent cette souveraineté technologique acquise par la nécessité. Le Maroc, qui a engagé depuis 2020 avec la loi n°10-20 sa propre politique d'industrie de défense nationale, et qui a lui-même acquis des drones Bayraktar turcs à partir de 2021, suit une trajectoire analogue.
La position du Maroc dans la géographie mondiale des échanges présente une analogie structurelle frappante avec celle de la Turquie. L'une ferme ou ouvre l'accès entre l'Europe et l'Asie par le Bosphore et la mer Noire. L'autre contrôle le détroit de Gibraltar, porte entre l'Atlantique et la Méditerranée, avec une façade atlantique donnant une connexion directe avec les Amériques et l'Afrique subsaharienne. Osman Aksoy, président du Conseil d'affaires Turquie-Afrique au DEIK, interrogé par l'Agence Anadolu, l'exprime clairement : la position du Maroc comme premier marché d'exportation turc en Afrique au premier semestre 2026 s'explique par "la stabilité de ses politiques économiques, ses réformes favorables aux investissements, et son rôle stratégique de hub de production et de distribution vers l'Afrique de l'Ouest et l'Europe, notamment grâce au port Tanger Med et aux projets d'énergies renouvelables."
Sur le plan institutionnel, l'accord de libre-échange signé le 7 avril 2004 et entré en vigueur le 1er janvier 2006 constitue le socle de la relation économique bilatérale. Depuis le 1er janvier 2015, l'ensemble des produits industriels circule en franchise totale de droits de douane entre les deux pays. En 2025, les échanges commerciaux ont dépassé pour la première fois les 5 milliards de dollars. Les exportations turques vers le Maroc ont à elles seules franchi les 3,9 milliards de dollars, soit les trois quarts du volume total. Le déficit commercial marocain vis-à-vis de la Turquie a atteint environ 30 milliards de dirhams en 2025, contre 12,4 milliards en 2017, une progression continue qui reflète la même réalité que celle que rencontrent les pays qui signent des accords de libre-échange avec des économies plus industrialisées sans disposer au préalable des capacités de production nécessaires pour en profiter symétriquement.
La Turquie n'a jamais reconnu la 'République Arabe Sahraouie Démocratique'. En novembre 2022, l'ambassadeur turc en poste à Rabat, Ömer Faruk Doğan, est allé plus loin dans une déclaration, qualifiant le conflit de 'purement artificiel' et affirmant que 'plusieurs États actuels dans cette région-là faisaient partie du Maroc.' Ces propos ont provoqué une telle réaction d'Alger que l'ambassadeur a été rappelé sous pression algérienne, confirmant par là même que la déclaration engageait bel et bien la position turque.
Ce que révèle la formule attribuée au renseignement allemand est finalement moins une menace qu'un aveu. Si des chancelleries européennes entrevoient dans le Maroc contemporain les prémices d'une puissance régionale à la trajectoire comparable à celle de la Turquie des années 1990-2000, c'est que la transformation que SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, a engagée depuis son avènement en 1999 produit des effets visibles et durables. Industrie automobile produisant près d'un million de véhicules par an, secteur aéronautique reconnu mondialement, port de Tanger Med premier port d'Afrique et dix-septième mondial, industrie de défense en construction, énergies renouvelables visant 52 % du mix électrique à l'horizon 2030, co-organisation de la Coupe du monde 2030 : le catalogue des réalisations ressemble fonctionnellement à celui que dressait la Turquie au tournant des années 2000. Mais le Maroc dispose d'atouts que la Turquie n'avait pas à l'époque : une monnaie stable, une dette souveraine en investment grade, des institutions monarchiques qui garantissent la continuité de la vision sur le long terme, et une géographie qui le rend incontournable pour l'Europe, l'Afrique et les Amériques simultanément.
L'archive ottomane de 1914 qui dit "le Maroc n'a jamais été sous notre souveraineté" et le rapport allemand de 2021 qui dit "nous ne voulons pas d'une nouvelle Turquie en Méditerranée occidentale" racontent, à cent sept ans d'intervalle, la même histoire, l'histoire d'un pays que personne ne peut définir ni contenir à sa place. Être comparé à la Turquie par ses adversaires, c'est une reconnaissance involontaire. Tracer sa propre voie, à partir de ses propres fondations et de sa propre vision, c'est ce que le Maroc a toujours su faire.






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