ABU AL BARAKAT YOUSSEF AL BARBARI, PORTRAIT D'UN MAROCAIN QUI A LAISSÉ SON NOM GRAVÉ DANS L'HISTOIRE
- louel3arabiya

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En 1153, un homme quitte les côtes atlantiques du Maroc à bord d'un navire marchand parti d'Agadir. Il traverse l'océan Indien, navigue entre les routes commerciales qui relient l'Afrique orientale à la péninsule Arabique et aux archipels de l'Asie du Sud, et finit par accoster sur un rivage que presque aucun Marocain n'avait jamais foulé. Il s'appelle Abu Al Barakat Youssef Al Barbari. Savant, marchand, homme de foi. Et lorsqu'il repartira, ou peut-être lorsqu'il s'y éteindra, les Maldives ne seront plus jamais le même pays. Ce jour-là, un Marocain aura changé le destin spirituel de tout un peuple pour les siècles à venir.
Pour comprendre qui était Abu Al Barakat, il faut d'abord comprendre le monde dans lequel il vivait. En 1153, le Maroc est une puissance civilisationnelle de premier rang. Les Almohades, dynasty fondée dans le Haut Atlas marocain par Ibn Toumert, gouvernent depuis Marrakech un empire s'étendant de l'Atlantique jusqu'à la Tripolitaine, et de l'Andalousie jusqu'aux confins du Sahara. Tout savant, commerçant ou voyageur de cette région vit sous souveraineté marocaine, dans un État dont la capitale est marocaine, la dynastic marocaine, et la continuité ininterrompue. Abu Al Barakat est donc marocain de la même façon qu'un savant de Paris sous Louis XIV est français, parce que l'État qui régnait sur sa terre s'appelait le Maroc, et que cet État existait, structuré, rayonnant, avec ses institutions, ses routes commerciales et ses savants qui parcouraient le monde. Ceux qui tentent aujourd'hui de le diluer dans un vague "patrimoine nord-africain commun" oublient cette réalité élémentaire : en 1153, il n'existait pas d'Algérie, pas de Libye en tant qu'États souverains. Il existait un empire marocain almohade, et Abu Al Barakat en était un fils.
Son identité amazighe est confirmée par les sources marocaines les plus sérieuses. Les numéros 127 et 128 de la revue Daaouat Al Haq, publiée par le ministère des Habous et des Affaires islamiques du Royaume du Maroc, établissent qu'Abu Al Barakat Youssef Al Barbari était un marchand marocain d'origine amazighe, personne réelle et non figure légendaire, et qu'il arriva aux Maldives en 1153 avec un groupe de marchands arabes. Ce document officiel émanant de l'institution religieuse de l'État marocain constitue une source d'autorité incontestable sur l'identité de ce personnage.

Les Maldives de 1153 sont un archipel bouddhiste de l'océan Indien, situé à plus de neuf mille kilomètres du Maroc. Leur économie repose sur les routes maritimes qui traversent l'océan Indien depuis des siècles, alimentées par le commerce des cauris, cette monnaie coquillage utilisée dans toute l'Asie et sur la côte orientale africaine, et par les échanges de poissons, de noix de coco et d'épices. Les marchands arabes et marocains parcourent ces routes depuis le Xe siècle, et la présence d'un savant marocain dans cet archipel n'a rien d'anachronique. Elle est au contraire la conséquence naturelle du rayonnement commercial et spirituel d'un Maroc qui, au XIIe siècle, se pense et se construit à l'échelle de l'océan Indien comme il se pense à l'échelle de la Méditerranée et de l'Atlantique.

À son arrivée, les îles vivent sous la terreur d'une entité marine que la tradition appelle Rannamaari. Chaque mois, pour apaiser cette présence maléfique, une jeune fille est conduite seule dans un sanctuaire côtier, et n'en ressort plus vivante. Selon la tradition maldivienne rapportée par les sources historiques, lorsque vint le tour d'une nouvelle victime, Abu Al Barakat se proposa pour prendre sa place. Il passa la nuit entière dans le sanctuaire à réciter le Saint Coran. À l'aube, il en ressortit vivant. La créature, incapable de supporter la récitation des versets sacrés, avait disparu. La nouvelle se répandit dans tout l'archipel. Le souverain des îles, traditionnellement identifié comme Dhovemi Kalaminja, dernier roi bouddhiste des Maldives, fut profondément ébranlé par cet événement. Convaincu de la vérité de l'islam, il se convertit, entraîna sa cour, puis l'ensemble de son peuple dans cette conversion qui allait devenir définitive.

La preuve matérielle de ce passage marocain est gravée dans la pierre de Malé depuis des siècles. Selon le récit transmis à Ibn Battuta lors de son séjour aux Maldives, une mosquée fut construite en commémoration de cette conversion portant l'inscription suivante : "Le Sultan Ahmad Shanurazah a accepté l'islam de la main d'Abu Al Barakat Yusuf Al Barbari." Cette inscription est la trace la plus directe, la plus ancienne et la plus irréfutable du passage d'un Marocain dans cet archipel, une signature dans la pierre, survivant à neuf siècles d'histoire.
C'est précisément cette inscription qu'un autre grand Marocain découvrira deux siècles plus tard. Abu Abdallah Muhammad ibn Battuta, né à Tanger en 1304, le plus grand voyageur de l'histoire humaine, s'arrêta aux Maldives lors de son voyage légendaire et y séjourna neuf mois, occupant la fonction de qadi de l'archipel. Lors de ce séjour, il consulta l'inscription de la mosquée et recueillit les traditions locales sur Abu Al Barakat, qu'il identifie dans sa Rihla comme un "sheikh maghribi", un sage du Maroc. Ce témoignage est fondamental pour deux raisons. La première est qu'Ibn Battuta était lui-même marocain, connaissait parfaitement les origines géographiques et culturelles des savants de son époque, et n'aurait pas qualifié de maghribi un personnage d'origine persane ou somalienne. La seconde est que la Rihla d'Ibn Battuta, compilée à Fès en 1355 à la demande du sultan mérinide Abu Inan Fares et rédigée par Ibn Juzayy al-Kalbi, constitue l'une des sources primaires les plus précieuses sur le XIVe siècle islamique, reconnue par les universités du monde entier comme une référence incontournable.

Il existe un débat académique sur l'étymologie exacte du nom "Al Barbari". Certains chercheurs y voient une référence à Berbera en Somalie, d'autres une confusion calligraphique avec "Al Tabrizi" désignant un Persan de Tabriz. Ces hypothèses méritent d'être mentionnées honnêtement et démolies avec la même honnêteté. Un navire parti de Tabriz, en Perse continentale, ne prend pas la route d'Agadir avant de gagner l'océan Indien. Un Somalien de Berbera ne serait pas qualifié de "sheikh maghribi" par un Marocain de Tanger parfaitement au fait des origines géographiques de ses contemporains. Et surtout : en 1153, sous l'empire almohade marocain, toute identité amazighe nord-africaine est une identité marocaine. L'argument de la dilution dans un patrimoine commun révèle sa propre contradiction, il ne peut être formulé que par des États qui n'existaient pas en 1153 et qui projettent leurs frontières contemporaines sur un monde médiéval qui les ignorait.
La tombe d'Abu Al Barakat est aujourd'hui située sur le site du sanctuaire Medhu Ziyaaraiy, à proximité immédiate de la grande mosquée Hukuru Miskiy de Malé, fondée en 1656 et considérée comme la plus ancienne mosquée des Maldives. Ce sanctuaire est l'un des lieux de mémoire les plus emblématiques du pays, visité régulièrement par les Maldiviens en signe de reconnaissance envers l'homme qui a apporté l'islam dans leur archipel. Sa tombe s'est transformée en marabout, lieu de dévotion et de recueillement, selon le média égyptien Masrawy qui a documenté ce phénomène. L'État maldivien lui-même reconnaît officiellement la date de 1153 comme celle de la conversion de l'archipel à l'islam, et cette conversion porte le nom d'un Marocain.

Le rayonnement d'Abu Al Barakat illustre une vérité que l'histoire du Maroc confirme à chaque époque et que ses détracteurs tentent vainement d'occulter. Le Maroc n'a jamais été une périphérie de la civilisation islamique. Il en a été l'un des foyers majeurs de production du savoir, de circulation des idées et d'expansion spirituelle. Bien avant les grandes explorations maritimes européennes, les savants marocains parcouraient des dizaines de milliers de kilomètres, reliant le Maroc à l'Afrique subsaharienne, à la péninsule Arabique, aux côtes de l'Inde et jusqu'aux archipels les plus reculés de l'océan Indien. Ibn Battuta marchera sur les traces de cet héritage deux siècles plus tard, couvrant 120 000 kilomètres à travers l'Afro-Eurasie dans le même esprit de curiosité, de transmission et de foi qui avait conduit Abu Al Barakat depuis Agadir jusqu'aux plages coralliennes des Maldives.
Abu Al Barakat Youssef Al Barbari est marocain. Non par revendication nationaliste rétroactive, mais par réalité historique documentée. Il est sorti d'un empire marocain, identifié par un Marocain, et sa mémoire est aujourd'hui vivante aux Maldives dans une inscription gravée en arabe depuis neuf siècles. Le Maroc, héritier d'une continuité étatique ininterrompue depuis les Idrissides, a non seulement le droit mais le devoir de revendiquer ses fils dispersés aux quatre coins du monde par la science, la foi et le commerce. Partout où un savant marocain a posé le pied, il a laissé derrière lui quelque chose d'irréversible, la lumière de l'islam, la marque d'une civilisation, la preuve que le Maroc a toujours pensé le monde à la mesure du monde. Que la paix et la miséricorde d'Allah soient sur Abu Al Barakat Youssef Al Barbari, sur Ibn Battuta, et sur tous les bâtisseurs du rayonnement marocain.






Quel destin extraordinaire ! Voir un savant marocain comme Abu Al Barakat Youssef Al Barbari traverser des milliers de kilomètres au XIIe siècle pour laisser une empreinte spirituelle durable jusqu’aux Maldives rappelle à quel point le Maroc rayonnait bien au-delà de ses frontières ! Bravo à Maroc patriotique 👏🏼