LA LÉGENDE DU VÉLO CONTRE SEBTA, LE CONTE ALGÉRIEN QUE L'HISTOIRE DÉMENT EN QUATRE DATES
- Brahim Al Maghribi

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Un argument ne vaut que ce que vaut sa logique. Et la propagande algérienne sur Sebta et Melilla n'en a aucune. Depuis des années, une rhétorique récurrente circule dans les médias et sur les réseaux sociaux algériens, selon laquelle le Maroc aurait d'une manière ou d'une autre "renoncé" à Sebta et Melilla, les cédant volontairement, les "échangeant" pour rien, comme si un marchand distrait avait bradé un trésor contre une bicyclette. Il faut prendre le temps de démolir cette fable pièce par pièce, avec les dates, les traités et la logique élémentaire. Et commencer par le commencement : le vélo.
La bicyclette, telle qu'elle est connue aujourd'hui, est inventée en 1817 par le baron Karl von Drais, ingénieur allemand, à Mannheim. Sebta, ville côtière du nord du Maroc sur la Méditerranée, est conquise par le Portugal le 21 août 1415. Il y a entre ces deux dates un écart de 402 ans. Autrement dit, au moment où les Portugais s'emparaient de Sebta de force, avec 250 navires de transport et 50 000 hommes selon Yassir Benhima dans "L'Exploration du monde", Le Seuil, 2019, le vélo n'existait pas encore. Il ne serait inventé que quatre siècles plus tard. La métaphore est donc non seulement historiquement fausse, elle est physiquement impossible.
Mais au-delà de l'absurdité chronologique, il y a une falsification historique grave qu'il faut corriger avec précision. Sebta n'a jamais été "cédée" par le Maroc à qui que ce soit. Comme le confirme Yassir Benhima dans ses travaux publiés aux Éditions du Seuil, Sebta fut "arrachée en 1415 à son destin marocain par le Portugal", ville qui fut "conquise lors d'une croisade" dans le cadre de l'expansion ibérique. Prise par la force militaire et non échangée ou encore vendue ou encore moins cédée diplomatiquement.

Pour saisir l'ampleur de la manipulation algérienne, il faut retracer la chronologie exacte du dossier de Sebta, en s'appuyant uniquement sur les faits documentés. En 1236, ce sont les Mérinides, la grande dynastie marocaine dont la capitale était Fès, qui prennent le contrôle de Sebta, comme le confirme l'Encyclopaedia Universalis dans son article sur la prise de Ceuta. Sebta est alors pleinement marocaine, intégrée dans le tissu politique et commercial de l'empire mérinide. En 1415, le roi Jean Ier du Portugal la conquiert par surprise militaire avec une armée de 50 000 hommes, profitant de la faiblesse du sultanat mérinide déclinant. Les Éditions de la Sorbonne confirment dans leur étude "Le Partage du monde : les Portugais et Ceuta 1415-1437" que les Marocains, appelés "Maures" par les Portugais, tentèrent immédiatement de la récupérer, allant même jusqu'à proposer d'échanger un fils du roi portugais laissé en otage contre la restitution de Sebta et le Portugal refusa.
La suite appartient exclusivement aux relations entre puissances ibériques. En 1640, le Portugal recouvre son indépendance vis-à-vis de l'Espagne. À ce moment précis, Sebta, dont la population était alors majoritairement d'origine espagnole, choisit de demeurer sous souveraineté espagnole. Ce choix est celui des colons portugais installés dans la ville depuis 225 ans, pas celui du Maroc. En 1668, le Traité de Lisbonne, signé entre le Portugal et l'Espagne, deux puissances européennes, sans aucune présence marocaine à la table des négociations, officialise ce transfert. Ce traité garantit la séparation entre les deux pays ibériques, mais au prix de la reconnaissance officielle de l'appartenance de Ceuta à l'Espagne. Le Maroc n'a signé aucun de ces documents et il n'était pas invité. Deux colonisateurs se répartissaient entre eux une ville marocaine qu'ils avaient volée, sans que le propriétaire légitime ne soit consulté.
Pour comprendre d'où vient cette obsession algérienne pour le vélo, il faut remonter à son origine réelle, qui n'a rien à voir avec Sebta ni avec 1415. Elle renvoie à la figure de Sultan Moulay Abdelaziz, successeur de son père Moulay Hassan Ier, dont le règne coïncide avec les années les plus féroces de la compétition coloniale européenne. Le photographe français Gabriel Veyre, recruté au Palais entre 1901 et 1907 et auteur de l'ouvrage "Dans l'intimité du Sultan", avait immortalisé le jeune souverain dans son goût pour les innovations de son temps : montgolfière, gramophone, photographie, bicyclette. Cette image, soigneusement exploitée par les agents de l'occupation et les forces conservatrices qui s'opposaient à ses réformes, lui tailla une réputation d'insouciance que l'histoire lui a injustement collée à la peau. De là à faire du vélo le symbole de la faiblesse marocaine face à l'occupation, puis à transposer grossièrement cette caricature sur le dossier de Sebta, la propagande algérienne n'a eu qu'un pas à franchir, allègrement et malhonnêtement.
La réalité de ce règne est bien plus complexe et bien plus digne. Comprenant que le retard technologique constituait la vulnérabilité centrale du Maroc face aux puissances européennes, Moulay Abdelaziz tenta de moderniser les structures politiques et financières du Royaume, notamment en envoyant des missions étudiantes en Europe et en initiant le projet de tartib, une réforme fiscale d'inspiration anglaise visant à abolir les privilèges et à soumettre toutes les catégories sociales à une imposition équitable, chérifs et oulémas compris, contre l'avis des forces conservatrices qui y perdaient leurs avantages. Il n'était pas l'homme du vélo mais un réformateur confronté à une machine impérialiste que personne, nulle part, ne pouvait arrêter. La prise d'Alger par la France date de 1830, la reddition de l'émir Abdelkader de 1847, l'instauration du Protectorat français sur la Tunisie de 1881. Dans ce mouvement mondial de conquête coloniale, que pouvait faire concrètement un jeune sultan seul face à la convergence des puissances européennes les plus armées du monde ?

Cette question mérite d'être posée à ceux-là mêmes qui la posent au Maroc. Car la propagande algérienne sur le vélo souffre d'un autre problème que l'anachronisme : elle vient d'un pays dont le président a affirmé publiquement, lors d'un entretien télévisé, que George Washington en personne avait offert deux pistolets à l'émir Abdelkader. George Washington est mort en 1799. Abdelkader est né en 1808. Il y a neuf ans d'écart entre la mort de l'un et la naissance de l'autre. Les mêmes qui inventent des rencontres impossibles entre des personnages qui ne pouvaient pas se croiser sont ceux qui prétendent enseigner au Maroc les leçons de l'histoire. La leçon, en l'occurrence, est pour eux.
La fin du protectorat en 1956 est le deuxième angle de la manipulation algérienne. L'argument consiste à dire que Feu SM le Roi Mohammed V, qu'Allah ait Sa sainte âme, aurait "abandonné" Sebta et Melilla lors des négociations mettant fin au protectorat. C'est une déformation délibérée des faits. L'accord du 7 avril 1956 signé à Madrid entre Mohammed V et Franco fut, selon les analyses espagnoles elles-mêmes, "très défavorable pour l'Espagne, l'indépendance du royaume alaouite étant reconnue sans aucun type de garantie côté espagnol, et assurant la souveraineté des plazas de soberanía mais sans aucune précision quant au territoire concerné." Sebta et Melilla ne figuraient pas dans les négociations du Protectorat car l'Espagne les considérait, unilatéralement, comme des territoires antérieurs au Protectorat. Le Maroc ne les a pas abandonnées. L'Espagne les a exclues unilatéralement du périmètre de la discussion.
Et la réaction marocaine fut immédiate et constante. Dès 1961, Rabat porte le dossier devant l'Assemblée Générale des Nations Unies. Le 27 janvier 1975, le Maroc adresse un mémorandum officiel au comité spécial de décolonisation de l'ONU pour exiger le retrait de l'Espagne de Sebta, Melilla, des Îles Chafarines et du Rocher de Badis. Feu SM le Roi Hassan II déclarait le 25 novembre 1975 : "Je suppose qu'un jour, à l'avenir, la Grande-Bretagne devra logiquement rendre Gibraltar à l'Espagne, tout comme l'Espagne devra nous rendre Ceuta et Melilla." En août 2023, l'Ambassade du Maroc à Madrid publie une carte officielle intégrant Sebta et Melilla au territoire marocain. La revendication n'a jamais cessé. Elle n'a jamais été retirée et elle ne le sera jamais.
Il convient enfin d'apprécier l'ironie profonde de cette propagande algérienne. L'Algérie, en tant qu'État souverain, n'existe pas depuis 1415. Elle n'existe pas depuis 1668. Elle n'existe même pas depuis 1817, l'année du vélo. L'Algérie est un État né en 1962, créé par la France à partir d'un territoire qui n'avait jamais constitué une entité politique autonome. En 1415, quand le Portugal s'emparait de Sebta, le territoire de l'Algérie actuelle était une mosaïque de tribus berbères et arabes sans État central, sous influence des dynasties marocaines, Mérinides, puis Zianides installés par les Almohades marocains. Un État qui n'existait pas en 1415 n'a aucune légitimité historique pour se prononcer sur ce que le Maroc "aurait dû faire" à cette époque. C'est comme un enfant né en 1962 qui viendrait expliquer ce que ses ancêtres auraient dû négocier cinq siècles avant sa naissance.
Sebta et Melilla sont des villes marocaines sous occupation espagnole. Cette réalité est documentée, juridiquement fondée et moralement incontestable. Le Maroc ne les a pas échangées contre un vélo. Le Maroc ne les a pas non plus données ou encore vendues ou abandonnées. Elles lui ont été volées en 1415, conservées par arrangement entre occupants européens en 1668, et maintenues sous occupation au mépris du droit à l'autodétermination depuis 1956. Sous la conduite de SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, le Maroc continue de porter ce dossier devant les instances internationales avec la même détermination que celle qui a permis de reconquérir Agadir en 1541, de récupérer Tanger en 1956, de libérer Ifni en 1969 et de parachever l'intégrité territoriale par la Marche Verte en 1975. La patience du Maroc n'est pas une faiblesse mais une stratégie. Et l'histoire lui donne raison à chaque étape.






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