AGADIR 1541, COMMENT MOHAMMED ECH-CHEIKH A CHASSÉ LES PORTUGAIS ET UNIFIÉ LE MAROC
- Youssef.B

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Le 12 mars 1541, après trente-six années d'une présence portugaise que les Marocains n'ont jamais acceptée, la forteresse de Santa Cruz do Cabo de Gué s'effondre. Ses murs, que Lisbonne croyait inexpugnables, cèdent sous le poids d'une artillerie marocaine qui tonne depuis des semaines et sous la volonté d'un peuple que rien, jamais, ne résigne à l'humiliation étrangère. Ce jour-là, ce n'est pas seulement une forteresse qui tombe. C'est le début de l'effondrement de tout le dispositif colonial portugais sur la côte atlantique du Maroc, le premier acte d'une reconquête totale qui allait, en moins de dix ans, chasser les Lusitaniens de presque toutes leurs places fortes marocaines.
Agadir, dont le nom amazigh signifie le grenier fortifié ou l'enceinte protégée, est mentionnée dans les sources dès l'Antiquité. L'historien grec Polybe évoque au IIe siècle avant notre ère un cap Rhysaddir sur la côte atlantique marocaine, probablement proche du site actuel. Ce n'est pourtant qu'en 1505 qu'un gentilhomme portugais, João Lopes de Sequeira, y construit à titre privé un petit fortin, première pierre d'une occupation qui allait durer plus d'un tiers de siècle. En 1513, le roi Manuel Ier du Portugal acquiert officiellement l'installation, l'agrandit, y installe une garnison et en fait le centre d'une zone soumise à l'autorité portugaise, que Lisbonne baptise solennellement Santa Cruz do Cabo de Gué. Comme le documente Robert Ricard dans "L'occupation portugaise d'Agadir", publié dans Hespéris en 1946, l'intrusion portugaise s'inscrit dans un projet plus vaste de contrôle du littoral atlantique marocain, entre 1415 et 1519, période pendant laquelle Lisbonne s'empare successivement de Ceuta, Ksar es-Seghir, Tanger, Asilah, Agadir, Safi, Azemmour et Mazagan. Ce n'est pas une simple présence commerciale. C'est une entreprise systématique de démembrement du littoral marocain au profit de la puissance ibérique.

Pourtant, comme le révèle Joaquim Figanier dans son "História de Santa Cruz do Cabo de Gué (Agadir) 1505-1541" publié en 1945, et comme le confirme la "Chronique de Santa-Cruz" traduite et annotée par Pierre de Cenival en 1934, la forteresse portugaise n'a jamais réellement maîtrisé son environnement. Son mouillage était mauvais, sa dépendance aux ravitaillements extérieurs totale, et l'opposition des populations locales, constante. La tribu des Ksima la harcelait sans discontinuer. Dès 1516, les Saadiens, puissance montante du Souss, avaient coupé toutes les routes reliant la garnison aux populations alentour, condamnant Santa Cruz à un isolement croissant. Sans l'aide ponctuelle de renforts venus de Madère en 1531, la place aurait déjà capitulé. Ce n'était pas une forteresse ancrée dans un territoire. C'était un enclos assiégé.
Les Saadiens, portés par l'esprit du jihad et la vision d'un Maroc souverain sur l'ensemble de ses côtes, avaient compris dès leur émergence que la reconquête du littoral atlantique était inséparable de l'unification du pays. Dès 1511, leur fondateur Abou Abdallah al-Qaim tente une première attaque contre Santa Cruz, repoussée. En 1525, une expédition saadienne est mise en déroute. En 1531, puis en 1533, puis en 1536, Mohammed ech-Cheikh reprend le siège sans parvenir à ses fins. Chaque tentative lui enseigne quelque chose. Chaque échec affine sa stratégie. En 1537, une trêve de trois ans est signée avec les Portugais. Mohammed ech-Cheikh en profite pour consolider son rapport de force avec les Wattassides, capturer l'artillerie de Fès lors des conflits qui opposent les deux dynasties, et faire fondre de nouvelles pièces par un renégat français mis à son service, comme le rapporte Luis del Mármol Carvajal, historien espagnol du XVIe siècle, dans son "Description générale de l'Afrique", témoin indirect de ces événements et source primaire essentielle sur la période.

À l'expiration de la trêve, en septembre 1540, Mohammed ech-Cheikh déclenche le siège définitif avec une armée renforcée d'une artillerie sans précédent. Il en confie le commandement opérationnel à Moumen ben Yahya ben el-Ilj, puis charge son propre fils, Moulay Mohamed El Harrane, d'une mission d'une audace remarquable : construire, en moins de deux mois, un bourg fortifié avec une tour dominante au sommet de la colline surplombant la forteresse portugaise. La tour est édifiée, et quarante à cinquante pièces d'artillerie y sont installées, renforcées par cinq grosses bombardes qui ouvrent un feu nourri pendant vingt-deux jours consécutifs, selon les sources compilées par D. Jacques-Meunié dans son étude des opérations militaires saadiennes. Une seconde batterie d'artillerie est positionnée directement contre les murailles de Santa Cruz. Un camp marocain est établi à la pointe d'Anza, à l'abri du feu portugais. L'encerclement est total. Les lignes de ravitaillement sont définitivement coupées. La garnison, isolée et pilonnée nuit et jour, est condamnée.
Le 12 mars 1541, la forteresse tombe. Robert Ricard, dans ses "Études sur l'histoire des Portugais au Maroc", publiées par l'Université de Coimbra en 1955, qualifie cet événement de moment capital dans l'histoire du rapport de force entre le Maroc et la présence ibérique, et confirme que la chute d'Agadir déclenche immédiatement la décision du roi João III d'évacuer plusieurs places portugaises jugées désormais indéfendables. Les conséquences sont immédiates et spectaculaires. Safi est évacuée en octobre 1541. Azemmour suit en 1542. Ksar es-Seghir et Asilah sont abandonnées en 1550. En dix ans à peine, une présence portugaise bâtie sur plus d'un demi-siècle s'effondre comme un château de sable face à la détermination marocaine. Seuls Ceuta, Tanger et Mazagan résistent encore, le Portugal s'accrochant à ses dernières positions sur la côte marocaine.
La victoire d'Agadir transforme Mohammed ech-Cheikh. Son prestige, qui était déjà considérable dans le Souss et la vallée du Drâa, devient national. Les tribus du Maroc, qui cherchaient un souverain capable d'unifier le pays et d'en chasser les envahisseurs, se rallient massivement à lui. En 1549, il dépose les Wattassides. En 1554, il entre dans Fès, capital historique du Royaume, achevant la réunification du Maroc sous l'autorité de la dynastie saadienne. Comme l'analyse Bernard Rosenberger dans la revue académique Hespéris-Tamuda, référence scientifique internationale sur l'histoire du Maroc, la reconquête d'Agadir n'est pas un épisode isolé mais le catalyseur d'un projet politique global de restauration de la souveraineté chérifienne sur l'ensemble du territoire national. La chute de Santa Cruz et l'unification du Maroc sont deux faces d'un même mouvement historique.
Sous les Saadiens, Agadir connaît une prospérité remarquable. La ville devient la plaque tournante du commerce entre l'Europe et l'Afrique subsaharienne, exportant le sucre de canne du Souss, l'or venu du Soudan et de Guinée, les dattes, les épices, la cire et les peaux, en échange des draps et du blé européens. Les Espagnols, les Français, les Hollandais et surtout les Anglais font d'Agadir une escale incontournable. En 1572, Moulay Abdallah el-Ghalib, quatrième sultan saadien et fils de Mohammed ech-Cheikh, fait construire au sommet de la colline dominant l'océan la Kasbah d'Agadir Oufella, dont les remparts persistent jusqu'à aujourd'hui. Sur ses hauteurs, les mots qui définissent le Maroc depuis des siècles sont gravés et illuminés chaque nuit : الله الوطن الملك, Allah, Al Watan, Al Malik. Dieu, la Patrie, le Roi.
Cinq siècles après la chute de Santa Cruz, la leçon de 1541 reste d'une clarté absolue. Robert Ricard lui-même, historien français spécialiste de la présence portugaise au Maroc, l'avait formulée avec une franchise rare : il préférait parler d'une "période portugaise" de l'histoire du Maroc plutôt que de "domination", car les Portugais n'ont jamais réellement soumis ce peuple. Ils ont occupé des forteresses côtières, jamais des cœurs. La résistance des populations locales, la mobilisation des tribus du Souss, la ténacité militaire des Saadiens à travers des décennies d'assauts et d'échecs, tout cela forme la trame d'une vérité que l'histoire confirme à chaque époque : le Maroc résiste, le Maroc reconquiert, le Maroc dure.
Cette vérité résonne aujourd'hui avec une force particulière. Sous la conduite éclairée de SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, héritier de la légitimité saadienne et alaouite, le Maroc continue d'affirmer sa souveraineté pleine et indivisible sur l'ensemble de son territoire, de Tanger à Lagouira. La même unité nationale qui permit à Mohammed ech-Cheikh de mobiliser les tribus du Souss contre Santa Cruz en 1540 est celle qui soude aujourd'hui le peuple marocain autour de son Roi dans la défense de son intégrité territoriale, dans la diplomatie internationale, dans le développement harmonieux de chaque région du Royaume. Les formes changent, les siècles passent et les défis se transforment. La constante, elle, ne varie pas puisque Agadir a été marocaine avant les Portugais et elle l'est restée pendant leur présence, dans la résistance obstinée de ses habitants. Elle l'est redevenue le 12 mars 1541, par la force des armes et la volonté d'un peuple. Agadir est, a toujours été, et restera à jamais marocaine.






Merci Maroc Patriotique !
Cette victoire marque un tournant majeur de l’histoire marocaine : elle symbolise à la fois la reconquête du littoral et la restauration d’un pouvoir central marocain souverain.