BIZMOUNE, LA GROTTE MAROCAINE QUI ABRITE LES PLUS ANCIENS BIJOUX DE L'HISTOIRE DE L'HUMANITÉ
- louel3arabiya

- il y a 14 heures
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Il y a 150 000 ans, sur une côte atlantique balayée par les vents, une main humaine perçait une coquille, l'enduisait d'ocre rouge et la portait autour de son cou. Ce geste, accompli dans une grotte perchée à une quinzaine de kilomètres à l'est d'Essaouira, est le plus ancien acte de communication symbolique jamais documenté dans l'histoire de l'humanité. Ce bijou, ce n'est pas le Proche-Orient qui l'a créé, ce n'est pas l'Europe, ce n'est pas l'Afrique du Sud. C'est le Maroc. Plus précisément, c'est la grotte de Bizmoune, dont le nom amazigh signifie, avec une précision qui donne le vertige, la tanière de la lionne. Longtemps avant que les archéologues ne confirment ce que les populations locales savaient depuis toujours, la langue amazighe avait inscrit dans ce toponyme une vérité millénaire : ce lieu appartient aux origines.
La découverte a été rendue publique à l'automne 2021 dans la revue scientifique Science Advances, sous la signature de vingt-six chercheurs issus de plusieurs pays et institutions académiques. L'équipe était co-dirigée par Abdeljalil Bouzouggar, professeur à l'Institut National des Sciences de l'Archéologie et du Patrimoine (INSAP) de Rabat, Steven L. Kuhn, professeur d'anthropologie à l'Université de l'Arizona, et Philippe Fernandez, chercheur au Laboratoire Méditerranéen de Préhistoire Europe Afrique du CNRS à Aix-Marseille. Ce n'est pas un hasard si une institution marocaine co-dirige des recherches auxquelles participent Harvard, Oxford, l'Institut Max Planck de Leipzig et l'Université de Tübingen. C'est la conséquence naturelle de ce que le sol marocain recèle, et que le monde commence à mesurer à sa juste valeur.
Les fouilles menées entre 2014 et 2018 ont mis au jour trente-trois perles de coquillages de gastéropodes marins, soigneusement perforées, façonnées et colorées à l'ocre rouge. Moins de quatre centimètres chacune, trop petites pour être consommées comme nourriture. Leur surface porte des traces caractéristiques d'usure et de poli liées à la suspension prolongée, preuve irréfutable qu'elles étaient portées régulièrement, vraisemblablement en colliers, en bracelets ou en boucles d'oreilles. Certaines conservent encore des résidus microscopiques d'ocre, ce pigment naturel à base d'oxyde de fer que leurs créateurs avaient délibérément appliqué. Ces coquilles marines provenaient d'une mer située à une cinquantaine de kilomètres de la grotte, ce qui signifie que ces Homo sapiens ne vivaient pas en isolement mais dans un réseau d'échanges organisés, avec des routes, des contacts entre communautés, une vie sociale structurée. Il y a 150 000 ans, les habitants d'Essaouira commerçaient, communiquaient et se paraient.
Ce que ces trente-trois perles prouvent va bien au-delà de l'ornement. Selon Abdeljalil Bouzouggar de l'INSAP, en utilisant et en diffusant ces objets de parure, l'Homo sapiens de Bizmoune a écrit pour la première fois, il y a 150 000 ans, une grande partie de l'histoire du comportement symbolique de toute l'humanité. Ces bijoux constituent la première preuve tangible que des êtres humains utilisaient leur corps comme support de communication, pour signaler leur appartenance à un groupe, leur statut, leur identité partagée. Steve Kuhn, professeur à l'Université de l'Arizona, l'a dit avec une formulation qui restera dans les annales de l'archéologie mondiale : ces perles sont probablement la façon dont les gens exprimaient leur identité avec leurs vêtements, elles représentent la pointe de l'iceberg de ce genre de trait humain. En d'autres termes, la mode, la communication non verbale, l'identité sociale portée sur soi, tout cela a commencé ici. Sur la côte atlantique marocaine.

La grotte de Bizmoune ne livre pas qu'un seul secret. Selon le directeur de l'INSAP, Abdeljalil Bouzouggar, les fouilles ont également mis au jour des ossements fossilisés du Lion de l'Atlas datés entre 100 000 et 110 000 ans par la technique de l'uranium-thorium, confirmant que ce félin royal parcourait des territoires bien plus vastes que ce que les scientifiques imaginaient. La grotte de Bizmoune était simultanément la tanière d'un prédateur millénaire et l'atelier du premier bijoutier de l'humanité. Ce lieu est une capsule temporelle extraordinaire, un condensé de l'histoire naturelle et humaine du Maroc sur une profondeur de temps qui écrase toutes les comparaisons.
Pour saisir pleinement la portée de cette découverte, il faut la replacer dans la constellation des sites préhistoriques marocains, la plus impressionnante du monde. La plus ancienne activité humaine d'Afrique du Nord a été identifiée à la Carrière Thomas de Casablanca, il y a 1,3 million d'années. Les plus anciens fossiles d'Homo sapiens au monde ont été découverts à Jebel Irhoud, près de Youssoufia, il y a environ 300 000 ans, repoussant de 100 000 ans l'âge estimé de notre espèce et renversant des décennies de certitudes scientifiques. Le plus ancien ADN d'Homo sapiens en Afrique a été extrait à la Grotte des Pigeons de Taforalt, il y a 15 000 ans. Et désormais, Bizmoune ajoute à cette constellation le titre de première innovation symbolique au monde, la naissance du langage par l'objet, il y a 150 000 ans. Le Maroc n'est pas seulement un carrefour de civilisations. Il est l'un des berceaux de l'humanité elle-même.
André Azoulay, Conseiller de SM le Roi Mohammed VI qu'Allah L'Assiste et président-fondateur de l'Association Essaouira-Mogador, a été parmi les premiers à mesurer la signification historique et identitaire de cette trouvaille. Présent lors de la présentation publique des découvertes à Chellah en novembre 2021, il a déclaré qu'il s'agit des premiers indices de l'humanité faisant apparaître l'existence de relations structurées entre les membres d'un même groupe, cette parure illustrant pour la première fois l'existence d'une forme de langage, voire d'une langue, à l'époque de l'Homo sapiens, soulignant la place désormais dévolue au Maroc, depuis Essaouira, dans la formidable histoire de la Terre et de l'Humanité. Ces mots ne sont pas de la rhétorique. Ils décrivent une réalité scientifique validée par vingt-six chercheurs issus des meilleures universités du monde.

Le processus institutionnel suit son cours. Youssef Khiara, directeur du patrimoine culturel au ministère de la Culture, a confirmé que son département travaille à l'élaboration du dossier de candidature du site de Bizmoune, aux côtés d'autres sites préhistoriques du Royaume, pour inscription sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO. Une candidature qui, si elle aboutit, consacrerait officiellement ce que la science a déjà établi : le Maroc est un lieu fondateur de l'aventure humaine.
Il faut s'arrêter un instant sur ce que ces trente-trois coquilles signifient pour nous, Marocains d'aujourd'hui. La tentation serait de voir dans cette découverte une curiosité scientifique lointaine, un fait archéologique intéressant mais sans lien avec notre quotidien. Ce serait une erreur. Car ce que prouve Bizmoune, c'est que le besoin d'identité, le besoin de dire qui l'on est, d'appartenir à un groupe, de porter sur soi les signes de sa communauté, ce besoin n'est pas récent, il n'est pas une construction moderne ou politique. Il est inscrit dans l'ADN de notre espèce depuis 150 000 ans, et c'est sur cette terre marocaine qu'il a pour la première fois trouvé une expression matérielle. Quand un Marocain porte aujourd'hui un pendentif, une main de Fatima, un bijou berbère, il perpétue, sans le savoir, un geste inauguré à Bizmoune il y a cent cinquante millénaires.
Le Maroc est une nation ancienne. Ses racines plongent dans l'Antiquité, dans les dynasties idrissides, almoravides, almohades, mérinides, saâdiennes, alaouites. Mais Bizmoune nous rappelle que l'ancienneté du Maroc est bien plus profonde que ses dynasties, bien plus profonde que ses remparts et ses médinas. Elle remonte aux premiers humains modernes de l'histoire, à ceux qui, sur cette côte atlantique, ont eu pour la première fois l'idée de se parer pour communiquer, de créer du sens, de construire une identité collective. Cette terre est habitée par des êtres pensants depuis 150 000 ans. Cette continuité n'est pas un accident géologique. C'est un héritage, et il nous appartient de le défendre, de le valoriser et de le transmettre avec la fierté qu'il mérite.






Exactement 👌🏼👌🏼
L'intérêt majeur de cet article de Maroc Patriotique est de ramener une découverte de portée mondiale à une échelle humaine et concrète. On dépasse le simple cadre de l’archéologie pour toucher à l’essence même de ce qui nous définit : la transmission.
Ce que Bizmoune nous enseigne, et que l'article souligne avec une grande clarté, c'est que le Maroc n'a pas seulement accueilli des civilisations, il a forgé les premiers outils de la conscience sociale. Porter un ornement n'est jamais un acte anodin ; c'est dire au reste du monde que l'on appartient à un groupe, à une culture. Que ce geste ait été pratiqué sur nos côtes il y a 150 000 ans change radicalement la lecture de notre…