DÉCEMBRE 1959, QUAND FEU MOHAMMED V DICTAIT L'AGENDA AU PRÉSIDENT EISENHOWER
- Brahim Al Maghribi

- il y a 10 heures
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Le 22 décembre 1959, dans les salons du Palais Royal à Rabat, se déroule une rencontre historique qui révèle la stature diplomatique exceptionnelle du Maroc indépendant et la vision stratégique de Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V. Un document d'archive américain, aujourd'hui déclassifié, nous livre le compte-rendu intégral de cet entretien entre le Souverain marocain et le Président Dwight D. Eisenhower, figure majeure de la Seconde Guerre mondiale et leader du monde libre.
Ce qui frappe à la lecture de ce document, c'est la posture du souverain Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V, un leader régional qui expose sa vision, pose ses conditions, et obtient des engagements précis de la première puissance mondiale.
En décembre 1959, le Maroc est sorti du protectorat depuis seulement trois ans (2 mars 1956). Pourtant, le Royaume s'est déjà imposé comme un acteur incontournable sur la scène internationale, particulièrement en Afrique et dans le monde arabe.

Plusieurs facteurs expliquent cette montée en puissance fulgurante puisque Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V jouit d'un prestige immense à l'international. Sa résistance au Protectorat français, son exil forcé à Madagascar (1953-1955), et son refus héroïque d'appliquer les lois antisémites de Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale ont fait de lui une figure morale respectée mondialement.
Contrairement à de nombreux pays nouvellement indépendants qui sombrent dans l'instabilité, le Maroc réussit une transition remarquable. La monarchie assure la continuité institutionnelle, évitant les coups d'État militaires qui frappent alors plusieurs pays arabes et africains.
À l'époque de la Guerre Froide (1947-1991), le Maroc occupe une position géostratégique capitale avec le contrôle du détroit de Gibraltar (accès Atlantique-Méditerranée), une façade atlantique cruciale pour l'OTAN, un pont entre l'Europe et l'Afrique et une stabilité face à l'expansionnisme soviétique en Afrique.
Alors pourquoi Eisenhower s'est-il rendu à Rabat ? En décembre 1959, le Président Eisenhower entreprend une tournée diplomatique sans précédent à travers trois continents : Europe, Asie et Afrique. Cette "Mission de Paix" (Goodwill Tour) vise à renforcer les alliances occidentales face à l'URSS.
Le Maroc figure parmi les 11 pays visités, aux côtés de l'Italie, de la Turquie, du Pakistan, de l'Afghanistan, de l'Inde, de l'Iran, de la Grèce, de la Tunisie, de la France et de l'Espagne. C'est le seul pays d'Afrique du Nord subsaharienne à recevoir cette visite présidentielle américaine.
Pour Washington, cette visite poursuit plusieurs objectifs comme sécuriser les bases militaires, contrer l'influence soviétique en Afrique du Nord (l'URSS courtise alors l'Algérie et l'Égypte nassérienne), encourager les investissements américains dans un pays stable et obtenir le soutien marocain dans les instances internationales.
De son côté, Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V a un agenda diplomatique précis qui est de récupérer la souveraineté pleine sur les bases militaires américaines, obtenir des garanties sur le non-investissement américain dans les territoires sahariens disputés avec la France, porter la voix de l'Afrique sur l'autodétermination algérienne et la question palestinienne et attirer les investissements américains pour développer l'économie marocaine.
Le compte-rendu américain révèle cinq dossiers majeurs abordés lors de cette rencontre puisque Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V commence par placer l'Algérie au centre de ses préoccupations. Il qualifie ce dossier de "sujet important pour le Maroc, non seulement en raison de sa proximité, mais aussi parce que les difficultés que traverse ce pays affectent l'ensemble du monde arabe et musulman."

Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V approuve le discours historique du Général de Gaulle du 16 septembre 1959, dans lequel le président français reconnaît pour la première fois le principe de l'autodétermination algérienne. Cette approbation n'est pas neutre : elle valide publiquement une position française encore contestée à Paris même.
Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V précise que "le Maroc et la Tunisie ont collaboré pour favoriser un accord entre l'Algérie et les Français" et que "le Maroc n'a eu de cesse d'agir comme un partisan de la paix."
Cette déclaration confirme le rôle de médiateur actif joué par le Maroc dans "la guerre d'Algérie" (1954-1962). Rabat et Tunis ont effectivement accueilli des réunions du FLN algérien et facilité des contacts discrets entre rebelles et Français.
Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V utilise une formule diplomatique puissante : l'autodetermination algérienne "permettrait le retour de la stabilité" et serait "bénéfique pour l'Afrique". En d'autres termes, il explique à Eisenhower que la paix en Algérie sert les intérêts stratégiques américains en Afrique.
Le Président américain, prudent, déclare "espérer une solution à l'amiable et juste pour les deux parties." Il révèle avoir personnellement échangé avec De Gaulle et Bourguiba (président tunisien) sur ce dossier.
Eisenhower confirme la sincérité de De Gaulle sur l'autodétermination et précise que le président français "acceptera les résultats" d'un scrutin. Toutefois, il soutient la condition française : pas de vote tant que les combats continuent.
Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V aborde ensuite la question palestinienne avec une formulation remarquable : il "insiste sur le fait que cette inquiétude n'était pas liée à une question d'ordre racial mais à une question d'ordre humanitaire."
Cette nuance est capitale puisque Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V refuse l'antisémitisme (lui qui a protégé les Juifs marocains sous Vichy) et cadre le sujet palestinien comme un problème de réfugiés et de droits humains.
Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V demande le droit au rapatriement des réfugiés palestiniens et la poursuite des programmes d'aide de l'ONU aux réfugiés.
Eisenhower reconnaît l'importance du problème et affirme que les États-Unis "ont fait plus que quiconque pour l'atténuer." Toutefois, il refuse d'intégrer cette question au communiqué officiel, arguant que ces positions doivent être réservées à "la tribune des Nations-Unies" car Washington et Rabat "n'ont pas d'influence ou d'occasion pour exprimer leur position" directe sur ce dossier.
Cette position américaine révèle déjà, en 1959, la ligne de soutien à Israël qui caractérisera la diplomatie américaine. Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V obtient néanmoins le droit de déclarer publiquement sa position à la presse après le départ d'Eisenhower.
Les bases américaines au Maroc sont héritées des accords de la Seconde Guerre mondiale. Après l'indépendance (1956), ces bases deviennent un symbole de souveraineté entamée pour les nationalistes marocains.

Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V pose la question de manière frontale : "La question des bases est primordiale en raison de son importance pour l'opinion publique marocaine."
Il exige que les négociations soient conduites comme "un engagement amical fondé sur l'égalité" et demande une solution sur "la durée des baux."
Le Président américain cède entièrement. Il annonce un calendrier précis d'évacuation, une base évacuée avant fin mars 1960, une évacuation progressive des autres bases et toutes les bases évacuées avant fin 1963.
Eisenhower va plus loin : il propose que cet accord soit "officialisé dès que vous serez prêt, aujourd'hui si vous le souhaitez."
Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V, fin négociateur, demande que les installations ne soient pas "purement et simplement évacuées et laissées à l'abandon." Il souhaite que "les États-Unis apprennent aux Marocains à en faire usage."
Eisenhower accepte immédiatement et suggère même de transformer une base en terminal aérien civil de première classe (ce qui donnera l'aéroport Mohammed V de Casablanca, l'un des plus modernes d'Afrique).
Le Président américain ajoute une phrase clé : "Nous n'abandonnerons pas le Maroc simplement en raison de leur point de vue sur les bases. Bien au contraire, nous aiderons le Maroc à en faire le meilleur usage."
C'est une victoire diplomatique totale pour Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V. En trois ans d'indépendance, il obtient la récupération de la souveraineté militaire, un calendrier contraignant pour Washington, une aide technique pour convertir les bases et le maintien de l'aide économique américaine.
Peu de jeunes États ont réussi une telle négociation avec les États-Unis en pleine Guerre Froide.
Eisenhower "prie le président d'encourager l'investissement privé" et met en garde contre "l'instabilité politique, en particulier le risque de confiscation sans compensation." Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V accepte et annonce des mesures concrètes puisqu'il annonce que le Maroc se dotera de lois garantissant la propriété privée, la possibilité de rapatrier les capitaux si nécessaire et conditions raisonnables avec une immobilisation minimale de 2 ans, ou partage de bénéfices avec la population locale après 7 ans.
Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V assure qu'il "respecte les conditions fixées avec les investisseurs privés."
Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V équilibre habilement souveraineté économique et attractivité pour les investisseurs. Il refuse la dépendance totale tout en créant un cadre stable pour le développement.
Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V aborde un sujet explosif : l'exploitation des minerais découverts dans le Sahara par la France coloniale et dénonce le fait que "certains pays qui ont déclaré leur indépendance continuent d'être exploités par les anciennes puissances coloniales" et cite "les problèmes frontaliers entre la France et le Maroc dans le Sud."
Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V demande explicitement à Eisenhower de "décourager les investissements privés dans les territoires disputés." et donne l'exemple précis : "une banque américaine qui avait attribué un prêt à une entreprise française installée dans un territoire disputé."
Le Président américain promet, dès qu'il recevra les détails, d'avertir la banque en question qu'elle agissait à ses propres risques.
C'est la première mention officielle de la question du Sahara dans un document diplomatique américain. Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V pose dès 1959 les jalons de la revendication marocaine sur ses provinces sahariennes. Cette position préfigure la Marche Verte de 1975 et l'intégration du Sahara au Royaume.
Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V ne se contente pas de défendre les intérêts marocains. Il parle au nom de l'Afrique :
"Certains problèmes africains méritent au plus haut point l'attention de l'Amérique, puisque celle-ci cherche à prendre la tête de la paix mondiale."
Le document des archives révèle qu'Eisenhower qualifie le Roi de "héraut de la paix" (herald of peace). Cette formule n'est pas anodine : elle reconnaît le rôle de médiateur du Maroc dans les conflits régionaux (Algérie) et sa stabilité face au chaos qui touche d'autres pays.
Voici le compte-rendu complet de cette rencontre historique, tel que consigné par les services diplomatiques américains :
Compte-rendu de la rencontre entre le président Eisenhower et le roi du Maroc, Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V.
Autres personnes présentes : Sa Majesté le roi Mohammed V, Le prince héritier Moulay Hassan, Mr. Murphy (pour le communiqué), L'ambassadeur Mehdi Aboud, Le prince Abdallah,
Mr. Camille Nowfel (interprète), Major Eisenhower (fils du président et son assistant à la Maison blanche).
Cette rencontre du 22 décembre 1959 produit des résultats concrets et mesurables avec l'évacuation des bases américaines conformément au calendrier annoncé, les États-Unis évacuent progressivement leurs bases militaires en juin 1963 avec deux ans d'avance sur le calendrier initial, les installations sont transférées aux Forces Armées Royales marocaines, la base de Nouasseur devient l'aéroport international Mohammed V, hub africain majeur.
Loin de rompre les relations, l'évacuation des bases renforce le partenariat USA-Maroc puisque le Maroc devient un allié majeur non-OTAN des États-Unis, une coopération militaire approfondie (exercices African Lion, etc.), un accord de libre-échange USA-Maroc (2006), un soutien américain à la marocanité du Sahara (reconnaissance de décembre 2020).
Les garanties données par Mohammed V créent un climat de confiance avec une arrivée de multinationales américaines (IT, industrie, agriculture), le Maroc devient une plateforme d'investissement stable en Afrique et les lois sur l'investissement adoptées dès les années 1960.
La vision panafricaine de Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V se concrétise avec la Conférence de Casablanca (1961) et le soutien au FLN algérien jusqu'à l'autodétermination (1962) et une création de l'OUA (1963) : le Maroc parmi les membres fondateurs.
Ce compte-rendu de 1959 révèle que Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V ne se contente pas de gérer l'indépendance récente mais il projette le Maroc comme acteur régional et continental, défenseur de causes (Algérie, Palestine), et partenaire fiable de l'Occident.
Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V réussit l'impossible avec la récuération de la souveraineté militaire sans rompre avec Washington, défendre les causes arabes sans verser dans l'anti-occidentalisme, attirer les investissements sans brader l'économie nationale.
Trois ans après la fin du protectorat, le jeune Maroc impose le respect à la première puissance mondiale. Eisenhower négocie d'égal à égal avec Feu Sa Majesté le Roi Mohammed V.






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