EN 1138, GÊNES ET MARSEILLE SIGNAIENT UN TRAITÉ AVEC LE SULTAN DU MAROC
- Brahim Al Maghribi

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En 1138 de l'ère chrétienne, alors que l'Europe féodale se déchirait entre croisades, rivalités dynastiques et fragmentation politique, deux des puissances commerciales les plus importantes de la Méditerranée, Gênes et Marseille, se déplaçaient pour négocier directement avec le Sultan du Maroc. Pas pour supplier ou encore obtenir un traité de paix après une défaite mais parce que le Maroc était une puissance avec laquelle il fallait compter, dont les navires sillonnaient la Méditerranée et dont la protection ou l'hostilité pouvait faire ou défaire des routes commerciales entières. Ce moment, enfoui depuis neuf siècles dans les archives de la ville de Gênes, vient de surgir dans la lumière grâce au travail acharné d'un homme : le Dr. Abdelhadi Tazi, l'un des plus grands historiens que le Maroc ait jamais produits.

Le document est daté de 532-533 de l'hégire, correspondant à 1138 après J.-C. Il porte sur le règne du Sultan marocain Ali ben Youssef ben Tachfine, fils du fondateur de Marrakech, sous l'égide de qui l'empire almoravide s'étendait de l'Èbre en Espagne jusqu'au fleuve Sénégal. Ce que le Dr. Tazi a retrouvé dans les archives génoises constitue ce qu'il qualifie lui-même, dans le volume 5 de son encyclopédique Histoire Diplomatique du Maroc, de l'un des plus anciens documents européens jamais répertoriés concernant la flotte et la diplomatie marocaines. Son contenu est d'une clarté saisissante : les villes de Gênes et de Marseille s'engagent à signer un traité directement avec le Sultan du Maroc, couvrant les échanges commerciaux avec le continent africain, le respect des personnes et des biens en lien avec le pouvoir marocain, et la protection des navires marocains contre les corsaires de la région.

Pour saisir le poids de ce document, il faut se souvenir qu'en 1138, Marseille n'était pas encore entrée dans l'unité française. La cité provençale était une entité indépendante qui choisissait souverainement ses alliances commerciales et elle choisissait le Maroc. Sous la dynastie des Almoravides, le Maroc disposait d'une puissante flotte composée de cent vaisseaux de guerre. Ce chiffre n'est pas anodin dans une Méditerranée du XIIe siècle où la domination navale déterminait les équilibres politiques et économiques entre les grandes puissances. Au siècle suivant, sous les Almohades, cette puissance navale marocaine atteindrait son apogée avec quatre cents unités de guerre rassemblées à Ceuta, faisant de l'empire marocain la grande puissance navale de la Méditerranée, la seule capable d'affronter les Latins.
C'est dans ce contexte de domination navale et commerciale que le traité de 1138 prend toute sa signification. Gênes et Marseille ne négociaient pas avec une puissance régionale marginale mais avec un empire dont les navires patrouillaient depuis les côtes atlantiques jusqu'à la Méditerranée centrale, dont les routes commerciales reliaient l'Afrique subsaharienne aux marchés européens, et dont le Sultan pouvait décider, d'un mot, d'ouvrir ou de fermer les routes de l'or et du sel sahariens. La clause de protection des navires marocains contre les corsaires est particulièrement révélatrice : elle signifie que les républiques marchandes de Gênes et de Marseille s'engageaient à garantir la sécurité de la marine marocaine dans leurs zones d'influence, reconnaissant ainsi implicitement la légitimité et la souveraineté du Sultan sur ses bâtiments en mer.

L'homme qui a exhumé ce trésor des archives européennes mérite qu'on s'y arrête. Abdelhadi Tazi est né le 15 juin 1921 à Fès, formé à l'université Al-Qarawiyyin avec mention, militant de la résistance anti-coloniale qui lui valut exil et prison, avant de devenir ambassadeur du Maroc en Libye, en Irak, en Iran et aux Émirats Arabes Unis, puis chargé de mission au Cabinet Royal et président-fondateur du Club des Diplomates Marocains. Membre de l'Académie du Royaume du Maroc dont il est l'un des fondateurs, il appartint également à l'académie scientifique irakienne, à l'académie de langue arabe du Caire, à l'académie de langue arabe de Damas, à la Fondation du patrimoine islamique de Londres et à l'académie scientifique égyptienne. Son œuvre monumentale, l'Histoire Diplomatique du Maroc en 12 volumes, complétée par trois volumes d'Annexes, est le résultat de décennies de travail dans les archives de l'Europe entière, Gênes, Madrid, Lisbonne, Londres, Paris à traquer méthodiquement les preuves documentaires d'une diplomatie marocaine millénaire que l'histoire officielle européenne avait tendance à minimiser ou à ignorer. Il est décédé le 2 avril 2015 à Rabat, à l'âge de 93 ans, laissant derrière lui une œuvre irremplaçable. Que Allah ait son âme.
Ce document de 1138 dit quelque chose d'essentiel sur la nature du Maroc en tant qu'État. Il ne s'agit pas d'une curiosité archivistique. Il s'agit de la preuve que le Maroc entretenait des relations diplomatiques formelles et des traités commerciaux avec les grandes puissances européennes à une époque où la plupart des États modernes n'existaient pas encore. Pendant que Gênes et Marseille signaient des traités avec le Sultan Ali ben Youssef, l'Algérie actuelle n'existait pas en tant qu'entité politique. La France n'était pas encore unifiée. L'Espagne n'était pas encore constituée. Le Maroc, lui, avait une flotte, un sultan, des ambassadeurs et des traités et il avait un État et une diplomatie. Il avait une souveraineté que les grandes puissances commerciales de son époque reconnaissaient par écrit, avec leurs sceaux et leurs signatures.
Ce document raconte ce que le Maroc a toujours été : une puissance ancrée dans son territoire, ouverte sur le monde, capable d'imposer le respect par la force et de le consolider par la diplomatie. Sous la conduite de SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, héritier de cette continuité millénaire, le Maroc continue de projeter cette même présence sur la scène internationale, en Afrique, en Europe, aux Nations Unies. Les méthodes ont changé mais la nature du Royaume, elle, est restée.
Le Dr. Tazi dans son HDM Volume 5 pages 221-222 a donné la traduction du contenu :
"Les villes de Gênes et de Marseille s'engagent à signer un traité directement avec le Sultan du Maroc, concernant les échanges commerciaux avec le Continent africain, le respect des personnes et des biens en rapport avec le Sultan, ainsi que le respect des navires marocains de la part des corsaires de la région."







Une nouvelle preuve historique de la diplomatie marocaine, aujourdhui encore le Maroc s’impose comme une nation respectée et influente sur la scène internationale