L'AMBASSADEUR MAROCAIN QUI AURAIT INSPIRÉ OTHELLO À SHAKESPEARE
- louel3arabiya

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En août 1600, un diplomate marocain du nom d'Abd al-Ouahid ibn Massaoud ibn Mohammad Anoun débarque à Londres avec une suite de quinze hommes et s'installe six mois durant près de la Royal Exchange. Trois ans plus tard naît sur les scènes anglaises Othello, le Maure de Venise. Depuis plusieurs décennies, des chercheurs en littérature anglaise et en histoire diplomatique explorent une hypothèse fascinante, celle d'un lien entre ce passage remarqué à la cour d'Élisabeth Ire et l'un des personnages les plus célèbres du théâtre mondial.
Cette hypothèse ne prétend pas que Shakespeare ait écrit une biographie déguisée de l'ambassadeur marocain. Les spécialistes s'accordent sur l'origine de l'intrigue d'Othello, une nouvelle italienne publiée en 1565 par Giovanni Battista Giraldi, dit Cinthio. Shakespeare en reprend la trame, mais transforme profondément le personnage principal, qu'il installe comme un homme de pouvoir, un général admiré, un stratège respecté, un noble étranger évoluant au cœur d'une grande puissance européenne. C'est cette transformation précisément qui pousse certains chercheurs à s'interroger sur l'influence possible de l'ambassade marocaine de 1600.
À la fin du XVIe siècle, le royaume du Maroc pèse lourd dans le bassin méditerranéen. Sous le règne du sultan saadien Ahmad al-Mansour, de 1578 à 1603, la dynastie connaît son apogée. La victoire remportée le 4 août 1578 à la bataille de l'Oued al-Makhazin, dite bataille des Trois Rois, où périssent le roi du Portugal Sébastien Ier, l'ancien sultan Muhammad al-Mutawakkil et le sultan régnant Abd al-Malik, installe Ahmad al-Mansour au pouvoir et vaut au royaume un prestige international considérable. L'historien Nabil Mouline, dans son étude sur le califat imaginaire d'Ahmad al-Mansour publiée aux Presses universitaires de France, montre à quel point ce sultan mène ensuite une diplomatie tous azimuts, recevant dans son palais les ambassades d'Espagne, d'Angleterre, de France et de la Sublime Porte ottomane. L'Angleterre d'Élisabeth Ire devient alors un partenaire de choix, unie au Maroc par une même hostilité envers l'Espagne de Philippe II, qui domine à cette époque une grande partie des routes maritimes. C'est dans ce contexte qu'Ahmad al-Mansour envoie à Londres, en 1600, une délégation dirigée par Abd al-Ouahid ibn Massaoud, chargée de négocier les contours d'une possible alliance anglo-marocaine.

L'arrivée de cette ambassade ne passe pas inaperçue. Le professeur Michael Dobson, directeur du Shakespeare Institute de l'université de Birmingham, juge d'ailleurs "hautement probable" que Shakespeare ait eu connaissance de la présence à Londres de cet homme dont la fonction équivalait, dans son propre pays, à celle d'un premier ministre, comme le rapporte The National. L'ambassadeur et sa délégation, reçus par la reine les 19 août et 10 septembre 1600, fréquentent les mêmes cercles que les milieux du théâtre londonien, au point que certains historiens n'excluent pas une visite au Globe, la salle où se jouent alors les pièces de Shakespeare. Son portrait, la plus ancienne peinture britannique connue représentant une figure musulmane selon les collections de l'université de Birmingham, conservé aujourd'hui au Shakespeare Institute, témoigne de la fascination qu'exerce alors cette délégation sur une société anglaise peu habituée à croiser des diplomates musulmans. Abd al-Ouahid ibn Massaoud y incarne l'image d'un Maroc souverain, organisé, capable de traiter d'égal à égal avec les grandes puissances du continent.
Cette dimension éclaire la construction du personnage d'Othello. Shakespeare façonne un commandant militaire que Venise reconnaît et respecte, dont le talent stratégique lui vaut une place à part dans la société qu'il sert. Dès les premières scènes, les autres personnages insistent sur son identité étrangère en le désignant comme "the Moor", terme qui, à l'époque de Shakespeare, pouvait renvoyer aux populations du Maroc. Le choix de faire de ce Maure un homme d'autorité tranche avec les représentations habituelles de la Renaissance européenne, où les peuples musulmans se voient le plus souvent réduits à l'exotisme ou à la menace. Othello, lui, force l'admiration par ses qualités militaires et son intelligence, une image bien plus proche de celle qu'un public londonien pouvait se faire d'un ambassadeur marocain que des figures caricaturales alors en vogue sur les scènes anglaises.

Le chercheur britannique E. A. J. Honigmann, dans son ouvrage Shakespeare: The Lost Years (Manchester University Press, 1985), compte parmi les premiers universitaires à défendre l'idée que l'ambassade de 1600 a pu nourrir l'imaginaire de Shakespeare, jugeant significative la proximité entre la visite du diplomate marocain et la rédaction de la pièce quelques années plus tard. Emily C. Bartels, spécialiste des représentations du monde islamique dans la littérature anglaise de la Renaissance, développe une analyse voisine dans Speaking of the Moor: From Alcazar to Othello (University of Pennsylvania Press, 2008), montrant comment les contacts entre l'Angleterre et les sociétés musulmanes ont façonné la manière dont les auteurs élisabéthains représentaient l'étranger. L'historien Nabil Matar, dans Islam in Britain, 1558-1685 (Cambridge University Press, 1998) puis dans Britain and Barbary, 1589-1689 (University Press of Florida, 2005), a de son côté démontré que les relations entre l'Angleterre et le monde musulman de cette période dépassaient largement ce que l'on a longtemps cru, portées par une circulation continue de diplomates, de marchands et de voyageurs. Plus récemment, l'historien Jerry Brotton consacre à cette rencontre une large part de This Orient Isle: Elizabethan England and the Islamic World (Penguin, Allen Lane, 2016).
Il convient cependant de garder la prudence de rigueur. La source principale de la pièce demeure la nouvelle de Cinthio, et le lien avec l'ambassade marocaine reste une hypothèse, non un fait établi. Ce que Shakespeare enrichit, en revanche, c'est bien la portée du récit, transformant une tragédie italienne en une méditation sur l'identité, la confiance, la jalousie et la place de l'étranger dans une société européenne. Le dramaturge connaissait vraisemblablement les débats de son temps sur les relations avec les puissances étrangères, et l'arrivée spectaculaire d'une ambassade marocaine à Londres, trois ans avant la création d'Othello, constitue un arrière-plan historique qu'aucun chercheur sérieux ne peut ignorer.
La position aujourd'hui dominante chez les spécialistes reste nuancée. Othello n'est pas Abd al-Ouahid ibn Massaoud, mais l'ambassadeur marocain a très probablement contribué à façonner l'environnement culturel et politique dans lequel Shakespeare a puisé son inspiration. Elle rappelle surtout qu'au tournant du XVIIe siècle, alors que l'Algérie voisine vivait sous administration ottomane, le Maroc s'affirmait comme un acteur diplomatique reconnu, capable d'envoyer ses ambassadeurs dans les grandes cours européennes et d'influencer, même indirectement, la culture occidentale.
L'idée qu'un diplomate marocain ait pu inspirer l'un des personnages les plus célèbres du théâtre mondial demeure ainsi une piste aussi fascinante que documentée, à la croisée de l'histoire du Maroc, de la diplomatie internationale et de la littérature universelle. Elle rappelle que le rayonnement d'un pays ne se mesure pas seulement à ses frontières ou à ses conquêtes, mais aussi à la trace, parfois discrète, qu'il laisse dans l'imaginaire des autres nations. De la cour d'Ahmad al-Mansour aux planches du Globe, cette histoire dessine un Maroc déjà tourné vers le monde, conscient de sa puissance et soucieux de la faire reconnaître par les plus grandes cours d'Europe. Elle invite aussi, quatre siècles plus tard, à regarder autrement le patrimoine diplomatique marocain, fait de ces rencontres qui, sans jamais être écrites noir sur blanc dans les livres d'histoire littéraire, ont façonné en profondeur le regard que l'Occident porte sur le Royaume. Une piste que Maroc Patriotique pourrait, à l'avenir, continuer d'explorer.






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