LA MDAMMA, TRÉSOR INTEMPOREL DU PATRIMOINE MAROCAIN
- louel3arabiya

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La mdamma (المدمة), parfois prononcée mdemma ou mdama selon les régions est la ceinture traditionnelle marocaine par excellence. Bijou d'orfèvrerie, symbole de statut social, élément incontournable du trousseau de mariage et réserve d'épargne ou investissement de la femme marocaine : cette pièce d'apparat porte en elle toute la profondeur de la civilisation marocaine.
Son nom trouve très probablement sa racine dans le verbe arabe ضَمَّ (damm), qui signifie assembler, joindre, réunir. Et c'est précisément ce que la mdamma est dans sa structure : une suite de plaques articulées les unes aux autres, à la manière de dominos mis bout à bout. Le préfixe m- désignant en arabe l'objet ou le résultat de l'action, mdamma signifierait ainsi littéralement "ce qui est assemblé" , un nom qui décrit la nature même de l'objet. Elle peut être réalisée en or massif 18 ou 22 carats, en argent ciselé, en cuivre plaqué or, ou encore incrustée de pierres précieuses et semi-précieuses (rubis, émeraudes, turquoises, coraux, nacre) selon le rang et les moyens de sa propriétaire. Son poids oscille généralement entre 250 et 500 grammes, certaines pièces d'exception pouvant dépasser le kilogramme. Il est quasi impossible d'en trouver deux parfaitement identiques : chaque mdamma est une œuvre unique, née des mains et de l'imagination de l'artisan qui l'a fabriquée.
La première mention historique connue de la mdamma remonte au règne d'Abou Al-Hassan Al-Marini, sultan mérinide du Maroc, qui en offrit une au roi d'Égypte et du Levant en l'an 738 de l'hégire (vers 1337 après J.-C.). Ce geste diplomatique dit tout de la valeur symbolique et matérielle que les Marocains accordaient déjà à cet objet : la mdamma était un cadeau digne d'un roi et elle s'est ensuite répandue dans toutes les couches de la société, adaptant sa forme et ses matériaux au statut de celle qui la porte. Chez les grandes familles de Fès ou de Rabat, elle était en or massif serti de pierreries rares. Dans les campagnes et les foyers plus modestes, l'argent ou le cuivre doré prenaient le relais, sans jamais sacrifier la finesse du travail artisanal.
La mdamma se porte par-dessus le caftan ou la takchita, ceinturant la robe à la taille pour en révéler la coupe et sublimer la silhouette de celle qui la porte. Son rôle est à la fois pratique et esthétique : elle ajuste un vêtement souvent ample, crée une taille marquée et transforme les tenues marcaines déjà belles en tenues de cérémonie inoubliable.
Les artisans qui fabriquent la mdamma, appelés sebbakine (صباكين) ou maalmine dial lhli (معلمين ديال الحلي, maîtres bijoutiers), travaillent selon des techniques transmises de génération en génération, souvent au sein de la même famille. Le métal est fondu, laminé, découpé en plaques rectangulaires ou ovales, puis ciselé, gravé, ajouré ou serti à la main. Les motifs les plus courants sont les arabesques, les rosaces, les formes géométriques héritées de l'art andalou et amazigh, et les fleurs stylisées. Les plaques sont ensuite assemblées sur une chaîne ou un ruban souple, qui court de part et d'autre d'une broche centrale, al brozza ou hzam (الحزام), qui constitue le point d'attache et souvent la pièce maîtresse de toute la ceinture. Certaines mdammate comportent aussi de petites poches décoratives suspendues aux plaques, détail caractéristique de la ceinture marocaine traditionnelle.
Il existe plusieurs grandes familles de mdamma, dont les noms en darija reflètent leur origine géographique ou leur style propre.
La mdamma fassia (المدمة الفاسية), originaire de Fès, capitale spirituelle du Maroc et vitrine de l'orfèvrerie nationale, se distingue par ses plaques finement encastrées les unes dans les autres, ses gravures denses et son travail de ciselure d'une précision remarquable. C'est la mdamma la plus emblématique et la plus recherchée des connaisseurs.
La mdamma rbatia (المدمة الرباطية), propre à Rabat et Salé, arbore souvent des plaques plus larges, des motifs floraux généreux et un galbe plus allongé, héritage direct des grandes familles andalouses venues s'y installer après la chute de Grenade en 1492.
La mdamma tetouania (المدمة التطوانية), venue de Tétouan, trahit elle aussi cette influence hispano-mauresque : formes élancées, travail aérien et une légèreté qui contraste avec la densité de la fassia.
La mdamma soussia (المدمة السوسية), originaire du Souss et de la région amazigh, se reconnaît à ses motifs géométriques épurés, souvent travaillés en argent qui est le métal de prédilection des artisans du Sud marocain.
La mdamma marrakchia (المدمة المراكشية), propre à Marrakech, mêle influences arabes et amazigh dans des compositions plus colorées, souvent enrichies de pierres vives comme le corail, la turquoise ou le grenat.
La mdamma taqlidi (المدمة التقليدية — la mdamma "dans les règles de la tradition ") désigne aujourd'hui les modèles qui reprennent les codes classiques tout en étant fabriqués en cuivre plaqué or, ce qui les rend accessibles à toutes les bourses sans renoncer à l'élégance d'apparat.
Au-delà de l'esthétique, la mdamma joue un rôle économique et symbolique profond dans la société marocaine. Lors du mariage, elle fait partie des cadeaux que le fiancé offre à sa future épouse, au même titre que les bijoux et les tenues. Elle représente à la fois la générosité du mari, la prospérité de la nouvelle famille et la sécurité économique de la femme. À une époque où les services bancaires n'étaient pas accessibles à tous, posséder une mdamma en or signifiait posséder une épargne tangible, transmissible, qui ne se dévalue pas. On la revendait en cas de besoin, on la transmettait à ses filles le jour de leur propre mariage. La mdamma est aussi indissociable d'un rituel particulier du mariage traditionnel marocain. C'est au moment où la mariée revêt chacune de ses tenues car une mariée marocaine peut en changer sept fois dans la nuit, que la mdamma correspondante est nouée autour de sa taille par sa mère ou une proche, dans un geste discret chargé d'amour, d'émotion et de continuité familiale.
Aujourd'hui, les créateurs de mode marocains (et parfois non marocains) intègrent dans leurs collections des ceintures qui revisitent les codes patrimoniaux tout en leur insufflant une modernité assumée (nouvelles formes, nouveaux matériaux, nouvelles pierres). On la voit désormais portée sur des robes contemporaines dans des défilés de haute couture internationale. Mais qu'elle soit en or massif forgé dans les ruelles du mellah de Fès ou en cuivre plaqué acheté dans un souk de Casablanca, la mdamma reste ce qu'elle a toujours été : le signe que la femme marocaine qui la porte est parée, célébrée, et reconnue dans toute sa beauté.






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