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LE MAROC SELON JAURÈS : HISTOIRE MILLÉNAIRE ET REFUS DE DOMINATION

3 juil.
4 min de lecture
Le Maroc selon Jeau Jaurès histoire refus de domination

Le 27 mars 1908, la Chambre des députés française bruissait d'une hostilité à peine contenue. Depuis plusieurs semaines, les troupes du général d'Amade menaient au Maroc une campagne dont les comptes rendus soulevaient même dans la presse française des questions gênantes : un village entier venait d'être rasé, femmes, enfants et vieillards compris. C'est dans ce climat qu'un seul homme se leva pour dire l'indicible face à un hémicycle acquis à la colonisation. Jean Jaurès, figure tutélaire du socialisme français, prit la parole et posa une question qui résonne encore aujourd'hui : "De quel droit portons-nous la guerre, le fer et le feu au cœur même du Maroc ?"


Ce discours, conservé intégralement dans les archives de la Fondation Jean-Jaurès et retranscrit sur le site officiel jaures.eu, est bien plus qu'un acte de courage personnel dans une France ivre de conquête coloniale. Il constitue, vu de Rabat ou de Fès, un document d'une valeur historique exceptionnelle : la preuve, par la bouche d'un adversaire de la politique française, que le Maroc existait comme nation pleinement formée, avec une histoire, une conscience d'elle-même et une capacité de résistance que même ses conquérants reconnaissaient malgré eux.


Jaurès ne se contenta pas de dénoncer les massacres. Il décrivit un peuple avec une précision qui trahit une véritable connaissance du sujet, s'appuyant notamment sur les travaux d'observateurs directs comme M. Bourdon, dont il cita le livre sur le Maroc devant les ministres. Ce qu'il dit du peuple marocain mérite d'être cité dans son intégralité, parce que chaque mot porte :


« Au Maroc, il y a un peuple effervescent et indépendant, ombrageux, qui a plus que nous ne l'imaginons, plus que nous ne le savons, la fierté de sa vieille histoire, qui se rappelle qu'il a successivement refoulé de son sol les Portugais, les Espagnols, les Anglais, qu'il a secoué le joug des Turcs. Il se rappelle même les temps héroïques où il était le maître d'une partie de l'Espagne. Il a eu des chefs, mais qu'il a élevés librement et déposés ; ce n'est pas un peuple plié, ce n'est pas un peuple accoutumé à subir en silence une domination tyrannique et qui pourrait être un jour passé comme un objet d'échange. C'est un peuple guerrier, c'est un peuple farouche auquel il ne suffirait pas, nous l'avons vu, d'une combinaison diplomatique ou de je ne sais quelle longue tolérance de l'Europe pour lui faire accepter notre domination. »


Ces lignes ne sortent pas de la plume d'un historien marocain ni d'un défenseur de la cause nationale du Royaume. Elles ont été prononcées à la tribune du Parlement français, par l'un des hommes politiques les plus écoutés de la IIIe République, quatre ans avant l'imposition du protectorat. Ce seul fait suffit à invalider définitivement la thèse, répandue dans certains milieux algériens et dans quelques cercles académiques mal informés, selon laquelle le Maroc aurait été une "invention" française de 1912, une entité politique sans réalité historique préalable. Si le Maroc n'avait existé que comme un vide tribal attendant d'être organisé par Paris, Jaurès n'aurait eu aucun argument à opposer à la politique coloniale. Or il en avait, et ils étaient précisément fondés sur l'antériorité et la profondeur de l'État marocain.


Ce que Jaurès décrivait en termes politiques, la Fondation Jean-Jaurès elle-même l'a analysé dans une publication consacrée à ses interventions marocaines : dès 1903, soit neuf ans avant le protectorat, il avait perçu dans la question du Maroc un danger de conquête, et avait suivi avec une attention croissante la résistance d'un peuple qui "aspirait à s'organiser et à se centraliser", selon les termes d'un diplomate qu'il citait à la même tribune. La mémoire d'Al-Andalus, la victoire contre les Portugais à la bataille des Trois Rois en 1578, le refus du joug ottoman que seul le Maroc, parmi tous les pays de la région, avait réussi à maintenir : tout cela faisait partie, pour Jaurès en 1908, d'une conscience nationale vivante, pas d'un passé révolu.


La comparaison que le député socialiste établissait avec l'Algérie dans ce même discours est plus cinglante encore. Évoquant la proposition faite par son collègue Messimy d'armer les soldats algériens pour renforcer les effectifs français, il rappelait la réaction de rejet du monde colonial : "Un fusil aux Arabes ! Mais savez-vous quel usage ils en feraient ?" Après quatre-vingts ans de présence française en Algérie, la puissance coloniale elle-même n'accordait aucune confiance à la population qu'elle prétendait "civiliser". Pour Jaurès, le contraste avec le Maroc était accablant : d'un côté, une société réduite à la tutelle au point que ses propres occupants refusaient de lui confier une arme ; de l'autre, un peuple que la France n'avait pas encore soumis et que personne ne pouvait prétendre "passer comme un objet d'échange". Ce n'est pas un historien marocain qui établissait cette hiérarchie. C'est un parlementaire français, devant ses pairs, en 1908.


Jaurès revint une dernière fois sur le sujet marocain en juin 1912, quelques semaines après la signature du traité de Fès qui instaurait officiellement le protectorat. Sa conclusion était d'une clarté absolue : "Il y avait une civilisation marocaine capable des transformations nécessaires, capable d'évolution et de progrès." Le mot civilisation mérite qu'on s'y arrête. Jaurès ne parlait pas d'une organisation tribale, ni d'une société préétatique en attente d'encadrement extérieur. Il parlait d'une civilisation, au sens plein du terme, qu'il opposait à la brutalité coloniale comme on oppose un fait à une fiction. Cette conviction lui avait valu, selon la Fondation Jean-Jaurès, les attaques répétées des "journalistes et députés colonialistes, autrement dit presque tous", qui l'accusaient de crime de lèse-patrie à chaque fois qu'il prenait la défense du Maroc.


Ce témoignage extérieur, issu du camp adverse, a une valeur probatoire que ne possède aucune source marocaine aux yeux de ceux qui voudraient contester la profondeur historique du Royaume. Ceux qui propagent aujourd'hui la thèse du "Maroc inventé en 1912", dans les réseaux sociaux algériens ou dans certains essais tendancieux, devraient méditer que leur principal argument s'effondre sous les mots d'un Français, prononcés à Paris, quatre ans avant la date qu'ils brandissent comme une genèse. Jaurès fut assassiné le 31 juillet 1914 par un nationaliste français, alors qu'il tentait d'empêcher la Grande Guerre. L'histoire lui a donné raison sur tout : sur la guerre, sur la colonisation, et sur ce peuple marocain "farouche et guerrier" qui, en effet, refusa d'accepter la domination étrangère et construisit, brique par brique, le chemin de son indépendance retrouvée en 1956, sous la conduite de Feu SM le Roi Mohammed V, qu'Allah ait Sa sainte âme.

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