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LE SULTAN MOHAMMED IV ET MONTEFIORE, QUAND LE MAROC DONNAIT UNE LEÇON AU MONDE

LE SULTAN MOHAMMED IV ET MONTEFIORE, QUAND LE MAROC DONNAIT UNE LEÇON AU MONDE

Il existe des documents qui, par leur existence même, témoignent d'un moment charnière de l'histoire. Cette lettre autographe signée de la main de Sir Moses Montefiore, rédigée depuis sa résidence d'East Cliff Lodge à Ramsgate le 15 juin 1864, est de ceux-là. Adressée au Président et au Conseil d'administration de l'Université d'Ancône, elle constitue l'un des rares témoignages directs de l'une des missions diplomatiques les plus remarquables du XIXe siècle, celle qu'accomplit Montefiore auprès du Sultan du Maroc Mohammed IV, en faveur des sujets juifs et non-musulmans de l'Empire chérifien.


En 1863, Sir Moses Montefiore, philanthrope britannique, figure tutélaire des communautés juives d'Europe et président du Board of Deputies of British Jews reçoit un appel au secours en provenance du Maroc. Plusieurs Juifs sont emprisonnés à Safi, accusés du meurtre d'un ressortissant espagnol.


Fort du soutien du gouvernement britannique et de sa réputation de diplomate hors pair, Montefiore entreprend aussitôt le voyage vers le Maroc. Son périple le conduit d'abord en Espagne, où il est reçu par le Premier ministre et par la reine Dona Isabella II, qui lui assure le respect de toutes les religions. À Tanger, il est accueilli en grande pompe et obtient rapidement la libération des prisonniers. La caravane se remet alors en route vers Marrakech, escortée avec les honneurs militaires, pour une audience solennelle avec le Sultan.


La réception à la cour du Sultan Mohammed IV dépasse en éclat tout ce qu'on aurait pu imaginer. Six mille soldats forment une haie d'honneur. Le Sultan, monté sur son cheval de parade blanc, salue personnellement Montefiore, qui porte ce jour-là son uniforme de Lord-Lieutenant de la Ville de Londres. Puis vient l'audience privée, au cours de laquelle Montefiore plaide la cause des Juifs et des Chrétiens de l'Empire, réclamant pour eux un traitement égal à celui des sujets musulmans.


LE SULTAN MOHAMMED IV ET MONTEFIORE, QUAND LE MAROC DONNAIT UNE LEÇON AU MONDE
LE SULTAN MOHAMMED IV ET MONTEFIORE, QUAND LE MAROC DONNAIT UNE LEÇON AU MONDE

Le Sultan répond par la promulgation d'un Dahir d'une portée considérable. Ce texte solennel ordonne à tous les gouverneurs, cadis et fonctionnaires de l'Empire de traiter les juifs «avec la plus grande bienveillance», de leur assurer «justice et équité», de ne porter atteinte ni à leurs personnes ni à leurs biens, et de les considérer «comme des sujets égaux devant la loi». Le Dahir précise que tout acte arbitraire commis à leur encontre fera l'objet d'une sanction pénale.


C'est dans ce contexte exceptionnel que prend tout son sens la lettre conservée aujourd'hui. Rédigée en anglais, de la main même de Montefiore, elle répond aux félicitations que lui a adressées l'Université d'Ancône pour son action en faveur de «notre nation». Montefiore y rend grâce à «Dieu de ses pères» pour le succès de sa mission, et rapporte que l'édit obtenu auprès du Sultan est en cours de promulgation dans l'ensemble des territoires de l'Empire chérifien. Il exprime l'espoir que les gouverneurs de province sauront «appliquer et faire respecter le gracieux décret de leur souverain».


Document rédigé sur papier bleu, à l'encre, depuis East Cliff Lodge à Ramsgate, et daté du 15 juin 1864, cette lettre autographe signée porte en bas de page la mention manuscrite : «To the President and to the Council of the Administration of the University of Ancona».


Au-delà de l'événement lui-même, ce que révèle cette mission, c'est une réalité souvent méconnue : le Maroc a, de longue date, entretenu avec ses communautés juives un rapport de coexistence ancré dans sa tradition souveraine. Le Sultan ne cède pas ici à une pression extérieure, il réaffirme, en la formalisant, une norme de justice que le Dahir lui-même qualifie d'«établie, sue et documentée» de longue date.


Le Parlement britannique vota d'ailleurs une motion de félicitations au Sultan, saluant «sa noble conduite», reconnaissance rare, de la part d'une puissance européenne de l'époque, envers un souverain africain et musulman.


Ce document, référencé dans les travaux de David Bensoussan (Il était une fois le Maroc), dans les Diaries of Sir Moses and Lady Montefiore (Londres, 1890), ainsi que dans le récit de voyage du Dr Thomas Hodgkin (Narrative of a Journey to Morocco, Londres, 1866), s'inscrit dans la mémoire longue d'un Maroc pluriel, ouvert et souverain, un Maroc qui, bien avant les grandes conventions internationales sur les droits de l'homme, posait par édit royal le principe d'égalité de tous ses sujets devant la loi.


Sources : David Bensoussan, Il était une fois le Maroc - Diaries of Sir Moses and Lady Montefiore, Londres, 1890 - Dr Thomas Hodgkin, Narrative of a Journey to Morocco, Londres, 1866 - Kestenbaum, juin 2001, n°451

1 commentaire


Nadia
il y a 5 heures

Un dossier passionnant, qui met en lumière encore une fois la diplomatie marocaine 👏🏼

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