RELATIONS BELGO-MAROCAINES, UNE ALLIANCE HISTORIQUE ET STRATÉGIQUE
- Brahim Al Maghribi

- il y a 8 heures
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Il y a des relations internationales qui naissent dans les bureaux feutrés des chancelleries. D’autres s’écrivent lentement, presque à bas bruit, au fil des siècles, des ports, des migrations et des fidélités humaines. La relation entre le Maroc et la Belgique appartient à cette seconde catégorie.
Elle ne commence ni en 1964 avec l’immigration, ni même au XXe siècle. Elle plonge ses racines dans une époque où ni la Belgique moderne ni les États-nations actuels n’existaient encore, mais où le Maroc, lui, était déjà un acteur établi du commerce international.
Au XVIe siècle, les routes commerciales reliant le Maroc à l’Europe du Nord sont déjà actives. Des marchands, souvent issus des diasporas juives séfarades chassées de la péninsule ibérique, structurent des échanges entre Marrakech et les villes flamandes, notamment Anvers, alors l’un des grands poumons économiques du continent.
Des noms apparaissent dans les archives commerciales, comme celui de Salvador Nunes, actif dans la seconde moitié du XVIe siècle, qui organise l’exportation de produits marocains comme le sucre, dattes, mélasse vers les ports du Nord. Ce commerce n’est pas marginal puisqu'il s’inscrit dans un réseau organisé, régulier, qui témoigne d’une réalité souvent oubliée d'un Maroc pleinement intégré aux circuits économiques globaux.
À une époque marquée par les fractures religieuses en Europe, le Maroc entretient déjà des relations avec des villes protestantes des anciens Pays-Bas. Cette capacité d’adaptation diplomatique et commerciale annonce une constante de l’histoire marocaine : dialoguer avec tous, sans jamais renoncer à sa souveraineté.
Lorsque la Belgique devient indépendante en 1830, elle s’inscrit progressivement dans le jeu diplomatique international. Trente ans plus tard, en 1862, un traité d’amitié, de commerce et de navigation est signé entre le Sultan Sidi Mohammed Ben Abderrahmane et le Roi Léopold Ier.

Ce texte, conservé dans les archives diplomatiques, mérite d’être relu aujourd’hui. Il s’agit d’un traité négocié entre deux souverainetés reconnues. Le Maroc, à cette époque, reste l’un des rares États en Afrique du Nord à maintenir une marge de manœuvre face aux pressions européennes.
La Belgique, de son côté, cherche à développer ses débouchés commerciaux. Les intérêts convergent.
Ce moment est essentiel, car il installe une relation qui n’est ni coloniale, ni conflictuelle, mais fondée sur l’échange. Même lorsque Léopold II nourrit des ambitions coloniales ailleurs, notamment au Congo, le Maroc échappe à cette logique. Ce n’est pas un hasard, c’est un choix politique et stratégique du Royaume.
Il faut attendre le XXe siècle pour que la relation change de dimension. Après l’indépendance du Maroc en 1956, les contacts reprennent rapidement avec l’Europe. La Belgique, en pleine reconstruction industrielle, fait face à une pénurie de main-d’œuvre, notamment dans ses charbonnages.
Le 17 février 1964, un accord est signé entre Rabat et Bruxelles pour organiser le recrutement de travailleurs marocains. Ce texte, souvent résumé à une simple convention migratoire, est en réalité bien plus structurant. Il encadre les conditions de travail, mais ouvre surtout la voie au regroupement familial. Très vite, ce qui devait être une migration temporaire devient une installation durable.
Les premiers Marocains arrivent dans les bassins industriels de Liège, Charleroi, mais aussi à Bruxelles et Anvers. Ils travaillent dans des conditions difficiles, souvent invisibles, mais participent directement à la reconstruction économique du pays.
En 1974, la Belgique met fin au recrutement officiel de travailleurs étrangers. Mais le mouvement est déjà lancé. Les familles sont là, les enfants naissent, grandissent, s’intègrent.
Une nouvelle réalité s’installe. Aujourd’hui, la population d’origine marocaine constitue la première communauté d’origine non européenne en Belgique. Les estimations varient entre 500 000 et 700 000 personnes.
Mais réduire cette présence à un chiffre serait passer à côté de l’essentiel puisque les Belgo-Marocains sont présents dans tous les secteurs : économie, politique, culture, sport. Ils investissent au Maroc, maintiennent des liens familiaux, contribuent aux transferts financiers, mais participent aussi pleinement à la vie belge.
Ce lien humain est sans doute le véritable cœur de la relation bilatérale. Il crée une continuité, une proximité que peu de pays peuvent revendiquer.
En 2024, l’exposition Belgica Biladi 2024 est venue rappeler cette histoire partagée. Le titre lui-même “Belgica Biladi”, “la Belgique, mon pays” résume une identité assumée, double, mais jamais contradictoire.
Il existe aussi un autre lien, plus discret mais tout aussi structurant puisque le Maroc et la Belgique sont deux monarchies constitutionnelles. Cette similarité n’est pas qu’institutionnelle. Elle se traduit dans la manière de concevoir la stabilité, la continuité de l’État et le rôle du souverain.
Le Roi Mohammed VI incarne une vision stratégique de long terme pour le Royaume, notamment en matière de développement économique et de rayonnement international. En Belgique, le Roi Philippe joue un rôle d’équilibre dans un système fédéral.
Entre les deux pays, les relations entre les familles royales ont toujours été décrites comme cordiales, directes, et empreintes de respect mutuel. Dans les relations internationales, ce type de lien compte plus qu’on ne le dit.
Depuis une quinzaine d’années, les relations belgo-marocaines ont franchi un cap et ne reposent plus uniquement sur l’histoire ou la diaspora, mais sur des intérêts économiques et stratégiques concrets.
La Belgique accompagne le Maroc à travers son agence Enabel, notamment dans des domaines clés : transformation digitale, cybersécurité, économie sociale. En 2024, plusieurs programmes ciblent directement la modernisation de l’administration marocaine et la formation.
De son côté, le Maroc attire les investissements par sa stabilité, sa position géographique et ses infrastructures. Ports atlantiques, énergies renouvelables, industrie : le Royaume s’impose comme une plateforme crédible entre l’Europe et l’Afrique.
Le 23 octobre 2025 marque une étape décisive. À Bruxelles, le vice-premier ministre Maxime Prévot et le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita officialisent une position attendue.
La Belgique reconnaît que l’initiative marocaine d’autonomie pour le Sahara constitue la base la plus sérieuse et réaliste pour une solution politique. Cette déclaration s’inscrit dans une évolution européenne plus large, mais elle reflète aussi une conviction construite dans le temps.
Car derrière cette position, la Belgique connaît le Maroc et sa stabilité, ses institutions, son rôle sécuritaire et connaît aussi le poids de sa diaspora. On peut donc parler d'un soutien stratégique de la part du Royaume de Belgique.
Dans un contexte marqué par les menaces terroristes et les défis migratoires, la coopération entre Rabat et Bruxelles s’est intensifiée. Le Maroc est aujourd’hui reconnu pour son expertise en matière de renseignement et de prévention de la radicalisation. Plusieurs opérations menées en Europe ont bénéficié d’informations transmises par les services marocains.
Cette collaboration, rarement médiatisée, est pourtant essentielle. Elle repose sur une confiance construite dans la durée et confirme surtout que le Maroc est aussi un acteur de sécurité pour l’Europe.
Ce qui relie aujourd’hui le Maroc et la Belgique dépasse largement les cadres classiques de la diplomatie. Il y a l’histoire, bien sûr. Les traités, les échanges commerciaux, les accords mais il y a surtout les hommes, les familles, les trajectoires croisées et désormais une convergence stratégique.
Dans un monde fragmenté, où les alliances évoluent rapidement, la relation belgo-marocaine apparaît comme un modèle de stabilité et de pragmatisme et montre qu’un partenariat équilibré entre l’Europe et l’Afrique est non seulement possible, mais déjà en réalité.






Preuve que la diplomatie marocaine est active depuis des décennies