Rabat
top of page

POURQUOI LE MAROC EST L'UN DES GRANDS GAGNANTS DE LA COURSE MONDIALE À L'INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

POURQUOI LE MAROC EST L'UN DES GRANDS GAGNANTS DE LA COURSE MONDIALE À L'INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

Le 15 novembre 2025, dans la ville de Dakhla, la ministre marocaine de la Transition numérique Amal El Fallah Seghrouchni signe une convention pour la construction d'un data center de 500 mégawatts entièrement alimenté par des énergies renouvelables. Pour comprendre ce que représente ce chiffre, voici un repère : le plus grand data center en activité en France est actuellement le Paris Digital Park à la Courneuve, avec 80 mégawatts. Dakhla sera six fois plus grand et c'est la décision d'un pays qui a compris quelque chose que beaucoup n'ont pas encore vu, la course mondiale à l'intelligence artificielle n'est pas une course de logiciels mais c'est une course d'énergie. Et le Maroc possède l'une des ressources énergétiques les plus précieuses du monde : un Sahara gorgé de soleil et de vent, vaste, peu peuplé, et connecté à l'Europe par la fibre optique.


Il y a une formule d'Arthur Mensch, cofondateur et PDG de Mistral AI, l'intelligence artificielle française valorisée à 11,7 milliards d'euros après l'entrée au capital d'ASML en septembre 2025, que ses équipes répètent comme un mantra : "L'intelligence artificielle, c'est un peu un travail d'électricien. Notre rôle, c'est de transformer des mégawatts en intelligence." Cette phrase dit en douze mots ce que des heures de conférences n'arrivent pas toujours à communiquer. Il faut comprendre que pour faire fonctionner l'intelligence artificielle, il faut de l'énergie et beaucoup d'énergie. Massivement plus que tout ce qu'on a connu dans l'histoire du numérique. Un data center classique, celui qui héberge des sites internet ordinaires, fonctionne avec environ 10 kilowatts par rack, cette armoire métallique remplie de serveurs qui constitue l'unité de base d'un centre de données. Un data center d'intelligence artificielle fonctionne avec 100 kilowatts par rack, dix fois plus. Et quand un pays n'a pas assez d'énergie pour alimenter ses data centers, il n'a pas d'intelligence artificielle souveraine. Il l'importe et importer l'intelligence artificielle, c'est importer une dépendance.



Pour comprendre pourquoi le Maroc est en train de prendre une décision stratégique majeure, il faut d'abord comprendre pourquoi cette dépendance est un problème existentiel pour la plupart des pays du monde. Les grandes intelligences artificielles les plus performantes, Claude d'Anthropic avec ses modèles Opus, ChatGPT d'OpenAI avec ses modèles GPT, Gemini de Google et Grok d'Elon Musk, sont toutes des sociétés américaines. Elles fonctionnent avec des modèles dits "fermés" : vous posez une question, vos données quittent votre appareil, transitent par leurs serveurs aux États-Unis, et c'est là qu'elles sont traitées. Concrètement, cela signifie que si un ingénieur d'une centrale nucléaire française, d'une banque marocaine ou d'un ministère algérien utilise ces outils pour analyser des documents sensibles, ces documents se retrouvent potentiellement accessibles à des entreprises américaines soumises au droit américain. Dans un contexte où l'administration Trump n'hésite pas à utiliser tous les leviers à sa disposition, y compris le renseignement, pour défendre les intérêts américains, cette réalité technique est devenue une question de souveraineté nationale pour chaque gouvernement non américain. Ce n'est pas une théorie du complot mais l'évidence de la géopolitique de l'ère numérique.


Ce qui change tout dans l'équation, c'est la révolution des modèles open source. DeepSeek, développé en Chine, et Mistral, développé en France, sont des intelligences artificielles dont le code est public, téléchargeable et utilisable sans envoyer la moindre donnée à qui que ce soit. Concrètement, une entreprise, une banque ou un gouvernement peut télécharger le modèle Mistral directement sur ses propres serveurs, couper toute connexion internet, et utiliser une intelligence artificielle performante en toute souveraineté. À la fin 2024, les modèles open source étaient encore loin derrière les modèles américains. À mi-2025, l'écart s'est considérablement réduit : DeepSeek V4 atteint un score de performance de 89,7% quand le meilleur modèle fermé américain, Claude Opus 4.7, atteint 93,3%. Et surtout, l'immense majorité des tâches pour lesquelles les entreprises ont besoin de l'intelligence artificielle, gérer des clients, analyser des documents, rédiger des rapports, vérifier des formulaires, est déjà parfaitement couverte par les modèles open source. Le cerveau de l'intelligence artificielle n'est plus un problème. Il est disponible, performant et souverain.



Ce qui reste, c'est l'infrastructure pour le faire tourner. Des data centers et l'énergie pour alimenter ces data centers. C'est là, et là seulement, que se joue désormais la vraie compétition mondiale de l'intelligence artificielle et l'exemple danois est édifiant. Le Danemark, pays qui a massivement investi dans les éoliennes en mer et sur terre, est devenu au tournant des années 2020 l'une des destinations les plus attractives d'Europe pour les data centers d'intelligence artificielle, précisément parce que ses énergies renouvelables permettent aux investisseurs de signer des contrats d'achat d'électricité stables sur vingt ans, ce que les centrales à gaz ou à charbon ne peuvent pas garantir. Mais le gouvernement danois a reçu des demandes d'installation électrique pour plus de 60 gigawatts. Sa capacité totale disponible est d'environ 7 gigawatts. Il a été contraint, début 2025, de suspendre toutes les autorisations pour de nouveaux data centers. Le Danemark n'a pas assez d'espace ni de ressources pour suivre la demande. C'est sa limite géographique.


La France possède, elle, un avantage considérable : son parc nucléaire avec une production de 547 térawatts-heures en 2024 pour une consommation nationale de 451, la France est exportatrice nette d'électricité décarbonée et stable. C'est pour cette raison qu'Emmanuel Macron a pu annoncer lors du Sommet de l'IA de Paris en février 2025 plusieurs milliards d'euros d'investissements privés dans des data centers en France. L'électricité nucléaire française présente exactement les caractéristiques recherchées par les investisseurs dans les data centers : décarbonée, stable, prévisible, et disponible en grandes quantités. C'est une réalité. Mais la France a aussi d'autres priorités énergétiques simultanées : la décarbonation de l'industrie lourde, l'électrification des transports, le chauffage. Quand on additionne tous ces besoins, les calculs montrent que la capacité supplémentaire disponible pour les data centers en France reste limitée. Et construire de nouveaux réacteurs nucléaires prend entre dix et quinze ans. La France a une fenêtre d'opportunité réelle mais contrainte.


Le Maroc n'a pas ces contraintes et c'est là que tout change. Le Maroc ne possède pas de pétrole, mais il possède quelque chose qui vaut peut-être davantage dans l'économie de l'intelligence artificielle : une carte solaire et éolienne d'une richesse absolument exceptionnelle, combinée à des espaces disponibles en quantités illimitées et à une position géographique unique entre l'Europe et l'Afrique. Les données météorologiques et géophysiques sont sans appel : le sud du Maroc, la région de Dakhla-Oued Eddahab et ses environs, figure parmi les zones les plus venteuses et les plus ensoleillées du monde. Des parcs solaires et éoliens d'une efficacité inégalable peuvent y être installés à volonté, sans problème d'acceptation sociale, sans conflit d'espace, sans limite pratique. Une fois construits, ils garantissent un prix de l'électricité stable et prévisible sur vingt ans. C'est exactement ce que Google vient de signer avec TotalEnergies en Malaisie pour une centrale solaire : un contrat sur 21 ans d'électricité propre et stable. C'est exactement ce que les investisseurs en data centers d'intelligence artificielle recherchent partout dans le monde.



Cette réalité physique n'a pas échappé aux décideurs marocains, ni à SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste. La stratégie énergétique royale, articulée depuis 2009 autour des énergies renouvelables avec l'objectif de 52% dans le mix électrique à l'horizon 2030, ne prend aujourd'hui que plus de sens dans le contexte de la révolution de l'intelligence artificielle. La centrale solaire Noor à Ouarzazate, inaugurée en phases successives de 2016 à 2019, est l'une des plus grandes centrales solaires à concentration du monde. Les parcs éoliens de Tarfaya (300 mégawatts) et d'Akhfenir au Sahara marocain. L'ensemble de ces investissements, pensés pour la transition énergétique du Royaume, constituent aujourd'hui une infrastructure de base pour ce qui pourrait devenir la principale plateforme africaine et euro-méditerranéenne d'intelligence artificielle.


Les deux grands projets annoncés traduisent cette ambition en béton et en câbles. Le premier, le Nexus AI Factory Platform, sera installé à Nouaceur dans la région de Casablanca. Sa puissance est de 36 mégawatts, son budget d'investissement initial est de 1,28 milliard de dollars, et c'est TAQA Morocco, entreprise spécialisée dans l'énergie, qui s'engage à fournir l'intégralité de l'électricité nécessaire via un contrat de type Power Purchase Agreement sur longue durée. Ce projet positionne la région de Casablanca comme un premier nœud du réseau d'intelligence artificielle marocain, destiné aux entreprises nationales et aux grandes institutions financières qui ont besoin de calcul intensif en toute souveraineté. Le second, le Green Data Center Igoudar Dakhla, est d'une tout autre dimension. Annoncé lors des Assises nationales de l'intelligence artificielle au Maroc en juillet 2025, sa convention a été signée officiellement le 15 novembre 2025 par les ministères de la Transition numérique et de la Transition énergétique, les autorités régionales de Dakhla-Oued Eddahab, le Fonds Mohammed VI pour l'investissement et la CDG. Sa capacité est de 500 mégawatts, ce qui en fait le data center le plus puissant d'Afrique francophone, et il sera alimenté à 100% par des énergies renouvelables grâce à une ferme solaire et éolienne dédiée. Il est conçu comme un véritable campus technologique international, destiné à accueillir des hyperscalers, des infrastructures cloud souveraines et des plateformes d'intelligence artificielle venus du monde entier. Selon les données de ResearchAndMarkets, le Maroc représente déjà 35% de la nouvelle capacité énergétique prévue pour les data centers en Afrique.


Un autre atout majeur de Dakhla, rarement mis en avant, réside dans sa proximité immédiate avec l’océan Atlantique. Les data centers, particulièrement ceux destinés à l’intelligence artificielle, génèrent une chaleur considérable. Le refroidissement représente souvent une part importante de leur consommation énergétique totale. Grâce à sa situation côtière et à son climat tempéré, Dakhla offre des conditions favorables à l’utilisation de technologies de refroidissement à haute efficacité énergétique, telles que le free cooling utilisant l’air extérieur ou, sous réserve des choix techniques retenus, certaines solutions de refroidissement exploitant les ressources marines. Ces approches peuvent réduire significativement les besoins énergétiques liés à la climatisation tout en maintenant des performances optimales, même lors des charges de calcul les plus élevées. Cet avantage naturel renforce l’attractivité du territoire pour l’implantation d’infrastructures numériques de nouvelle génération.


La visite d'Arthur Mensch au Maroc les 11 et 12 septembre 2025 dit mieux que tout l'attrait que ce dispositif exerce sur les acteurs les plus sérieux de l'intelligence artificielle mondiale. Le cofondateur et PDG de Mistral AI s'est rendu au Maroc via un cabinet de lobbying franco-marocain, pour étudier l'écosystème marocain en vue d'une éventuelle implantation de Mistral AI dans le Royaume. Sa déclaration lors de ce séjour est limpide : "Le Maroc a une très bonne carte à jouer parce qu'il y a des accès aux énergies renouvelables, notamment dans le sud du pays, qui sont très importants. Et donc, nous, on est très intéressé par des partenariats du côté de l'infrastructure." Traduction : Mistral AI, l'entreprise française qui incarne la souveraineté européenne en matière d'intelligence artificielle face aux géants américains, cherche de l'énergie au Maroc parce qu'elle n'est pas certaine d'en trouver assez en France. Cette visite n'est pas un simple événement diplomatique mais un signal de marché.



Aux côtés du Green Data Center, le lancement de l'Institut Jazari de l'intelligence artificielle et de la transition énergétique à Dakhla complète le dispositif. Nommé en hommage à Al-Jazari, ingénieur arabe du XIIe siècle considéré comme le père de la robotique et de l'automatisme, l'Institut Jazari est une structure de formation et de recherche appliquée orientée vers l'intelligence artificielle, l'internet des objets et l'optimisation énergétique. C'est la composante humaine d'un projet qui, sans formation locale de haut niveau, risquerait de créer une infrastructure bénéficiant à des entreprises étrangères sans ancrer de compétences dans le tissu économique marocain. La ministre Seghrouchni l'a dit clairement à l'occasion de la signature : ces projets incarnent "la nouvelle ambition du Maroc en matière d'intelligence artificielle et de souveraineté digitale."


La question qui se pose légitimement est celle de l'impact sur l'emploi. L'intelligence artificielle va transformer en profondeur des secteurs dans lesquels le Maroc a massivement investi ces vingt dernières années : les call centers, les centres de services partagés, le développement numérique. Ces secteurs emploient des dizaines de milliers de Marocains et constituent un pilier des exportations de services du Royaume. La vague de l'automatisation intelligente va les toucher de plein fouet, comme elle touchera leurs équivalents en Inde, aux Philippines et partout où les services numériques ont été externalisés depuis l'Europe. Ce n'est pas une raison de ne pas investir dans l'intelligence artificielle : un pays qui choisit de ne pas s'y préparer ne protégera pas pour autant ses emplois existants. Mais c'est une raison de penser simultanément à la reconversion, à la formation et à la redistribution des gains de productivité que cette transition va générer.


Ce qui est en jeu à Dakhla et à Nouaceur est beaucoup plus grand que deux projets de data centers. C'est la démonstration que le Maroc est capable d'identifier et de saisir une fenêtre d'opportunité stratégique à l'échelle mondiale avant que la plupart de ses compétiteurs ne l'aient vue. La ressource la plus précieuse de l'économie de l'intelligence artificielle, l'énergie propre et stable en grandes quantités, existe au Maroc en abondance. La position géographique entre l'Europe et l'Afrique est un avantage logistique irremplaçable. La décision souveraine de construire l'infrastructure avant la demande, plutôt d'attendre que la demande crée des pénuries comme au Danemark, est le signe d'une vision à long terme. Et le fait que le fondateur de l'intelligence artificielle française la plus ambitieuse d'Europe soit venu frapper à la porte de Dakhla dit à lui seul que le monde a commencé à comprendre ce que le Sahara vaut vraiment dans ce siècle. Le Sahara n'est plus seulement un espace à défendre mais un véritable actif à faire valoir.



3 commentaires


IssBattūta
IssBattūta
il y a un jour

Excellent article de Maroc Patriotique 👏


Le Maroc montre qu’il ne veut pas subir la révolution de l’intelligence artificielle, mais s’y positionner comme un acteur stratégique, avec une vraie ambition de souveraineté et une vision à long terme.

Une dynamique solide et prometteuse, portée par une vision claire, des acteurs capables de voir loin et d’anticiper les enjeux


Modifié
J'aime

Youssef.B
Youssef.B
il y a 2 jours

L'analyse de Maroc-Patriotique frappe juste : le Maroc n'est pas un spectateur de la révolution de l'IA, il en est l'un des nouveaux centres de gravité. En révélant comment nos provinces du Sud deviennent le socle énergétique indispensable aux géants de la tech, le média met en lumière une souveraineté qui se bâtit, concrètement, sur le terrain.


Maroc-Patriotique souligne avec la rigueur qu’on lui connaît cette bascule stratégique : là où d'autres nations sont freinées par leurs propres limites, le Royaume anticipe et déploie une infrastructure de classe mondiale. Ce n'est plus seulement une question de code, c'est une question de maîtrise de l'énergie, et le Maroc, sous l'impulsion royale, prouve qu'il possède les ressources pour dicter sa propre cadence.


J'aime

Nadia
il y a 2 jours

Bravo 👏🏼 Il est passionnant de comprendre comment les énergies renouvelables peuvent contribuer à renforcer la souveraineté numérique du Maroc 🇲🇦

J'aime
bottom of page