Rabat
top of page

LE PARADOXE DE LA VALEUR AJOUTÉE ET L’ÈRE DES DARK FACTORIES AU MAROC

LE PARADOXE DE LA VALEUR AJOUTÉE ET L’ÈRE DES DARK FACTORIES AU MAROC

En juillet 2024, dans la périphérie de Pékin, Xiaomi a mis en service une usine de 81 000 mètres carrés capable d'assembler dix millions de smartphones par an sans qu'un seul ouvrier ne touche une chaîne de montage. Le site fonctionne jour et nuit, dans une pénombre quasi totale puisque les robots n'ont besoin d'aucune lumière, avec un taux d'automatisation revendiqué de 81 %. Ce que l'industrie mondiale appelle désormais une dark factory n'est plus un concept de prospective, et le Maroc, hub industriel devenu incontournable entre l'Europe et l'Afrique, se retrouve directement concerné par cette mutation.


La quatrième révolution industrielle, celle qui combine robotique avancée, intelligence artificielle et interconnexion permanente des chaînes de production, n'épargne aucun des secteurs sur lesquels le Royaume a construit sa stratégie industrielle depuis vingt ans. Le cas le plus documenté est celui de l'usine Renault de Tanger, inaugurée en février 2012 par SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, et devenue depuis le catalyseur de toute la filière automobile nationale. Son taux de robotisation dans la tôlerie est passé de 12 % à 44 % en moins de quatre ans selon les chiffres communiqués par le directeur général de Renault Group, François Provost, avant d'atteindre 60 % à la mi-2026 selon des données plus récentes. Cette montée en gamme technologique a permis aux deux sites marocains du groupe de produire 394 456 véhicules en 2025, faisant du Royaume le pays où se fabrique désormais une voiture sur six vendue par la marque Dacia dans le monde.



Cette robotisation accélérée a déjà un coût social mesurable. Au printemps 2026, l'usine de Tanger a annoncé la suppression de 850 postes, ouvriers et cadres confondus, une décision directement liée à la montée en puissance des automates sur les lignes de production, alors même que le site continue d'augmenter ses volumes. C'est précisément le paradoxe que décrivent les économistes du travail, celui d'une industrie plus productive mais structurellement moins gourmande en main-d'œuvre, qui cesse d'être une hypothèse théorique pour devenir une réalité du marché de l'emploi marocain. Cette tendance ne se limite pas à l'automobile. Stellantis a investi 1,2 milliard d'euros pour porter la capacité de son site de Kénitra à 535 000 véhicules par an, et le ministre de l'Industrie et du Commerce, Ryad Mezzour, anticipe que le Royaume franchira dès 2026 le seuil symbolique du million de véhicules produits annuellement sur son sol, un niveau de production que seule une automatisation poussée permet d'atteindre sans démultiplier les effectifs dans les mêmes proportions.


Le secteur aéronautique suit une trajectoire comparable, où la précision exigée par les normes de certification impose d'emblée des standards élevés de contrôle numérique. En octobre 2025, SM le Roi Mohammed VI a personnellement lancé les travaux du complexe industriel Safran de Nouaceur, dédié à l'assemblage, la maintenance et la réparation des moteurs d'avion LEAP, un projet qui illustre la volonté du Royaume de monter en gamme vers des segments industriels à très haute valeur ajoutée plutôt que de se limiter à une sous-traitance à faible marge. Cette montée en gamme constitue, comme le souligne régulièrement le ministre Mezzour, un choix stratégique délibéré : privilégier la complexité technologique et la marque plutôt que la seule sous-traitance, quitte à ce que la création d'emplois ne suive pas mécaniquement la même courbe que la valeur ajoutée produite.


C'est précisément cette divergence entre richesse créée et emplois créés qui constitue le défi central pour un pays dont la structure démographique reste jeune. Le port et l'écosystème industriel de Tanger Med offrent ici un contre-exemple instructif. Premier port d'Afrique et de Méditerranée, classé dix-septième port à conteneurs mondial, le complexe a traité plus de 11 millions de conteneurs en 2025 grâce à des portiques entièrement automatisés où, selon l'expert portuaire Abdelilah Tamim, ancien directeur des opérations maritimes du port, personne ne manipule physiquement les conteneurs, tout se pilotant à distance depuis un centre de contrôle. Et pourtant, l'écosystème industriel qui s'est développé tout autour du port, sur plus de 3 000 hectares de zones d'activités accueillant désormais plus de 1 500 entreprises, a généré 145 000 emplois en 2025 selon les chiffres du groupe Tanger Med. La leçon est claire, l'automatisation du cœur d'un système ne détruit pas nécessairement l'emploi à l'échelle de l'écosystème qu'il irrigue, à condition que ce système génère suffisamment d'activités connexes, logistique, maintenance, ingénierie, services numériques, pour absorber la main-d'œuvre déplacée.


La question énergétique conditionne directement la capacité du Royaume à attirer ces usines automatisées de nouvelle génération, qui consomment d'importantes quantités d'électricité stable. Selon le rapport Renewable Capacity Statistics 2026 de l'Agence internationale pour les énergies renouvelables, la capacité installée d'énergie propre au Maroc a plus que doublé en une décennie, passant de 2 417 mégawatts en 2016 à 4 851 mégawatts à la fin de 2025, l'éolien représentant désormais plus de la moitié du parc renouvelable national. Le gouvernement vise officiellement 52 % de renouvelables dans le mix électrique à l'horizon 2030, un objectif que le chef du gouvernement Aziz Akhannouch a même évoqué comme pouvant être atteint dès 2026 lors de la seizième conférence de l'énergie à Ouarzazate. Cette avance énergétique, conjuguée à une dépendance aux importations fossiles tombée de 97 % en 2008 à moins de 87 % en 2024, constitue un argument de poids face à des industriels qui cherchent désormais un écosystème complet plutôt qu'un simple différentiel de coût salarial.


Reste la question de la formation, qui occupe une place centrale dans la stratégie du Royaume pour ne pas se retrouver simple consommateur passif de technologies pilotées depuis l'étranger. Renault Group a dispensé depuis 2011 plus de trois millions d'heures de formation à ses salariés et à ceux de ses fournisseurs marocains, et a ouvert avec le ministère de l'Enseignement supérieur un master d'ingénierie automobile 4.0 à l'École nationale des sciences appliquées de Tétouan, destiné à former les techniciens capables d'intervenir sur les habilitations électriques, les systèmes de batteries et la maintenance robotique de demain. C'est dans cette direction que se joue la véritable bataille industrielle marocaine, non pas refuser l'automatisation, ce qui condamnerait le Royaume à perdre en compétitivité face à des concurrents qui l'adoptent déjà, mais s'assurer que chaque vague de robotisation s'accompagne d'une vague équivalente de reconversion professionnelle, afin que les emplois supprimés sur une chaîne de montage trouvent leur équivalent dans la programmation, la maintenance industrielle, la cybersécurité ou l'analyse de données.


Le Maroc dispose, pour relever ce défi, d'atouts rarement réunis ailleurs sur le continent africain, une stabilité politique reconnue, des accords de libre-échange signés avec plus d'une centaine de pays selon le ministre Mezzour, une énergie de plus en plus décarbonée et compétitive, et des partenariats industriels de long terme avec des groupes mondiaux qui choisissent d'y installer non seulement leurs chaînes de production mais désormais leurs centres de recherche et développement, comme l'a confirmé Renault Group en annonçant l'ouverture d'un pôle digital à Casablanca. Cette dynamique ne dispense pas le Royaume de vigilance. Les pays qui se contenteront d'acheter des technologies sans en maîtriser les fondements resteront dépendants de centres de décision situés à l'étranger, tandis que ceux qui investissent dans la recherche, dans les liens entre universités et industrie et dans la formation de leurs ingénieurs auront un temps d'avance déterminant dans les décennies à venir. Le Maroc, en misant simultanément sur l'automatisation de ses usines, la sophistication de sa filière énergétique et la montée en compétence de sa jeunesse, ne se contente pas de suivre la quatrième révolution industrielle mais cherche, avec une lucidité que peu de pays émergents affichent aussi clairement, à en devenir un acteur à part entière plutôt qu'un simple terrain d'accueil pour les usines des autres.



Commentaires


bottom of page