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KALAAT M'GOUNA, LES DIX SIÈCLES DE LA VALLÉE DES ROSES DU MAROC

KALAAT M'GOUNA, LES DIX SIÈCLES DE LA VALLÉE DES ROSES DU MAROC

Chaque année, à l'aube d'un matin d'avril ou de mai, dans les vallées de Dadès et du M'Goun au pied du Haut Atlas, des milliers de femmes amazighes s'avancent dans les champs avant même que le soleil ne soit levé. Leurs gestes sont précis, rapides, silencieux. Il faut cueillir la fleur avant qu'elle ne perde son parfum dans la chaleur du jour. Ce parfum, c'est celui de la Rosa damascena, ou rose de Damas, dont un litre d'huile essentielle peut atteindre 20 000 euros sur les marchés internationaux et dont il faut cinq tonnes de fleurs fraîches pour extraire un seul litre. Introduite dans la vallée au Xe siècle par des pèlerins marocains revenant de La Mecque, protégée aujourd'hui par deux Appellations d'Origine Protégée, célébrée chaque printemps lors d'un festival qui attire jusqu'à 300 000 visiteurs, la rose de Kalaat M'Gouna est l'un des patrimoines les plus précieux du Maroc.


La Rosa damascena, connue depuis des millénaires pour son arôme envoûtant et ses vertus médicinales, est l'une des espèces de roses les plus anciennes au monde. Originaire du Moyen-Orient, elle pousse encore aujourd'hui à l'état naturel en Syrie, en Iran et dans le Caucase. Son introduction dans la vallée du Dadès, au pied du Haut Atlas marocain, remonte selon les sources historiques au Xe siècle, lorsque des pèlerins marocains revenant du Hajj à La Mecque auraient rapporté des graines et des boutures dans leurs bagages. Ces graines, tombées le long du chemin de retour depuis le Hijaz, auraient germé dans le terroir exceptionnel des vallées du M'Goun et du Dadès. D'autres sources évoquent également le rôle des caravanes commerciales en provenance d'Inde et d'Iran, qui empruntaient ces routes transatlastiques et transportaient dans leurs baluchons les pétales séchés et l'eau florale de la rose syrienne, utilisés depuis le Moyen Âge pour soigner, parfumer et embellir. Certains historiens et chercheurs ajoutent que les populations juives qui habitaient la région avant l'islam connaissaient déjà des techniques d'extraction des huiles végétales qui ont pu contribuer, progressivement, au développement des savoir-faire locaux de distillation. Quelle que soit la voie exacte de son introduction, la Rosa damascena a trouvé dans la vallée de Dadès un milieu qui lui convenait si parfaitement qu'elle s'y est enracinée pour dix siècles.


La ville de Kalaat M'Gouna, que ses habitants amazighes appellent Tighremt n'Imgounen en tachelhit, soit la "forteresse des M'Goun", est située dans la région de Drâa-Tafilalet, province de Tinghir, à 1 450 mètres d'altitude, au pied du Jbel M'Goun, deuxième plus haut sommet du Maroc. La vallée s'étend sur un axe de plusieurs dizaines de kilomètres le long de l'Assif M'Goun et de l'Assif Dadès. Ce microclimat particulier, caractérisé par des hivers très froids qui renforcent la concentration aromatique de la fleur, des printemps chauds et secs propices à sa floraison, et une absence quasi totale de traitements phytosanitaires due à la pauvreté historique de la région, produit une rose d'une qualité olfactive que les experts de la parfumerie mondiale reconnaissent comme supérieure à celle de ses concurrents bulgares et turcs. Le Maroc est aujourd'hui le troisième producteur mondial de Rosa damascena, après la Bulgarie et la Turquie, selon les données de la Fédération interprofessionnelle des cultivateurs et transformateurs marocains, Fimarose.



La rose s'est développée dans la vallée sous une forme caractéristique qui dit à la fois son histoire et sa fonction pratique : les rosiers sont cultivés en haies linéaires, plantés en bordure de champs pour délimiter les parcelles et empêcher le bétail d'entrer dans les cultures. Ces haies s'étendent aujourd'hui sur plus de 4 200 kilomètres linéaires dans la vallée, selon les données de l'Université Ibn Zohr d'Agadir qui a conduit une étude agro-morphologique, chimique et moléculaire sur la Rosa damascena marocaine. La superficie cultivée représente plus de 1 000 hectares structurés par les coopératives locales, soit plus de 10% de l'espace agricole cultivé dans la région, selon les données de l'Office Régional de Mise en Valeur Agricole (ORMVA) de Ouarzazate.


La campagne agricole 2024-2025 a atteint un record de production avec 4 800 tonnes de roses fraîches, selon les données publiées par l'ORMVA de Ouarzazate, contre 3 500 tonnes la saison précédente. Cette progression remarquable de 37% sur une seule saison s'inscrit dans une tendance longue documentée par le Ministère de l'Agriculture : depuis les premières années du Plan Maroc Vert lancé en 2008, la superficie plantée en roses à parfum a progressé de 14% entre 2007 et 2019, et la production a été multipliée par 1,4 pour atteindre 3 900 tonnes en 2019. La progression économique est encore plus significative que celle des volumes : le prix payé aux producteurs à la tonne est passé d'environ 8 000 dirhams entre 2003 et 2007 à une moyenne de 20 000 dirhams depuis 2015, et le prix au kilogramme est passé de 7 dirhams par kilo historiquement à 20 à 25 dirhams aujourd'hui. Les exportations ont suivi : elles représentaient plus de 9,2 millions de dirhams en 2019 selon le Ministère de l'Agriculture, contre moins de 3,5 millions dix ans auparavant, soit une multiplication par presque trois en une décennie.


La transformation qui lie la récolte au produit fini est un art en soi. La fleur cueillie à l'aube, quand elle est encore gorgée de rosée et de parfum, doit être acheminée vers les unités de distillation dans les heures qui suivent pour ne pas perdre sa teneur aromatique. Autour de Kalaat M'Gouna, 67 unités de production ont été recensées en 2026, auxquelles s'ajoutent plus de 50 coopératives et groupements d'intérêt économique enregistrés à l'ORMVA. Dans les ateliers de distillation artisanaux, la méthode de l'hydrodistillation par alambic en cuivre, transmise de génération en génération, reste dominante pour les petites coopératives. Les pétales sont triés à la main, placés dans le chaudron en cuivre avec de l'eau, chauffés lentement, et les vapeurs condensées donnent deux produits distincts : l'eau florale de rose, légère et parfumée, utilisée en cosmétique et en alimentation, et l'huile essentielle, concentrée dans un volume infime et d'une valeur extraordinaire. Un gramme d'huile essentielle de rose de Kalaat M'Gouna se vend actuellement autour de 170 dirhams sur les marchés locaux, ce qui représente environ 15 000 euros le kilogramme. Les sources les plus récentes citent des prix pouvant atteindre 20 000 euros le litre sur les marchés internationaux. Pour un litre de cet "or liquide", comme le surnomment les parfumeurs, il faut environ cinq tonnes de fleurs fraîches.



Ce produit d'exception a obtenu deux protections institutionnelles majeures que le Maroc peut revendiquer avec fierté. Le Ministère de l'Agriculture confirme sur son site officiel l'existence de deux Appellations d'Origine Protégée (AOP) accordées à la filière : "Rose de Kelâa M'gouna-Dadès" et "Eau de rose de Kelâa M'gouna-Dadès". Ces deux AOP consacrent juridiquement le lien entre ce territoire précis, ce terroir unique et les qualités spécifiques de sa production. Elles protègent les producteurs locaux contre les imitations et les utilisations abusives du nom, et garantissent aux acheteurs internationaux l'authenticité de l'origine. C'est une reconnaissance institutionnelle qui place la rose de Kalaat M'Gouna au même rang que les grands produits d'origine protégée du monde, comme le champagne ou le parmigiano-reggiano.


Au cœur de cette filière se trouvent les femmes. Dans les champs, c'est principalement la main féminine qui récolte, à l'aube, dans le froid printanier des matins d'altitude. Dans les coopératives, ce sont les femmes qui assurent le tri, la distillation, le conditionnement et souvent la gestion commerciale. Une étude académique publiée dans la revue internationale Tourisme, Université de Toulouse, conduite à partir d'une enquête de terrain dans la Vallée des Roses, confirme que "la coopérative constitue le principal lieu d'opportunités d'emploi pour les femmes" dans la vallée et que les femmes sont "les principales ressources humaines de cette production". Cette réalité n'est pas qu'économique : elle porte en elle une émancipation progressive des femmes amazighes de la province de Tinghir, qui passent du travail saisonnier dans les champs à la gestion d'unités de transformation, développant des compétences commerciales, techniques et organisationnelles qui transforment leur rapport à l'économie locale.


Chaque printemps, la vallée dépasse ses propres frontières pour accueillir le monde. Le Festival des Roses de Kalaat M'Gouna, organisé chaque année en mai à la fin de la récolte, est l'un des événements culturels les plus attendus du Maroc. La ville double sa population pendant les festivités. Des danses de l'Ahidouss, cette danse berbère amazighe exécutée avec une précision rythmique remarquable, résonnent dans les rues. Des défilés sous une pluie de pétales de roses traversent la ville. L'élection de la Reine des Roses rassemble les plus belles jeunes femmes de la vallée dans un char fleuri. En 2015, le festival avait accueilli 300 000 visiteurs selon les données de l'époque. En mai 2026, Kalaat M'Gouna a accueilli le Salon International de la Rose à Parfum du 7 au 10 mai, organisé par le Ministère de l'Agriculture en partenariat avec la province de Tinghir, réunissant plus de 200 exposants dont des coopératives locales, des laboratoires pharmaceutiques et des marques de cosmétiques, dans le cadre de la stratégie Génération Green 2020-2030.


L'avenir de la filière est celui d'une montée en valeur ajoutée maîtrisée. Les enjeux identifiés par les professionnels de la Fédération interprofessionnelle Fimarose sont clairs : développer les produits à plus haute valeur, huile essentielle, concrète et absolue de rose prisée par la parfumerie de luxe, au-delà de l'eau florale et des fleurs séchées qui constituent l'essentiel des exportations actuelles. Réduire la consommation hydrique, sujet stratégique dans une région soumise au stress climatique croissant, avec un objectif de moins 15% selon les études de l'INRA-M présentées lors du Salon 2026. Accéder aux marchés européens et du Golfe où la demande de produits naturels et biologiques croît de 8% par an, avec l'appui de la plateforme logistique de l'Oasis International Trade Hub dont le déploiement est en cours. L'Agence pour le Développement Agricole (ADA) propose pour accompagner cette montée en gamme des subventions allant jusqu'à 30% du coût des équipements de distillation, complétées par des prêts à taux réduit ciblant prioritairement les jeunes exploitants et les coopératives féminines.


Kalaat M'Gouna est l'un de ces territoires qui prouvent que la richesse du Maroc ne se mesure pas seulement à ses exportations industrielles ou à ses ports, mais aussi à la persistance d'un savoir-faire millénaire, transmis dans les mains d'une femme amazighe qui se lève avant l'aube pour cueillir une fleur dont le parfum traverse les continents. La rose de Damas est arrivée dans cette vallée il y a mille ans dans les bagages d'un pèlerin. Elle en est repartie sous forme de quelques gouttes d'une huile à 20 000 euros le litre, dans les collections de la parfumerie de luxe mondiale. Ce voyage là, du pèlerin à Chanel, est une histoire purement marocaine.



1 commentaire


Youssef.B
Youssef.B
il y a une minute

Cet article consacré à Kalaat M'Gouna est une contribution pertinente à la valorisation de notre patrimoine national. La rédaction de Maroc-Patriotique parvient ici à équilibrer avec justesse les aspects historiques, techniques et socio-économiques de la filière.


Au-delà de la description de cette vallée emblématique, c'est la rigueur du travail documentaire qui mérite d'être soulignée. L'article articule habilement les données économiques actuelles avec la profondeur historique de la rose de Damas, offrant ainsi une vision cohérente des enjeux liés à la montée en gamme et à la structuration du secteur. Il est particulièrement appréciable de voir le rôle des femmes amazighes mis en lumière avec autant de clarté : elles sont effectivement au cœur de cette dynamique et de cette réussite…


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