AGRUMES MAROCAINS, DE LA KHETTARA DU XIE SIÈCLE AU MARCHÉ EUROPÉEN DU XXIE, UNE CIVILISATION DE L'EAU
- Youssef.B

- il y a 1 minute
- 6 min de lecture

Dans les supermarchés de Londres, de Berlin et d'Amsterdam, une mandarine fait régulièrement rupture de stock en hiver. Son nom : la Nadorcott. Son origine : le Maroc. Son histoire : un chercheur marocain, Bachir Nadori, qui découvre dans les années 1980 une hybridation naturelle dans un verger du Souss, lui donne son nom en contraction avec l'espèce Murcott dont elle est issue, et lance sans le savoir l'une des réussites agricoles les plus remarquables du Maroc contemporain. Derrière cette mandarine sans pépins, orange vif et brillante, se cache une civilisation hydraulique millénaire, une stratégie agricole royale et une filière qui inquiète désormais les producteurs espagnols sur leurs propres marchés traditionnels.
La culture des agrumes au Maroc ne commence pas avec le Plan Maroc Vert de 2008. Elle ne commence pas non plus avec les périmètres irrigués du Souss construits au XXe siècle. Elle commence bien plus tôt, dans les piémonts du Haut Atlas, avec un réseau d'ouvrages hydrauliques dont la sophistication a fasciné les géographes arabes du Moyen Âge et dont les vestiges irriguent encore certaines parcelles de la région de Marrakech. Le premier réseau de khettaras, ces galeries drainantes souterraines qui amènent l'eau de la nappe phréatique à la surface par gravité, a été conçu à Marrakech en 1106 par Ubayd Allah ibn Yusuf, un ingénieur venu d'Andalousie, sous le règne des Almoravides. Le réseau s'est ensuite développé et étendu sous les Almohades aux XIIe et XIIIe siècles, atteignant selon le Dr Mohamed El Faiz, enseignant-chercheur à l'Université Cadi Ayyad, une longueur totale de près de 900 kilomètres dans la seule région du Haut Atlas, avec un débit moyen de 10 litres par seconde par khettara. Combiné au réseau de séguias, canaux d'irrigation en surface alimentés par les oueds du Haut Atlas, ce système permettait au début du XXe siècle d'irriguer plus de 150 000 hectares dans le seul Haouz selon les archives hydrauliques de la région étudiées par les chercheurs de l'IRD. C'est cette civilisation hydraulique ancienne qui a rendu possible l'agriculture arboricole intensive dans des zones semi-arides et posé les fondations techniques de ce qui deviendra, des siècles plus tard, la première filière d'exportation agricole du Maroc.
La production d'agrumes au Maroc connaît sa première grande structuration moderne pendant le Protectorat, quand les autorités françaises développent les premières grandes orangeraies dans le Gharb et le Haouz. Une étude publiée dans les Annales de Géographie en 1951 sur Persée documente déjà la compétition qui s'engage alors entre les agrumes marocains et les producteurs espagnols sur le marché français. Cette rivalité, née il y a trois quarts de siècle, n'a jamais cessé. Elle s'est simplement déplacée sur d'autres terrains, avec d'autres armes, et le Maroc est progressivement passé du statut de concurrent secondaire à celui de concurrent redouté.
La transformation décisive intervient en 2008, quand SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, lance le Plan Maroc Vert, première stratégie nationale intégrée de développement agricole. Pour la filière agrumicole, les résultats sont spectaculaires. Entre 2008 et 2019, selon les données officielles du Ministère de l'Agriculture, la superficie cultivée augmente de 52%, passant de 84 000 à 128 000 hectares. La production s'améliore de 84%, atteignant une moyenne annuelle d'environ 2,4 millions de tonnes entre 2015 et 2019, contre 1,3 million seulement entre 2003 et 2007. Les exportations progressent de 22% pour atteindre une moyenne annuelle de 644 000 tonnes. La filière emploie 21 millions de journées de travail par an et structure l'activité de 13 000 producteurs. En 2019, selon le recensement général des agrumes mené par le Ministère de l'Agriculture, le Maroc produit 2,62 millions de tonnes dont 715 000 tonnes réservées à l'export, représentant une valeur de plus de 4 milliards de dirhams. Ces chiffres sont le produit d'une politique agricole délibérée, financée, suivie et portée au plus haut niveau de l'État.
Depuis 2020, la stratégie Génération Green 2020-2030, lancée en application des Hautes Directives Royales, vient consolider ces acquis avec un objectif ambitieux : doubler le PIB agricole et les exportations, et atteindre un taux de 70% de valorisation de la production. La filière agrumicole, deuxième source des exportations agricoles marocaines, se trouve au cœur de cette ambition. Comme l'indique le Ministère de l'Agriculture dans sa présentation officielle de Génération Green, la stratégie met l'accent sur la montée en valeur ajoutée, l'innovation variétale et la rationalisation de l'utilisation des ressources hydriques.
Car l'eau reste la contrainte principale de toute la filière. Les bassins de production marocains, principalement le Souss-Massa qui représente 38% des surfaces, le Gharb-Loukkos avec 20%, la Moulouya avec 17%, le Tadla avec 14% et le Haouz avec 6%, sont tous confrontés à une pression hydrique croissante dans un contexte de variabilité climatique accrue. La réponse marocaine est technologique autant qu'agronomique : le déploiement massif de l'irrigation localisée par goutte-à-goutte, soutenu par des subventions publiques, permet d'améliorer significativement l'efficacité d'utilisation de l'eau et de réduire la pression sur les nappes phréatiques. Cette transition de l'irrigation gravitaire traditionnelle vers l'irrigation localisée moderne est, en miniature, le symbole de toute la trajectoire agricole marocaine : partir d'un héritage millénaire, l'enrichir de technologies contemporaines, et en faire un avantage compétitif durable.

Au cœur de cette compétitivité se trouve un atout que peu de pays peuvent revendiquer : une variété portant un nom marocain, reconnue et protégée sur les marchés mondiaux. La Nadorcott, découverte en 1982 dans un verger marocain par le chercheur agronome Bachir Nadori lors de l'identification d'une hybridation naturelle du mandarinier Murcott avec un oranger, est aujourd'hui considérée comme la variété de mandarine préférée des producteurs du monde entier. Son appellation commerciale est protégée en Europe, et l'Association des Producteurs de Nadorcott au Maroc (APNM), qui regroupe 350 producteurs, déploie une stratégie structurée de visibilité internationale incluant une présence régulière au Fruit Logistica de Berlin et au Fruit Attraction de Madrid. Le Maroc détient un avantage technique unique sur cette variété : il est la seule origine au monde où la quasi-totalité des plantations sont en zones isolées, maîtrisant l'aspermie des fruits, ce qui garantit des mandarines strictement sans pépins, qualité déterminante sur les marchés européens et nord-américains. Cette spécificité technique, combinée à la régularité saisonnière des exportations et à la montée en gamme continue, permet à la Nadorcott marocaine de se différencier structurellement de ses concurrents espagnols, turcs et égyptiens. César Claramonte, producteur espagnol interrogé par FreshPlaza, l'admettait sans détour en 2022 : "En France, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, il sera difficile de concurrencer les mandarines marocaines. Même en Allemagne, où les mandarines espagnoles ont toujours dominé, on commence à voir des promotions de fruits marocains."
Le portefeuille variétal marocain s'appuie aussi sur d'autres atouts. La Maroc Late, orange à maturité tardive dont le nom dit clairement l'origine et la stratégie, permet au Maroc de prolonger sa présence sur les marchés européens au-delà de la saison principale, en période de moindre concurrence méditerranéenne. Les variétés Nour, Afourer, Salustiana et Navel complètent une offre qui couvre l'ensemble du calendrier de consommation européen. Les 63 stations de conditionnement qui traitent l'intégralité des flux destinés à l'export garantissent la traçabilité et la régularité qualitative qui sont les conditions d'accès aux grandes surfaces européennes. L'Europe représente 65% des exportations agricoles marocaines, et la filière agrumicole contribue de manière décisive à ce positionnement.
Les projections internationales confirment que la filière agrumicole marocaine est engagée dans une trajectoire de long terme. La production mondiale d'agrumes dépasse 150 millions de tonnes annuelles selon la FAO, mais le Maroc a depuis longtemps choisi de ne pas jouer sur le volume. Sa stratégie, cohérente depuis le Plan Maroc Vert, repose sur la qualité, la régularité, la traçabilité et la montée en valeur ajoutée, notamment par le développement de la transformation industrielle à travers la production de jus, concentrés et dérivés. Dans un contexte mondial marqué par la tension croissante sur les ressources naturelles et la transformation des chaînes alimentaires mondiales, le Maroc illustre une capacité qui lui est propre : transformer une contrainte géographique et climatique en avantage économique, exactement comme ses ancêtres l'avaient fait mille ans plus tôt en creusant les premières khettaras dans les piémonts du Haut Atlas. De la galerie drainante de 1106 à la mandarine sans pépin exportée en Chine en 2026, il y a une ligne droite. Elle s'appelle la civilisation de l'eau marocaine.






Commentaires