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POURQUOI LE MAROC N'EST PLUS UNE SURPRISE MAIS UNE PUISSANCE

POURQUOI LE MAROC N'EST PLUS UNE SURPRISE MAIS UNE PUISSANCE

Le 1er juillet 2026, dans une fan zone de Boston, des dizaines de milliers de Marocains ont fait trembler le port de la Nouvelle-Angleterre. Le Maroc venait de battre les Pays-Bas aux tirs au but pour se qualifier pour les quarts de finale d'une Coupe du monde pour la deuxième fois consécutive. Trois jours plus tard, face au Canada à Houston, les Lions de l'Atlas ont éteint tout suspense en vingt minutes, s'imposant 3-0 pour rejoindre les huit dernières équipes du monde. Au lendemain de cette victoire, le 6 juillet 2026, le Maroc occupe la cinquième place du classement FIFA en temps réel, derrière l'Argentine, la France, l'Espagne et l'Angleterre. Devant le Brésil, le Portugal, les Pays-Bas. Ce classement traduit l'aboutissement d'un projet construit méthodiquement depuis plus de vingt ans, sur des fondations posées bien avant, par une vision qui porte une signature royale.


Ce qui s'est passé face aux Pays-Bas mérite d'être lu dans le détail, parce que les chiffres disent quelque chose que le seul résultat ne dit pas. En terminant ce match avec 801 passes réussies, les Lions de l'Atlas sont devenus la deuxième équipe de l'histoire de la Coupe du monde à franchir la barre des 800 passes dans un même match, après l'Espagne de la génération dorée. Sur les tirs au but, le Maroc a converti 3 tentatives sur 5, soit un taux de 60 %, meilleure efficacité enregistrée par une équipe lors d'un match à élimination directe depuis 1966. Ce n'est pas une équipe qui survit, c'est une équipe qui maîtrise. Et depuis sa dernière défaite en 2023, les Lions de l'Atlas n'en ont plus connu aucune, enchaînant 43 rencontres sans revers, 31 victoires et 12 matchs nuls, ce qui constitue le record mondial absolu d'invincibilité pour une sélection nationale, dépassant les 37 matches consécutifs sans défaite de l'Italie entre 2018 et 2021.



La troisième qualification en phase à élimination directe d'une Coupe du monde, atteinte contre les Pays-Bas, a une résonance particulière dans l'histoire du football continental. Le Maroc compte désormais autant de qualifications dans le tableau final d'un Mondial que toutes les autres nations africaines réunies dans l'histoire de la compétition. Il est également devenu le premier pays africain à éliminer trois champions d'Europe, en l'Espagne et le Portugal en 2022 puis les Pays-Bas en 2026, lors de deux Coupes du monde consécutives. Pour qui lit encore le football africain comme un bloc homogène où tout le monde mérite la même considération, ces chiffres imposent une révision immédiate.


Pour comprendre d'où vient cette puissance, il faut remonter à une décision bien antérieure à 2014. C'est lors des Assises nationales du sport, tenues sous la présidence de SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, que les grandes orientations de la politique sportive marocaine ont été posées, plaçant la jeunesse et la formation au centre d'une feuille de route de long terme. Fouzi Lekjaa l'a rappelé avec netteté dans une interview accordée le 14 juin 2026 : "Grâce à la volonté de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, nous avons commencé à travailler sur ce sujet il y a vingt-cinq ans, en parallèle des enjeux sociaux et économiques, et avec pour mission de développer le football." Vingt-cinq ans de vision royale structurée, dont les fruits sont visibles aujourd'hui aux yeux du monde entier.


C'est dans ce cadre qu'en avril 2014, Fouzi Lekjaa prend la présidence de la Fédération Royale Marocaine de Football dans une circonstance qui résume bien le chemin parcouru : le Maroc est alors classé 81e au classement FIFA, au plus bas de son histoire. Lekjaa repart de zéro avec une conviction simple, exprimée en mars 2017 : rappeler "l'histoire et la place du Maroc en tant que grande nation de football au niveau du continent". Douze ans plus tard, le Maroc l'occupe devant le monde entier.



La première décision structurante est de construire des fondations physiques à la hauteur de l'ambition. Sur Hautes Instructions de SM le Roi Mohammed VI, qu'Allah L'Assiste, un vaste projet de modernisation du Centre sportif de Maâmora est lancé en 2014, aboutissant à l'inauguration le 9 décembre 2019, en présence du Souverain, du Complexe Mohammed VI de football, érigé sur 29,3 hectares de la forêt de Salé. L'investissement atteint 630 millions de dirhams. Le complexe accueille en permanence 26 équipes nationales toutes catégories confondues, dispose de sept terrains de différents types, d'un centre médical conforme aux normes FIFA, et de la première salle de cryothérapie du continent africain. Sa réputation dépasse aujourd'hui largement les frontières du Royaume, le Real Madrid y ayant séjourné en stage lors du Mondial des clubs 2023. Mais il ne s'agit pas seulement d'un outil de préparation des équipes nationales. Il est aussi le siège de l'Académie Mohammed VI de football, créée en 2010 sur initiative royale, qui constitue, selon Lekjaa lui-même, "le point de départ concret du modèle actuel" et la pépinière dont sont issus plusieurs joueurs internationaux qui ont brillé au Qatar et aux États-Unis.


Ce complexe abrite également, depuis ces dernières années, une mécanique de formation et d'analyse d'une sophistication que peu de fédérations européennes peuvent revendiquer. Un programme national de formation des jeunes a été développé en partenariat avec EVO Sport, organisme reconnu par la FIFA, structuré en trois étapes complémentaires : détection et formation au niveau régional pour élargir la base de pratique, encadrement dans les centres de formation et les clubs, puis accompagnement au niveau national, de sorte que chaque joueur progresse sans rupture de méthode jusqu'aux plus hautes catégories. Une cellule spécialisée en analyse vidéo et données permet en parallèle un suivi précis des joueurs et fournit aux staffs techniques des indicateurs fiables pour optimiser chaque décision. Christophe Baudot, directeur de la performance et médecin de l'équipe nationale A, Dahbi Sahid, responsable de la digitalisation, et Jean-François Le Marchand, coordinateur des centres de formation, forment l'ossature technique de ce dispositif. Fathi Jamal, directeur sportif de la FRMF, a résumé l'horizon de tout ce travail lors d'une conférence tenue au complexe en juin 2026 : faire du Maroc non plus un accompagnateur du football mondial, mais une référence planétaire en matière de formation et de développement footballistique. Une ambition que les résultats actuels rendent crédible.



La deuxième décision structurante a été la politique de recrutement des binationaux, menée avec une cohérence et une audace que peu de fédérations africaines ont osé assumer aussi clairement. Là où d'autres regardaient les joueurs évoluant en Europe comme des "traîtres" ou des ressortissants d'un entre-deux culturel difficile, la FRMF a fait le choix de les considérer comme une richesse nationale à conquérir plutôt qu'à ignorer. Achraf Hakimi, Azzedine Ounahi, Bilal El Khannouss, Ayyoub Bouaddi, Neil El Aynaoui, Brahim Díaz, Abde Ezzalzouli : tous sont nés hors du Maroc, tous ont choisi le maillot rouge et vert, et tous ont contribué à bâtir cette génération. La bataille juridique menée par Fouzi Lekjaa devant la FIFA pour récupérer Munir El Haddadi, ancien international espagnol, illustre à elle seule la détermination avec laquelle la fédération a conduit cette politique de rapatriement du talent.

Cette réalité diasporique a pris une ampleur nouvelle entre 2022 et 2026. Si quatorze des vingt-six joueurs de la sélection du Qatar étaient nés hors du Maroc, ils sont désormais dix-neuf sur vingt-six pour cette édition, selon les données compilées par le New Yorker et Africa Is a Country, qui voient dans ce chiffre "le fruit d'un investissement systématique dans le maintien des liens entre le pays et sa diaspora". Ces joueurs, qui parlent six langues différentes et dont la principale langue commune est l'anglais, incarnent une identité marocaine élargie que Fouzi Lekjaa définit dans une formule précise : "Le football ne se limite pas à 90 minutes de jeu, mais possède également une dimension sociale, économique et diplomatique." La presse internationale l'a mesuré à chaque match. Modern Diplomacy écrit que le parcours du Maroc "n'a pas créé une nouvelle réalité géopolitique, il a révélé une réalité qui existait déjà". The Guardian estime que les Lions de l'Atlas "bousculent le vieux monde d'un football eurocentré". Au Nigeria, au Qatar, en Indonésie, dans les quartiers de Bruxelles et de Paris, des millions de personnes se sont approprié cette équipe qui ne représente pas seulement un pays mais, comme le résume le New Yorker, "la capacité du Sud global à imposer le respect sans attendre la permission du Nord".


L'histoire de ce Mondial 2026 ne commence pas au coup d'envoi du 13 juin mais elle commence le 20 octobre 2025, dans le stade national de Santiago au Chili, quand les Lionceaux de l'Atlas battent l'Argentine 2-0 en finale de la Coupe du monde U20, premier titre mondial de l'histoire du Maroc dans quelque catégorie que ce soit, et deuxième sacre africain dans cette compétition après le Ghana de 2009. Mohamed Ouahbi, l'entraîneur à l'origine de cet exploit, formateur pendant dix-sept ans à Anderlecht où il a accompagné l'éclosion de Youri Tielemans, Adnan Januzaj et Leander Dendoncker, résume ce qu'est ce football marocain dans sa déclaration après la finale : "Sa Majesté le Roi Mohammed VI a posé les bases d'une véritable renaissance du football qui a permis au Maroc de remporter aujourd'hui la Coupe du monde U20." Trois mois plus tard, la confiance est totale : c'est lui que la FRMF choisit pour remplacer Walid Regragui à la tête de l'équipe A, à moins de trois mois du Mondial. Un pari sur la continuité d'une vision plutôt que sur la sécurité d'un nom.



Ce Mondial, le Maroc l'aborde également avec un titre continental dans la valise, bien qu'obtenu par une voie singulière. Après avoir remporté la finale de la CAN 2025 organisée au Maroc le 18 janvier 2026 suite à la décision de la CAF de prononcer le forfait du Sénégal sur appel le 17 mars 2026 et attribuer la victoire sur tapis vert. Le Maroc est donc champion d'Afrique en titre, et son équipe débarque sur le sol américain avec l'ensemble de ces titres comme carburant plutôt que comme pression.


La campagne de qualification avait d'ailleurs déjà dit l'essentiel sur ce statut. Huit matchs, huit victoires, 22 buts marqués, deux encaissés, et une qualification officialisée dès le 5 septembre 2025, première équipe africaine à obtenir son billet pour la phase finale. Au sein du groupe C avec le Brésil, l'Écosse et Haïti, le Maroc a tenu tête à la Seleção d'entrée de jeu (1-1) avant de battre l'Écosse (1-0) et Haïti (4-2), atteignant les seizièmes comme second de groupe. Chaque résultat a fait progresser le classement FIFA : 7e officiel au 11 juin 2026, les Lions pointent en 5e position provisoire après leur victoire contre le Canada, devant le Brésil qui s'est incliné face à la Norvège. La prochaine mise à jour officielle de la FIFA, fixée au 20 juillet 2026, pourrait écrire une nouvelle page d'histoire si le Maroc poursuit son aventure.


Ce statut de cinquième nation mondiale est une première pour le football africain depuis avril 1994, quand le Nigeria de Stephen Keshi, Rashidi Yekini et Jay-Jay Okocha avait atteint ce rang. C'est aussi la première fois qu'une nation arabe figure dans le top 5 depuis la création du classement FIFA en 1992. Ces deux dimensions, africaine et arabe, donnent à cette position une portée symbolique qui dépasse le simple chiffre. Le Maroc n'est plus le meilleur du continent, ce qu'il est depuis plusieurs années sans partage, il est désormais l'une des meilleures équipes du monde de façon incontestable, avec les résultats, les records et le classement pour l'étayer.


Face à la France en quart de finale, le Maroc ne se présentera pas avec le statut qu'il avait lors de leur rencontre en demi-finale du Qatar, en décembre 2022. À ce moment-là, les Lions de l'Atlas étaient la fierté d'un continent qui découvrait l'étendue de son propre potentiel footballistique, une équipe admirée pour avoir brisé un plafond de verre vieux de soixante ans. Aujourd'hui, ils arrivent comme la cinquième nation mondiale, détenteurs du record absolu d'invincibilité, champions du monde en catégorie de jeunes, champions d'Afrique en titre, avec un sélectionneur qui a déjà battu la France aux tirs au but quelques mois plus tôt en finale de la Coupe du monde U20. C'est une autre équipe, portée par une autre génération partiellement issue de ce même U20 mondial, avec une identité de jeu construite dans la durée, une confiance forgée dans les victoires et une légitimité établie par les chiffres. Le Maroc n'est plus une surprise mais une certitude.

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