THAMI ABABOU, L’HOMME FORT DU PALAIS IMPÉRIAL SOUS MOULAY YOUSSEF
- Brahim Al Maghribi

- 6 mai
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Thami Ababou, issu d’une lignée berbère aristocratique du Rif central (famille Ababou, originaire de Tamjount chez les Igzennayen), incarne l’une des grandes figures du pouvoir makhzénien au début du XXe siècle. Fils du caïd d’El Jaï Ahmed Ababou, il exerça la fonction de Grand Chambellan (Hajib) et ministre de la Maison Impériale du sultan Moulay Youssef de 1912 à 1927. Proche conseiller du souverain dont il avait été le précepteur et l’imam de la mosquée palatine intérieure sous Moulay Abdelaziz, il exerça une influence décisive au cœur du palais, souvent qualifiée d’« occulte » par certains historiens en raison de son ascendant personnel sur le sultan.
Son rôle s’inscrit dans la continuité des élites makhzéniennes qui, sous le protectorat, préservèrent une part d’autonomie symbolique et administrative du trône alaouite. Les travaux d’historiens reconnus comme Joseph Luccioni, Michel Abitbol et Benjamin Badier convergent pour souligner sa position de « bras droit » du sultan, tout en notant les tensions structurelles du Makhzen (notamment avec le grand vizir Mohammed El Mokri). À la mort de Moulay Youssef en 1927, Thami Ababou demeura une personnalité marquante jusqu’à son décès en 1942 à Fès, dans son palais de Dar Ababou. Cousin éloigné du cheikh Mohand ben Messaoud Ababou (figure de la résistance rifaine et protecteur de l’ALN), il illustre la solidarité lignagère qui traversa les clivages politiques du XXe siècle.
Des origines rifaines à la charge de Hajib, il fût précepteur et ascendant palatinIssu d’une famille reconnue pour son érudition et son attachement au service public, Thami Ababou fut, dès le règne de Moulay Abdelaziz, imam de la mosquée intérieure du Palais et précepteur particulier du jeune prince Moulay Youssef. Cette proximité pédagogique lui conféra un ascendant durable. Lorsque Moulay Youssef accéda au trône en 1912, au moment de l’établissement du protectorat, il nomma son ancien précepteur Hajib et ministre de la Maison Impériale. Cette fonction lui donnait autorité sur l’administration des palais impériaux, leur entretien et la discipline de leurs occupants (princes, serviteurs et personnel).

Joseph Luccioni, dans son article fondateur « L’avènement de Sidi Mohammed Ben Youssef au trône du Maroc (1927) » (Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 1972), décrit explicitement cet ascendant : l’ancien précepteur « avait gardé tout son ascendant et exerçait sur S.M. Moulay Youssef, dans l’ombre du palais, une influence d’autant plus grande qu’elle était occulte ». Moulay Youssef témoignait d’une faveur particulière envers Sidi Ahmed, fils du Hajib, en lui accordant tenues et cadeaux identiques parfois à ceux des princes.
Les archives photographiques de la Bibliothèque nationale de France (Gallica) confirment sa présence régulière aux côtés du sultan lors des conseils ministériels (ex. : cliché de 1926 montrant « Sir Thami Ababou, chambellan du Sultan » aux côtés du prince Moulay el Hassan et d’autres dignitaires). De 1912 à 1927, Thami Ababou figura parmi les « hommes forts » du Makhzen, aux côtés du grand vizir Mohammed El Mokri (rappelé en 1917). Cette dualité, Hajib gérant l’intérieur du palais et les affaires impériales, vizir les affaires extérieures était classique du Makhzen alaouite, mais exacerbée par le protectorat. Les historiens soulignent que le Hajib conservait un accès privilégié et quasi quotidien au sultan, ce qui en faisait un acteur clé des équilibres palatins face aux autorités françaises.
Benjamin Badier, dans sa thèse de doctorat Lier et délier le trône : Mohammed V, le Protectorat et l’indépendance du Maroc (Sorbonne, consultable sur HAL), détaille le rôle du Hajib dans l’éducation et le traitement des princes : sur ordre de Moulay Youssef, Thami Ababou supervisait leur discipline stricte, allant jusqu’à ordonner des punitions quotidiennes. La thèse souligne également que la fonction de Hajib était explicitement exemptée de contrôle français dans les accords du protectorat, afin de préserver le prestige religieux et traditionnel du sultan.
Lors de la succession de 1927, Thami Ababou joua un rôle central dans les débats palatins. Les analyses de Luccioni et Badier montrent que le choix final de Sidi Mohammed Ben Youssef (au détriment d’autres prétendants comme Moulay Idriss) résulta d’un équilibre entre factions : le grand vizir El Mokri et le précepteur Mammeri penchaient en faveur du jeune prince, tandis que le Hajib incarnait une ligne plus traditionnelle. Ces tensions, bien documentées dans la littérature académique, structurèrent les derniers mois du règne de Moulay Youssef.
Thami Ababou ne se limita pas au pouvoir politique. Sur instruction du sultan Moulay Youssef, il fut choisi comme maître de cérémonie pour l’orientation du mihrab (Qibla) de la Grande Mosquée de Paris. Le 1er mars 1922, accompagné du jurisconsulte et astronome de Fès Ben Sayah (formé à la Qarawiyine), il se rendit sur le site parisien. Ben Sayah utilisa une boussole pour déterminer précisément la direction de La Mecque, rendant ainsi licites les prières dans le futur édifice. Cette mission, supervisée par le maréchal Lyautey et intégrée au projet de la Société des Habous, illustre le rôle du Hajib dans la diplomatie culturelle maroco-française. La mosquée fut inaugurée en 1926 par Moulay Youssef lui-même.
Cet épisode, documenté lors de conférences historiques (ex. : intervention de Jean-François Clément en 2022 à Casablanca), souligne la contribution de Thami Ababou au rayonnement du Maroc en Europe.
À la disparition de Moulay Youssef, Thami Ababou conserva un statut emblématique au sein de l’élite marocaine. Il mourut en 1942 à Fès, dans son palais de Dar Ababou. Il entretint jusqu’à la fin des relations d’amitié étroites avec son cousin éloigné, le cheikh Mohand ben Messaoud Ababou, figure rifaine liée à la résistance et à l’Armée de Libération Nationale. Cette solidarité lignagère, attestée par les sources familiales et historiographiques, transcenda les clivages entre loyalisme makhzénien et mouvements nationalistes.
La Fondation Ababou, créée par sa descendance, perpétue aujourd’hui son héritage philanthropique et met en avant son attachement aux valeurs de service public et d’érudition.






L’article de Maroc Patriotique transcende la simple biographie pour livrer une analyse de la pérennité institutionnelle du Royaume. Thami Ababou ne fut pas seulement un haut dignitaire ; il fut le rempart de la Sacralité du Palais et le dépositaire des arcanes du pouvoir makhzénien au moment où celui-ci subissait les assauts de la modernité coloniale. En sa qualité de Hajib, il a incarné cette autorité souveraine qui, loin d'être passive, agissait comme un filtre protecteur, assurant la continuité des rites et de l'ordre impérial là où l'influence étrangère s'arrêtait net.
Ce que l'article souligne avec une noblesse particulière, c'est cette verticalité marocaine qui projette sa légitimité bien au-delà de ses frontières. L'épisode de l'orientation du mihrab de la Grande…
On se rend compte que Thami Ababou était un acteur central sous le protectorat français, ce qui a permis de préserver le pouvoir et l’héritage de la dysnastie Alaouite 🇲🇦