ABDELHADI TAZI, LE GÉANT DE LA MÉMOIRE MAROCAINE
- Brahim Al Maghribi

- il y a 3 jours
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Le 15 juin 1921, un premier cri de la vie se fit entendre dans l'un des quartiers de la ville spirituelle pour annoncer la venue au monde d'un bébé qui allait devenir la fierté de toute une nation.
Abdelhadi Tazi grandit à Fès, pas n'importe quelle Fès. La Fès du début du XXème siècle, encore habitée par la grandeur de ses médersas, ses fontaines, ses corporations de savants, son université Al-Qarawiyyin qui battait depuis onze siècles au rythme de la connaissance islamique universelle. Après avoir appris le Coran à l'école coranique, il s'inscrivit à l'école nationale dirigée par Bouchta Jamaï.
Sa famille n'était pas une famille ordinaire. Sa passion pour les livres n'était pas le fruit du hasard mais plutôt le legs d'une famille qui avait été à l'origine de l'introduction au Maroc de la première imprimerie. Grandir dans une telle maison, c'était comme grandir avec l'encre dans le sang.
Le Maroc de son enfance était un Maroc sous Protectorat français. Et ce jeune homme de Fès, nourri de l'histoire et de la dignité de sa nation, ne pouvait rester indifférent. Il fut emprisonné pour la première fois en 1936, à 15 ans, pour avoir participé à des manifestations de protestation contre l'arrestation des trois leaders nationaux : Allal El Fassi, Mohamed Hassan El Ouazzani et Mohamed Lyazidi. Il fut ensuite emprisonné à deux reprises supplémentaires pour avoir revendiqué l'indépendance du Maroc en 1938 et 1944.
Trois emprisonnements avant même d'avoir 25 ans. Un adolescent jeté en prison par des occupants qui craignaient sa voix. Ce détail dit tout sur la profondeur de son patriotisme, un patriotisme qui acceptait la cellule et les chaînes.
"Le fqih est le titre qui me convient le mieux au vu de ma formation initiale à Fès et précisément à la Mosquée Al-Qarawiyyin dans son ancien cursus", expliquait-il lui-même dans l'une de ses dernières interviews. Il fut diplômé de l'Université Al-Qarawiyyin, où il était major de sa promotion. Dans la plus ancienne université du monde, celle qui avait formé Ibn Khaldoun, Averroès, et tant d'autres géants de la pensée islamique, Abdelhadi Tazi sortit en tête de promotion.
En 1946, lors de la remise des diplômes, le général Alphonse Juin arriva à Fès et demanda à voir les nouveaux oulémas. Il menaça alors Abdelhadi Tazi en ces termes : "Comprends bien une chose, avant l'arrivée de la France, les lauréats d'Al-Qarawiyyin n'avaient leurs diplômes qu'à un âge très avancé. Grâce à la France, des hommes de la fleur de l'âge ont pu devenir des oulémas. Je te demande donc de t'occuper de ce qui te regarde et de ne pas t'immiscer dans la politique."
Juin, le général qui commandait toute l'Afrique du Nord française, face à un jeune diplômé de 25 ans qu'il jugeait nécessaire de menacer personnellement. Il n'y a pas de plus belle preuve que le jeune Tazi faisait déjà peur.
Ayant eu vent de ce qui s'était passé, le Roi Mohammed V l'invita à la cérémonie qu'il avait organisée le lendemain en l'honneur du prince Moulay Hassan qui venait de décrocher son baccalauréat. Le Roi l'intégra à l'Université pour enseigner, mais les Français refusèrent sous prétexte qu'il n'avait pas encore la maturité requise. Pour faire pression sur lui, ils le privèrent de salaire pendant deux ans.
En 1948, Allal El Fassi profita de la visite du Roi Mohammed V à Fès pour inaugurer des classes pour filles, où le professeur Tazi enseignait.
Ce qui distingue Abdelhadi Tazi des autres historiens, c'est l'étendue extraordinaire de sa formation : Brevet de traduction française, Institut des Hautes Études Marocaines, 1953. Diplôme des Études Supérieures en Histoire à l'Université Mohammed V, 1963. Diplôme de traduction anglaise à l'Institut des Langues de Bagdad, 1966. Doctorat d'État des Lettres à l'Université d'Alexandrie, 1971, sur une thèse consacrée à l'Université Al-Qarawiyyin.
Arabe classique, français, anglais et formé à Fès, Rabat, Bagdad et Alexandrie. À une époque où les frontières de la connaissance étaient encore des frontières physiques que l'on devait traverser en personne, Tazi avait sillonné le monde pour apprendre, et pour enseigner.
Directeur du département culturel au Ministère de l'Éducation nationale en 1957. Directeur de l'Institut universitaire de recherche scientifique en 1974, poste qu'il occupa pendant 20 ans. Ambassadeur en Irak en 1963, en Libye en 1967, en Irak une deuxième fois en 1968, aux Émirats arabes unis en 1971 et en Iran en 1979.
"J'ai dit à l'époque combien j'étais heureux de servir de lien dans l'Histoire du Maroc, en me voyant perpétuer la mission de l'Imam Abdellah Ibn Al-Arabi que le Sultan Youssef Ben Tachefine avait nommé ambassadeur à Bagdad."
Ce n'était pas de la vanité mais la conscience d'une continuité historique. Tazi savait qu'il portait sur ses épaules onze siècles d'histoire diplomatique marocaine. Et il portait ce poids avec la légèreté d'un homme qui aime ce qu'il fait.
C'est précisément à partir de Bagdad qu'il entama l'écriture de L'Histoire de la diplomatie marocaine; son œuvre monumentale, et tisssa une large trame de connaissances dans de nombreux pays du Moyen-Orient.

Il afficha au compteur plus de 1 330 vols à sillonner le monde. 1 330 vols. Un homme qui avait vu le monde entier depuis les fenêtres d'avion, et qui avait rapporté de chaque voyage quelque chose pour la bibliothèque de la nation.
Auteur de plus de cinquante œuvres historiques et culturelles de référence, dont certaines ont été traduites en anglais, allemand et chinois.
Parmi ses plus grandes œuvres, il y a "L'Histoire diplomatique du Maroc" (12 volumes, Mohammedia, 1986). Quinze tomes consacrés à retracer l'histoire des relations internationales du Maroc depuis les origines jusqu'à l'époque contemporaine. Une encyclopédie qui n'a pas d'équivalent dans la littérature historique marocaine.
Al-Qarawiyyin, La Mosquée-Université de Fès (3 volumes, Beyrouth 1972, Rabat 2000). Son doctorat à l'Université d'Alexandrie portait précisément sur l'Université Al-Qarawiyyin. Il lui consacra ensuite une œuvre en trois volumes, la plus complète jamais rédigée sur la plus vieille université du monde.
Annotation du Voyage d'Ibn Battuta (5 volumes, Académie du Royaume du Maroc, Rabat 1997). La traduction complète a été publiée en chinois à Pékin en 2008. Le grand voyage d'Ibn Battuta a été traduit en chinois et pour cause, il traitait un pan de l'Histoire de la Chine que les Chinois ignoraient.
Un historien marocain, né à Fès en 1921, qui révèle aux Chinois une partie de leur propre histoire qu'ils ne connaissaient pas. Si cela ne dit pas tout sur la grandeur de cet homme, qu'est-ce qui le dirait ?
Autres œuvres majeures : Les codes secrets dans les correspondances marocaines (Rabat, 1983). L'éducation dans les pays arabes en trois langues, Unesco, 1977. La femme dans l'histoire de l'Occident Musulman (Casablanca, 1992). Jérusalem et Hébron d'après les voyageurs marocains, deux éditions, ISESCO, 1997 et 2004. Les relations maroco-américaines en anglais, 1967. Le Palais Badiî de Marrakech, une des merveilles du monde (1976). Le lien dans l'histoire internationale du Maroc, 3 volumes, 2001. Plus de 600 articles et essais publiés tout au long de sa vie.
Ce que peu de gens savent, c'est qu'Abdelhadi Tazi n'était pas seulement un savant marocain mais aussi un savant reconnu par les plus grandes institutions académiques du monde entier : Membre de l'Académie scientifique irakienne depuis 1966. Membre de l'Académie de langue arabe du Caire depuis 1976. Membre de l'association sicilienne arabe depuis 1977. Membre de l'Institut arabo-argentin depuis 1978. Membre fondateur de l'Académie du Royaume du Maroc depuis 1980. Membre de l'Académie de langue arabe de Damas depuis 1986. Membre de la Fondation du patrimoine islamique de Londres depuis 1991.
Président-Fondateur du Club des Diplomates Marocains en 1990. Président de la 6ème Conférence Mondiale des Noms Géographiques aux Nations Unies à New York en 1992.
Bagdad, le Caire, Damas, londres ou encore New York, l'Argentine et la Sicile. Partout où la civilisation arabo-islamique avait laissé une empreinte, Tazi était présent pour la défendre, la documenter, la transmettre.

Décoré du Wissam du Trône en 1963. De l'insigne de l'État irakien "Wissam Arrafidayne" en 1968. Du Cordon de la capacité intellectuelle de classe exceptionnelle en 1976. De la Médaille d'Or de l'Académie du Royaume en 1982. Du Wissam Al-Arch de l'ordre de Grand Officier
Abdelhadi Tazi était aussi connu pour son éloquence que pour son érudition. Il disait de son vivant : "Sans l'Université Al-Qarawiyyin, le Maroc serait aujourd'hui un pays parlant une autre langue hormis l'arabe et peut-être un peuple croyant à une autre religion hormis l'Islam."
À 94 ans, devant un grand public, il commença un discours en disant : "Un homme qui a atteint l'âge de 94 ans et qui trouve encore devant lui un beau public qui l'écoute avec intérêt n'est-ce pas un grand destin, beaucoup de chance et une bénédiction de Dieu ?" .
Son don oratoire était confirmé. Il parlait la langue arabe classique d'une manière prégnante.
Abdelhadi Tazi est décédé le 2 avril 2015 à Rabat, à l'âge de 94 ans. Il fut inhumé à Fès, au mausolée d'Abi Bakr Ibn Al-Arabi. M'hamed Boucetta, l'ancien leader de l'Istiqlal, s'est déclaré affliger par la perte de "un grand homme de culture".
Le professeur Abdellah Saaf dit du défunt qu'il était "un collègue à l'université de Rabat qui faisait partie d'une catégorie de professeurs d'un autre genre et d'un autre univers, mais qui avait toujours été ouvert au dialogue et à la promotion de la connaissance".
Il fut inhumé à côté d'Abi Bakr Ibn Al-Arabi, le grand juriste et mystique fassî du XIIème siècle, l'un des plus grands savants de l'Islam. Même dans la mort, Abdelhadi Tazi retournait auprès des siens, les géants de Fès, les gardiens de la mémoire.






Abdelhadi Tazi n'était pas seulement un homme de savoir, il était l'architecte infatigable d'une diplomatie marocaine ancrée dans son histoire millénaire. Son œuvre monumentale, cette soif de puiser dans les archives les preuves de notre enracinement, reste la meilleure réponse face à ceux qui tentent de contester nos fondements.
Un grand merci à Maroc Patriotique pour ce rappel nécessaire. Votre travail de documentation sur cet immense serviteur de l'État redonne du sens à ce que signifie défendre le Maroc avec intelligence et persévérance. C'est cette rigueur historique qui fait la force de votre plateforme et qui éclaire, plus que jamais, notre devoir de mémoire et de souveraineté.
Une fierté nationale 🇲🇦un historien diplomate qui consacra sa vie à préserver la mémoire et le patrimoine du Maroc avec brio